Dysmétrie, quand tu nous tiens

Chronique réalisée pour l’épisode 504 de Podcast Science

Point définition

Est-ce que ça vous est déjà arrivé de penser poser un verre sur la table, alors que finalement vous avez visé à côté et puis, « Paf », il est tombé ? Ou encore, donner un check ou une poignée de main à quelqu’un pour finalement louper sa main ? Ça arrive parfois. Peut-être plus souvent dans certains cas, comme un samedi soir alcoolisé. Mais pour certaines personnes, mal juger les distances à ce point c’est leur quotidien. On appelle ça, la dys-métrie.

Avec des grands mots, la dysmétrie regroupe tout trouble de la régulation des mouvements dans l’espace. Les mouvements dans l’espace c’est-à-dire une notion de distance d’où le « métrie » dans dysmétrie. Concrètement, ça veut dire que j’ai du mal à attraper mon verre d’eau poser sur la table. Je tends le bras et ouvre la main, mais je tape à côté. Sois je suis trop loin on parle alors d’hypermétrie, soit je suis trop près et on parle alors d’hypométrie. Et c’est de tout ça, ce dont j’aimerais un peu vous partager.

Point évaluation clinique

Pour évaluer cliniquement s’il y a un soucis de ce côté là, vous avez peut-être déjà fait ça chez le médecin. On nous demande de toucher du doigt quelque chose. De manière alternée, on nous demande de toucher notre nez, puis de toucher l’index du médecin. Nez, index, nez, index. Le but est d’être le plus rapide possible pour mieux percevoir s’il y a des difficultés ou des corrections de mouvements. Si on a des difficultés à toucher notre nez par exemple, on aura tendance à faire des mouvements de haut en bas pour atteindre la cible plus facilement. Ou alors, si on se loupe, bah… on se met littéralement le doigt dans l’œil.

À vrai dire on peut le faire soi-même. Si vous n’êtes pas sur une autre activité, allons-y juste pour rigoler, fermez les yeux. Tendez votre bras. Et pointez votre index au plus loin de votre corps. Puis avec votre index, touchez votre nez. Pointez à nouveau au loin. Puis touchez à nouveau votre nez.

Comme ça, là, ça paraît simple. Mais pour certaines rares personnes, c’est un peu plus compliqué, chez qui la distance de là où ou son doigt va arriver est sous-estimée ou, la plupart du temps, sur-estimée (hypermétrie). Si les symptômes se limitaient à ça, à première vue on pourrait dire que ce n’est pas bien grave. Louper son nez ou poser son verre à côté, ce n’est pas bien grave, il suffit juste de réajuster. Mais le problème est justement là. Le « réajustement ». Le fait de réajuster est dysfonctionnel, saccadé, pas fluide voire lent et coûteux. Tellement lent que la personne a du mal à réajuster la distance à temps et va inexorablement se tromper.

Point anatomie

Ce « réajustement », si le mot pouvait être utilisé, en neuropsychologie on l’associe au cervelet. Ça me donne donc l’occasion de parler du cervelet, un organe du système nerveux dont on ne parle pas souvent. Pour le localiser, je vous fais un rapide topo anatomique. Le cervelet fait partie de l’encéphale. L’encéphale, c’est-à-dire tout ce qu’on a dans le crâne. L’encéphale regroupe 3 choses : le cerveau, le tronc cérébral et le cervelet.

Pour se repérer visuellement comment s’arrangent les 3 organes qui forment l’encéphale, on peut prendre l’analogie d’un arbre. Le tronc cérébral bah.. c’est le tronc rectiligne de l’arbre. Le cerveau c’est tout ce qui part du tronc, toutes les branches, pour former cette boule feuillue. Et le cervelet, c’est comme si un autre arbuste poussait derrière le tronc pour former un mini arbre bien à part. Le cervelet c’est donc comme un petit cerveau logé sous le gros cerveau, à l’arrière de notre tête.

Juste pour l’anecdote, l’analogie d’une plante n’est pas si bête par rapport aux termes utilisés en science francophone. On parle bien de fibres nerveuses, pour les neurones. Et parmi l’anatomie du cervelet on parle même de grains, de fibres grimpantes et de fibres moussues!

Cervelet

Le cervelet, c’est donc là que ça dysfonctionne quand une personne est atteinte de dysmétrie. En gros, si je me mets le doigt dans l’œil, c’est parce que le cervelet a décidé d’être en grève, d’être en panne ou alors qu’il manque carrément un morceau. Et pas n’importe quelle partie du cervelet. Parce qu’on peut être plus précis.

Par exemple, si je me mets le doigt dans l’œil avec ma main droite mais qu’avec ma main gauche j’arrive à bien toucher mon nez, alors on peut dire que c’est le côté droit du cervelet qui déconne. Parce qu’en fait, le cervelet est vraiment comme un petit cerveau : il a deux hémisphères. Un à gauche et l’autre à droite. À chaque hémisphère sa moitié du corps. Chez le cervelet, le bras droit pour l’hémisphère droit et inversement.

Atteinte distale

Et, tout comme le cerveau, si une partie du cervelet est touchée, vous vous imaginez bien qu’il n’y a pas qu’une seule chose qui déconne à cause de ça. L’arbuste qu’est le cervelet peut se diviser en plusieurs zones fonctionnelles. La base et les racines, on l’appelle le lobe flocculo-nodulaire. L’axe central autour du tronc, c’est le vermis. Et autour de ce tronc on a les deux hémisphères qui étoffe l’arbuste d’une belle boule feuillue.

Bref, peu importe des noms. C’est juste pour dire que plus on s’écarte de l’axe central du cervelet, plus ce sont les membres distaux qui sont touchés. Ainsi, comme on vient de l’expliquer, si ce sont les hémisphères qui sont touchés on observe une dysmétrie avec des pieds et des mains complètement perdus spatialement. Souvent, d’ailleurs, mains et pieds se mettent à trembler lors d’un mouvement volontaire. On parle de tremblement d’action.

Atteinte médiane

Inversement, plus la zone atteinte s’approche du tronc au centre de l’arbuste qu’est le cervelet, plus on observe des symptômes au niveau du tronc de notre corps. On a du mal à positionner son corps entier dans l’espace. On observe alors des troubles posturaux : on a du mal à tenir debout, on a du mal à marcher, on a du mal à tenir en équilibre… De manière générale, on résume ça par une ataxie cérébelleuse (trouble de la coordination fine des mouvements volontaires).

Le terme d’ataxie cérébelleuse résume toutes les difficultés de coordination motrice dues à un atteinte du cervelet, allant jusqu’à la difficulté à articuler, à déglutir ou à utiliser sa langue… et du coup la difficulté aussi parler. Avec des grands mots on parle de dysarthrie cérébelleuse. La personne ne parle pas avec un corps fluide mais avec un corps qui a une mécanique rouillée qui met du temps à se réajuster.

Syndrome cérébelleux

Ataxie, dysarthrie et dysmétrie ; ce combo de symptômes est souvent observé ensemble, regroupés sous le nom générique de syndrome cérébelleux. Pour résumer, en caricaturant, la personne atteinte d’un syndrome cérébelleux se met le doigt dans l’œil (dysmétrie), marche en titubant, constamment en recherche d’équilibre comme si à tout moment il pouvait tomber (ataxie à la marche) et parle de manière hachée (dysarthrie). (Et pour remédier à tout ça, pas de traitement magique, juste des tentatives de rééducations (Vaast, 2018))

La dysmétrie n’est donc qu’un symptôme parmi d’autres, mais un symptôme majeur pour diagnostiquer un syndrome cérébelleux. Et d’ailleurs, pour une raison qui m’échappe encore, on observe davantage d’hypermétrie que d’hypométrie. Comme si, de base, notre corps avait le bras long… Comme si, dans l’erreur, notre corps tendait toujours à surestimer les distances…

Dysmétrie Vs Appréciation des distances

Et pas n’importe quelle distance. Parce que le mot dysmétrie est un peu trompeur. Il y a bien « métrie » dans dysmétrie, mais ça concerne davantage la relation au corps que la notion de distance. Je rappelle sa définition : la dysmétrie est un trouble de la régulation des mouvements dans l’espace. Des mouvements liés à son corps donc, et non pas l’appréciation des distances en tant que telle. Donc. Ne pas attraper du premier coup son verre d’eau avec sa main, oui, c’est lié à dysmétrie, mais se tromper de 10 mètres sur l’estimation de la hauteur d’un arbre, ça c’est autre chose.

Dysmétrie du regard

Pour vous montrer à quel point c’est plus lié au corps, que lié la notion de distance, parfois on parle aussi de dysmétrie du regard ou de dysmétrie de la pensée. La dysmétrie du regard c’est, très grossièrement, le tremblement du regard sur un point donné. C’est difficile à expliquer. Mais disons que si vous suivez du regard mon doigt et que je l’arrête brusquement, normalement votre regard s’arrête net pour toujours fixer le doigt. Pour les personnes atteintes d’une dysmétrie du regard, leur regard ne s’arrête pas net mais continue son mouvement avant de revenir sur le doigt arrêté.

Dysmétrie de la pensée ?

Ça c’était la dysmétrie du regard, un symptôme connu qu’on vérifie dès fois chez le médecin. Quant à la dysmétrie de la pensée ou dysmétrie mentale, c’est une nouvelle expression qu’on trouve dans des papiers récents (e.g., Habas, 2022 : https://doi.org/10.1016/j.banm.2021.06.022) pour appuyer le fait que le cervelet n’ait pas qu’un rôle de réajustement moteur.

Parce que oui, on a parlé d’ataxie à la marche, de dysarthrie et de dysmétrie, des mots compliqués pour parler des mauvaises coordinations motrices ; mais le cervelet n’a pas qu’un rôle dans la motricité. Le cervelet module et réajuste aussi au niveau cognitif et émotionnel. (Pour des lésions sur les zones postérieures du cervelet, celles du point de vue évolutif les plus évoluées, on parle de syndrome cognitivo-affectif cérébelleux (e.g., Colombo et al., 2012).)

Le cervelet réajuste continuellement pour de nombreuses activités mentales, c’est pour ça que plus généralement certains auteurs parlent de dysmétrie mentale. Pour les statisticiens dans la salle, le cervelet tente de réduire l’écart-type pour tomber pile sur l’activité cognitive idéale, pile sur l’émotion adaptée idéale, pile sur le mouvement musculaire idéal. Viser à côté, c’est là qu’on parle de dysmétrie. Le cervelet, c’est un peu lui qui nous permet de mener bien notre projet.

Conclusion libéralo-trololo-neuropsycho

Pour conclure, dans l’entreprise locale qu’est notre corps, le cervelet, c’est un peu le manager de tout ce qui se passe dans la start-up nation. Il reçoit à la fois les directives du patron, le cerveau, et les retours des salariés une fois les directives appliquées, par des feedbacks sensoriels. En connaissance de cause de ce qui se passe sur le terrain, le cervelet affine alors les directives, il régule, il « réajuste ». Un manager compétent, et un patron qui écoute les retours de ses salariés, arriveront à leurs objectifs par le bout du nez. Alors qu’au contraire, un manager défaillant et un patron déconnecté de la réalité se mettront le doigt dans l’œil.

La dysmétrie c’est ça. Un cerveau qui commande un mouvement et se met doigt dans l’œil, à cause d’un cervelet qui est trop lent dans ses réajustements.

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