Pratique culturelle du jeu de société

Cette chronique a été réalisée pour l’épisode 517 de Podcast science 😊

L’étude scientifique du jeu de société

Sciences et jeu de société. Quand on évoque le jeu de société du point de vue scientifique, on le retrouve souvent dans des études utilisant le jeu comme un outil. Un outil d’apprentissage, un outil de psychothérapie, mais pas en tant qu’objet d’étude à part entière. Et, quand ça arrive, quand on prend le jeu comme objet d’étude, le jeu est trop souvent confondu parmi toutes les activités ludiques avec le sport ou la musique. Et même si on isole le jeu pour l’étudier, le jeu de société est encore noyé par l’attrait médiatique du jeu vidéo.

Je parle d’attrait médiatique car, parmi toutes pratiques ludiques jeux de société et jeux vidéos semblent être tout autant pratiqués (en volume d’activité, pas en fréquence).

L’enquête sociologique : cultures et pratiques ludiques en France

C’est en tout cas ce qu’en tirent les sociologues Vincent Berry et Samuel Coavoux d’une enquête sociologique réalisée en 2017 sur un échantillon de plus de 2500 personnes représentant la population française (Panel ELIPSS : Étude Longitudinale par Internet Pour les Sciences Sociales, représentatif de la population résidant en France métropolitaine). En cette chronique, je vous propose donc de parler un peu de la pratique culturelle du jeu à travers cette enquête. Des travaux que, au passage, j’ai découvert grâce à la revue Sciences du jeu, que je conseille si ça vous intéresse ; en plus d’être écrite en français, la revue est libre d’accès !

Je ne vais pas énumérer toutes les statistiques, mais je vais plutôt vous partager deux-trois trucs à la manière de petite devinette. Parce que c’est un peu le thème de l’émission, de jouer. Donc, si vous voulez vous prendre au jeu, voici ma première petite question. Selon vous, dans l’équipe et dans la salle : Quel est le jeu de société le plus joué ?

Hé bien c’est… Le Monopoly (connu par 99 % des enquêtés). Scrabble et Uno dans le top 3 !
Voilà donc quand Xavier Puyo, qui a réalisé notre affiche pour cette radio-dessiné,
a choisi le petit bonhomme capitaliste du Monopoly, il avait visé juste !

Définir le jeu de société

Tout de suite, par contre, quand on évoque les jeux de société, ça peut devenir flou. Des dominos jusqu’au Cluedo, avec autant de manière de jouer, définir le jeu de société est déjà un casse-tête. Le sociologue du jeu précédemment cité, Vincent Berry, définit le jeu de société comme : « un ensemble de pratiques ludiques se déroulant le plus souvent autour d’une table et qui supposent l’usage de règles et d’un matériel dédié ou adapté. » (Vincent Berry (2021) Que sait-on des jeux de société « modernes » ? https://doi.org/10.4000/sdj.2796)

La définition est si large pour englober tous les jeux, que prendre une cuillère et la faire tourner au milieu d’un table serait, en soi, déjà un jeu de société. On peut quand même être plus précis par catégories. On peut séparer les dits jeux traditionnels, des jeux d’éditeurs.

Jeux traditionnels, jeux d’éditeurs

Les jeux d’éditeurs sont les jeux privés avec son nom, sa petite boîte et son propre matériel du type Monopoly. À l’inverse, les jeux dits traditionnels sont les jeux de cartes ou dominos ou des jeux – presque ancestraux on pourrait dire – de type jeu d’échecs. On sait tous maintenant que le Monopoly est le jeu d’éditeur le plus joué. Mais parmi les jeux traditionnels, selon vous, quel est celui qui est le plus joué en France ? Une idée ?

Réponse : La Belote. Le Tarot en deuxième.

Ce genre de jeu traditionnel est légèrement plus joué (60%) que les jeux d’éditeurs (40%), dans la population globale, et plus fréquemment aussi. En même temps, ça va plus vite de sortir son jeu de carte que tout un plateau de jeu avec son matériel et ses règles.

Situation sociale

Mais ça, c’est de manière générale sur tout l’échantillon. Parce que si on détaille qui joue le plus, on peut voir des différences. Par exemple, les ouvriers jouent moins que les professions intermédiaires. Autrement dit, on peut tirer de l’enquête deux grands groupes de personnes sur la manière de pratiquer le jeu de société, entre d’un côté les personnes issues de classes populaires et de l’autre les personnes issues de classes moyennes et supérieures.

Pour reprendre l’expression utilisée par Vincent Berry, le jeu est socialement situé. C’est-à-dire que tout le monde joue mais pas à n’importe quel jeu. L’expression « jeu de SOCIÉTÉ » n’a donc jamais autant été aussi juste. Pour prendre un autre exemple, les personnes issues de classe populaire se limitent à jouer à quelques jeux traditionnels, plutôt qu’une diversité dont des jeux d’éditeur. (Et 21 % des ouvriers n’ont jamais joué de leur vie à un jeu de société contre 7 % des professions intermédiaires et 4 % des cadres supérieurs.)

Le jeu devenu produit culturel

Les classes populaires, donc, jouent et connaissent qu’une petite poignée de jeux de société. Tandis que les classes moyennes et supérieures en connaissent une plus grande diversité. Le jeu de société est devenu un produit culturel à part entière, au même titre que le cinéma ou la musique, où certains s’y connaissent beaucoup et d’autres moins. Pour citer les sociologues (2021) : « La culture ludique est un capital culturel dont les individus sont inégalement dotés. » Pour se situer et se rendre compte de la réalité, je vous propose un petit exemple. Qui ici connaît le jeu Dixit ?

Et selon vous, quelle est la part des français, en pourcentage, qui connaît Dixit ?

Dans l’enquête seuls 9 % connaissent le jeu, pire seuls 6 % y ont déjà joué. Donc, la grande majorité n’en ont jamais entendu parlé. Dixit fait en effet partie des jeux de niche, peu connu de toute la population !

Les sociologues parlent donc d’un « capital culturel » inégal dans la population française. Ils parlent même d’un « patrimoine ludique » inégal. En gros, celles et ceux qui connaissent et détiennent le plus de jeux de société à la maison sont souvent les personnes issues de classes moyennes et supérieures. En même temps, ça a un coût et il faut aussi de la place ! J’imagine qu’il faut au moins avoir tout un grand placard pour pouvoir les ranger. Et, d’ailleurs, chose drôle que remarquent les sociologues, c’est que ce n’est pas parce qu’on détient énormément de jeux chez soi, qu’on y joue plus souvent.

Situation familiale

Voilà donc le milieu social est corrélé au nombre de jeux de société qu’on a la maison. Mais pas que. C’est aussi corrélé à la situation familiale. En gros, si on a des enfants à la maison. Ça paraît logique comme ça, mais il faut le dire : les enfants ça fait accumuler des jeux. Ça fait même découvrir différents jeux de société. Par exemple, connaissez-vous Croque-Carotte ?

Hé bah si vous connaissez Croque-Carotte, il est probable que ce soit parce que vous êtes parents. (24 % des enquêtés y ont déjà joué, même ordre de grandeur que le Time’s up.)

Croque-Carotte est un jeu où il faut amener ses lapins en haut d’une carotte sur un chemin semé d’embûches. C’est un jeu typique connu en famille. Mieux encore, on peut être encore plus précis. Ce n’est pas n’importe quelle personne qui est le plus probable de connaître et avoir joué à Croque-Carotte. Ce sont les femmes, les mères, les mamans. Parmi la situation familiale on observe donc un effet du genre. Comme si finalement, même dans la pratique ludique, c’est toujours la femme qui porte le poids de l’initiative (voire de la charge mentale)…
Il y a un effet de la classe sociale à prendre en compte aussi au sein des familles. Car évidemment il faut allouer du temps pour jouer… Chose que les classes populaires ont moins souvent.

L’âge

Donc parmi les résultats de l’enquête on peut, comme ça, observer des sous-groupes autour des connaissances et pratiques du jeu de société.

On peut aussi le faire en fonction de l’âge. Bon, on a d’un côté les enfants, ça paraît logique, avec une pratique plus intense de 3 à 12 ans, mais on peut aussi évoquer les plus âgés. Et oui ! Et selon vous ils jouent à quoi les personnes âgés ? Ils jouent aux mots fléchés ou aux mots croisés. Une pratique qui, d’ailleurs, fait exploser les statistiques en se classant numéro 1 même devant les jeux vidéos (outre les jeux TV…) ! 70 % des gens jouent au moins occasionnellement à des jeux de chiffres et de lettres.

Et ce qui est encore plus intéressant, c’est que ce n’est pas un effet générationnel, mais bien un effet de l’âge. Ce que ça veut dire c’est que, peu importe la génération, qu’on soit né en 2000 ou en 60, quand on vieillit on est de plus en plus probable de jouer souvent aux mots fléchés et autres jeux associés.

Adolescence puis période universitaire.
Le jeu de société est moins présent durant l’adolescence. Il y a plusieurs théories pour expliquer ça, comme un rempli sur soi, avec davantage la chambre et les jeux mobiles qui seraient investis. Le jeu de société revient ensuite de 2 manières :
– le jeu surtout entres proches, que ce soit la famille ou les amis proches. On parle de « sociabilité interne ». On ne joue pas avec n’importe qui.
– le jeu de rôle pour les milieux universitaires : Loups Garous et Time’s Up sont surreprésentés chez les étudiants, période avec une forte sociabilité avec des jeux pouvant se jouer à beaucoup.

Rupture générationnelle ?

Par contre, si on veut chercher un réel effet générationnel, il en existerait bien un à partir des années 80. Celles et ceux qui ont grandi dans les années 80 ont une culture extrêmement variée du jeu, des jeux vidéo, aux jeux de société en passant par les jeux de rôles, en étant les premiers témoins de l’explosion culturelle dans le domaine.

Selon Vincent Berry, il y aurait eu un avant et un après. Avant les années 80, le jeu de société était majoritairement populaire, de classe populaire, avec le fameux jeu de carte joué avec les copains du bar (et cafés) en entre-soi masculin. Et après les années 80 tout s’est inversé. Le jeu est devenu mixte et est majoritairement pratiqué par les classes moyennes et supérieures quand il est joué à l’extérieur, c’est-à-dire dans des ludothèques, associations et magasins spécialisés, comme ici au Playin Rivoli.

21 % des enquêtés ont déjà poussé la porte d’un magasin spécialisé dans le jeu de société. « Limité sociologiquement, l’engouement pour le jeu de société semble cependant gagner l’ensemble de la population et de manière durable. » (Vincent Berry, 2018)

Conclusion ludique

Pour conclure, la pratique du jeu en France de nos jours, est socialement située. Celles et ceux qui connaissent le plus de jeux de société sont donc les personnes issues de classes moyennes et supérieures, s’ajoute en plus que ces personnes soient très souvent citadines ; et dernière sous-catégorie – et c’est plutôt drôle parce qu’on est sur Podcast Science et je vais conclure justement là-dessus – les joueurs et joueuses d’une grande diversité de jeux de société, sont majoritairement diplômés de la filière scientifique.

Voilà. Donc si Podcast Science se retrouve au milieu d’un magasin de jeux, ce n’est clairement pas au hasard. Sciences et jeux se recoupent. Les populations touchées se recoupent. Et même les domaines se recoupent. Il existe des jeux de société qui évoquent les domaines scientifiques. Mais ça, c’est pour une autre chronique !

Références

Vincent Berry (2021) Que sait-on des jeux de société « modernes » ? https://doi.org/10.4000/sdj.2796
Vincent Berry (Conférence Asmodee Research, 2020) La culture et pratique du jeu https://youtu.be/tB830bKgj5s
Vincent Berry (Conférence festival Vernier Ludique, 2022) Le jeu de société moderne : pratiques, produits, industries https://youtu.be/sylFS66DccI
Vincent Berry (2018) Le renouveau des jeux de société https://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/dossier_jeu_societe_300.pdf
Vincent Berry, Samuel Coavoux Hovig Ter Minassian (2017) Cultures et pratiques ludiques en France : le cas des jeux de société
Jeux de société : pourquoi continue-t-on à y jouer ? Franceinter (2020)
Vincent Berry et Samuel Coavoux (2021) « Qui veut jouer au Monopoly ? » Cultures et pratiques du jeu de société en France https://doi.org/10.4000/sdj.2819

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