Théories du complot pour nos cerveaux

Une chronique pour l’épisode 488 de Podcast Science

Du canular en SHS…

Autour des sciences humaines et sociales, le seul thème qui me sortait de la tête était les fake news ou théories du complot. Des choses qu’on rabâche et qu’on entend parler quotidiennement depuis quelques années. Et, c’est pourquoi, je dois avouer m’être perdu parmi les papiers scientifiques et les sites d’actualité. En effet, en 3 ans plus de la moitié d’études scientifiques sur le sujet a été publié. Il a fallu que je persévère jusqu’à la veille de la diffusion en direct de l’émission pour que je tombe sur un tout récent article.

C’est une revue de littérature très générale sur les causes des croyances en ces genres de théories du complot et autres similarités. Très générale car elle s’intéresse à la fois à l’échelle de l’individu, au niveau du fonctionnement cognitif individuel, jusqu’au niveau social et l’échelle d’une nation et toute une société. Un article publié le mois dernier, c’est-à-dire Février 2023, dans Nature (https://doi.org/10.1038/s44159-022-00133-0) et rédigé par des chercheurs et chercheuses provenant d’universités plus ou moins éloignées : Allemagne, Norvège, Australie et Grande-Bretagne.

C’est quoi une théorie du complot ?

Tout d’abord, et les auteurs commencent l’article par ça, les théories du complot et autres conspirations peuvent et ont réellement existé. Un mensonge d’État pour justifier une guerre en Irak. Un meurtre d’une savante pour faire taire la sorcière qui nuit au pouvoir en place. Un nuage radioactif qui ne dépasse pas les frontières d’un pays… Par conséquent, croire en une théorie du complot, ce n’est pas uniquement un canular imaginé par notre cerveau. Ça peut être aussi là, présent, et bel et bien une vraie info ! Ainsi parfois, une théorie du complot n’est pas une fake news, une fausse info…

Inversement, toute fake news n’est pas une théorie du complot. Là c’est le point définition pour se mettre d’accord sur les termes. L’expression fake news ne différencie pas théorie du complot, mésinformation et désinformation. Une fake news est littéralement une fausse information. Mais pourquoi est-elle fausse ? Est-elle fausse par erreur ? Par croyance ? Ou délibérément ?
– Si l’information est fausse par erreur on parle de mésinformation ;
– Et si l’information est délibérément fausse on parle de désinformation.

Juste pour illustrer. Si l’auteur d’un billet de blog affirme que j’ai fait pipi dans mon lit juste pour me décrédibiliser alors qu’il sait pertinemment que c’est faux, c’est une désinformation. Si en revanche je lis un article d’un site d’actualité affirmant que les antennes 5G engendrent davantage de « pipi dans son lit » en sourçant une étude scientifique comprise de travers, c’est une mésinformation. Par extrapolation, une mésinformation peut parfois tout simplement être un titre racoleur. Mais on ne parle pas de théorie du complot ou de conspiration. 

Pour parler de théorie du complot, il y a derrière l’objectif d’argumenter que des événements ont été planifiés par un groupe de personnes de manière cachée. Sont alors associées ensemble, à la chaîne, tout un tas d’observations. Très souvent également « les croyances complotistes contribuent à accélérer et à consolider la méfiance – et l’anxiété – à l’égard des institutions établies, y compris le gouvernement. »

Les pièges de pensée universels

Alors comment on en arrive là ? Et pourquoi est-ce aussi présent chez nous et les gens ? C’est à ce genre de question que tente de répondre la revue de littérature. Tout d’abord, il faut savoir que personne n’est infaillible à toute croyance. Qui n’a pas cru au Père Noël étant enfant ? Qui n’a pas cru un jour que les chauve-souris se nourrissaient toutes de sang ? Qui n’a pas cru un jour que les végétaux étaient inintéressants ?

Nos cerveaux sont câblés d’une certaine manière au point qu’on ait des illusions, des biais cognitifs et des préjugés au quotidien. Quelques exemples. La paréidolie est l’illusion de voir des visages dans de vagues formes. Le biais de confirmation est le fait de ne voir et se concentrer uniquement sur ce qui confirme ce que l’on croit et pense. La dite illusion des séries est le fait de voir des coïncidences dans des faits aléatoires.

Les pièges de pensée exprimés

Il y en a tout un tas, de biais de ce genre. Et tout le monde les a. Un biais cognitif donc, c’est là en nous, malgré nous, comme si c’était génétique, si vous voulez. On est né et formé comme ça. Mais, comme les gènes, encore faut-il avoir le cadre socio-environnemental pour que ces biais soient exprimés. À l’échelle d’une société plusieurs facteurs sont discutés, mais deux sont nettement identifiés.

Le pire cadre socio-environnemental qui fait grandir les croyances complotistes, est une société présentant de la corruption et/ou une santé économique bancale avec un futur incertain. Des crises économiques qui se répètent. Des dettes qui s’entassent les unes sur les autres. Des revenus qui baissent pendant que le coût de la vie ne fait qu’augmenter. Voilà un cadre socio-environnemental idéal pour exprimer dans toute leur splendeur les multiples biais cognitifs et se prendre de plein fouet les croyances complotistes.

Magouilles et économie malade. Voilà les deux facteurs sur lesquels on est à peu près sûr que ça influence l’émergence des théories du complot. D’autres facteurs sont suspectés et corrélés. Comme par exemple un échiquier politique flou quand l’autoritarisme n’est plus associé qu’aux extrêmes. Ou encore, de fortes inégalités entre les individus, où certains s’enrichissent toujours plus pendant que d’autre ne savent plus comment se soigner.

Cette distinction entre une élite riche et l’ordinaire peuple pauvre est d’ailleurs une des premières marches de multiples théories du complot. En terme d’actualité et politique, on parle de populisme. Le manque de confiance à cette élite-classe politique va de pair. Au point que la stratégie des politiques est complètement renversée : au lieu de représenter le système politique, aujourd’hui la plupart des représentants politiques se disent contre le système politique actuellement en place.

On a eu la caricature de Trump aux États-Unis se disant contre le système alors que bon… il est un des plus riches et est bien nourri par ce même système qu’il remet en question. En France, on a eu François Hollande qui se disait ennemi de la finance. Ou encore Marine Le Pen et autres qui se disent anti-système. Et puis on a notre fameux Emmanuel Macron qui se disait – et se dit toujours – en dehors du système dichotomique gauche-droite politique.

De fait, une théorie du complot ne naît pas isolément d’un cerveau. Il faut un contexte social voire environnemental pour qu’elle puisse naître et grandir au point de pulluler sur les réseaux. Pire encore. On a même plusieurs groupes, communautés et partis politiques qui enrichissent ces théories du complot. Bref. Encore une fois, de fait, une théorie du complot ne naît pas isolément d’un cerveau. Dit autrement, le cerveau est prédisposé de biais. Mais encore faut-il les exprimer, ces biais.

Les pièges de pensée quand on est auto-centré

Et à la base, ces biais, ces rapides pensées et perceptions automatiques sont là pour notre survie. Par exemple, selon une théorie sociale évolutive, la prédisposition à croire aux théories du complot serait due à une adaptation contre les menaces externes. En clair, et dit très grossièrement, de ne pas sous-estimer l’autre ou le groupe externe à nous menacer soi, notre petite personne.

La menace, c’est l’autre. Les exemples pullulent : c’est la faute du voisin, c’est la faute des élus, c’est la faute des ouvriers, c’est la faute des politiques, c’est la faute des immigrés, c’est la faute des religieux, c’est la faute des féministes… La menace c’est toujours l’autre. En revanche, moi et mon groupe tout va bien. En psychologie, on parle de biais pro-endogroupe : la personne a toujours tendance, même de manière inconsciente, à favoriser son propre groupe. Dans notre revue de littérature ils prennent d’autres exemples dont un à l’échelle d’une nation. Les états-uniens ont plus de chance d’imaginer le gouvernement chinois secrètement conspiré contre les États-Unis que leur propre pays conspiré contre la Chine. Et inversement pour les chinois.

Finalement, en ressort un facteur pour en partie expliquer l’émergence des croyances complotistes : c’est la vulnérabilité de son identité (voire le sentiment d’impuissance : Que faire quand tout un groupe complote finalement ?). Que ce soit à l’échelle d’un groupe où à l’échelle d’un individu, les croyances complotistes sont souvent là pour extérioriser l’anxiété d’une menace à l’encontre de son identité. Un complot états-unien menace-t-il mon identité chinoise ? Un complot woke-trans-féministe menace-t-il mon identité hétérosexuelle ? Un complot capitalo-libéral-patronal menace-t-il mon identité psychologique ? Un complot islamo-arabe menace-t-il mon identité nationale ? Un complot pharmaco-industriel menace-t-il mon identité biologique ?

Les pièges de pensée plus ou moins contrés

La vulnérabilité de son identité. La peur de l’autre envers sa petite personne donc. Si on pouvait retenir qu’une seule chose des croyances complotistes, ce serait ça. Mais encore une fois, ce n’est pas si simple. Il y a à prendre en compte un environnement social à l’échelle d’une société, et les motivations et prédispositions cognitives à l’échelle de l’individu.

De là émerge d’autres facteurs que cette vulnérabilité de son identité, qui peuvent renforcer l’individu à persévérer dans une croyance complotiste. Par exemple, pour certains c’est tout simplement divertissant d’y croire. Bah oui. La plupart des complots sont dignes des meilleurs films d’action et de fiction ! Pour d’autres, participer aux groupes complotistes leur permet d’appartenir à un groupe social. L’intérêt aux croyances complotistes est d’ailleurs corrélé avec le sentiment de se sentir isolé ou rejeté. Il y a donc l’idée que.. la théorie du complot.. bah c’est un peu comme adhérer à un club de loisir.

Adhérer à une théorie du complot diminuerait également l’anxiété ressenti face aux choses incontrôlées et inconnues. En effet, trouver rapidement une réponse à des questions anxieuses quitte à donner un sens à des événements qui n’ont rien à voir, offrirait une sorte de plan explicatif à ce qui se passe dans la vie. Quitte à nier les probabilités. Bienvenue aux coïncidences et synchronicités. Rien n’est arrivé par hasard. Une sorte de plan global de la vie, au point d’anthropomorphiser les événements et choses de la vie… Une sorte d’impulsivité dans la réflexion : à un problème, la personne cherche au plus vite une solution. Mais ce point reste discuté.

Ce qui serait moins discuter en revanche, c’est le fait que le portrait robot du complotiste idéal soit auto-centré. Narcissique. Ayant une haute estime de soi, au point de croire qu’elle ait connaissance à des vérités occultés. La personne ne se fie qu’à elle et se centre uniquement sur elle, ses ressentis et propres intuitions : « Moi je sais la vérité ! » ; « Moi je pense par moi-même. » ; « Il suffit de faire ses propres recherches pour se réveiller et connaître la vérité ! »… Or, c’est en pensant son jugement et ses pensées infaillibles qu’on tombe les deux pieds dans nos biais cognitifs dont on a parlé. La boucle est bouclé.

Conclusion : ce n’est pas nouveau et c’est un phénomène à étudier

Pour conclure, les théories du complot ça ne date pas d’aujourd’hui et c’est presque – si j’ose dire – un mécanisme normal des sociétés. Une méfiance des élites propose des révolutions. Une méfiance des puissants industriels propose des lois sociales et des conditions. Reste à ne pas être dans l’extrême et de tomber dans la paranoïa de la post-vérité, où on ne peut même plus faire confiance à toute personne ou papier scientifique affirmant décrire l’objectivité ; et se centrer uniquement sur ses propres intuitions et pensées pour aborder le monde et raisonner.

Tout est une question d’intensité.

Et si l’engagement d’une personne est trop intense au point d’être endoctrinée… et bah pour contrer ces croyances complotistes, rien ne sert de raisonner. Même par du factuel. C’est en tout cas ce qu’affirme la revue de littérature. Raisonner rationnellement avec des arguments à une personne endoctrinée ne fait avancer… aucunement. La seule chose qui fonctionnerait pour lutter contre les idées de conspiration serait de la prévention. « Pré-bunker » et pas « Dé-bunker » comme ils écrivent. En bref, proposer en amont et un meilleur enseignement… à la pensée critique, pourrait-on dire, certainement.

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