Civilisation rEAUmaine

➡️ Cette chronique a été réalisée pour l’épisode 523 de Podcast Science ⬅️

Eau courante

Ouvrir un robinet pour avoir l’eau courante. Tout ça chez soi. On s’y habitue vite mais ce n’est que récemment que c’est le cas. Dans ma petite ville de la campagne française, l’eau courante a été installée dans les années 60 par exemple. Une eau potable en plus. Un confort qui est aujourd’hui connu que dans une cinquantaine de pays dans le monde. L’eau est stockée dans des réservoirs et château d’eau, pour finalement être distribuée par dans canalisations en matière plastique et PVC, on plus anciennement en fonte ou en acier. Tout ça, par gravité. Enfin… principalement. Parce qu’aujourd’hui on utilise volontiers des petites pompes pour aider l’eau a être acheminée.

Hé bah tout ce système là, aussi récent soit-il, existait déjà, à l’antiquité. Il y a 2 000 ans donc. Bon… hormis les pompes alimentées en électricité bien sûr. Et… hormis aussi les canalisations en matière plastique et PVC. Durant l’antiquité, à l’époque gallo-romaine, les canalisations étaient soient maçonnées, en plomb ou en terre cuite voire même en bois (Coulon, 2008). Mais hormis ça, tout un système similaire de distribution de l’eau existait déjà ! C’est pourquoi certaines personnes osent dirent que les romains ont inventé l’eau courante (Hugues Savay-Guerraz directeur du musée Lugdunum, Lyonmag (2017) https://www.youtube.com/watch?v=YtJMR6remmw). Et c’est de ça dont j’aimerais on peut vous parler. De l’eau, à l’époque gallo-romaine. Donc durant les tous premiers siècles de notre ère. À l’époque d’Astérix et Obélix, si on veut.

Aqueducs et canalisations

Quand on pense à cette époque, on peut tout de suite penser au pont du Gard. Un impressionnant aqueduc, qui veut donc littéralement un « conducteur d’eau », qui traverse la vallée à l’air libre. Ça, ce genre d’ouvrage, était commun des romains. Autour de Lyon par exemple, la capitale gallo-romaine de l’époque, il existait 4 aqueducs totalisant 200 km de canalisations débitant 20 000 à 30 000 m³ d’eau par jour. Le plus long aqueduc de Lyon aurait fait 80 km. Le plus long de l’époque romaine est celui de Carthage avec 132 km de canalisations. Et, comme un peu aujourd’hui, tous les 70 mètres un accès était établi pour l’entretien des canalisations (Musée Lugdunum, 2017).

Les canalisations maçonnées étaient enduits d’un mortier de tuileau pour imperméabiliser l’intérieur (Coulon, 2008). Et étaient donc légèrement penchées pour faire écouler l’eau par gravité. Mais vraiment légèrement. On parle de quelques centimètres de pente chaque kilomètre. Pour se représenter à quel point c’est minime, c’est comme si en tendant notre bras à l’horizontal, on le penchait très légèrement de 0,1 millimètre. Et j’ai revérifié pour ne pas me tromper dans mon produit en croix mais c’est bien ça. Les canalisations ont une pente de 0,1 millimètre d’altitude toute les longueurs de bras.

Pont-siphons

Tout ça était donc est un travail en centimètre près. L’ingénieur romain réputé pour trouver le meilleur chemin pour faire écouler l’eau, aurait été un certain Quintus Candidus Benignus. Un des deux noms romains que je vais citer. Juste pour faire joli et vous signifier qu’on a des écrits dessus que ce n’est pas basé sur de vent. Il y avait tout un tas d’études et ingénieurs romains spécialisés sur le sujet.

Un autre exemple, c’est celui des dits pont-siphons. Le pont du Gard est rectiligne. Très haut, il est dans la continuité des canalisations avant et après la vallée. Pour les dits ponts-siphons, le pont est plus bas dans la vallée. L’eau dévale alors on amont pour remonter en aval de l’autre côté de la vallée. Et cela fonctionne juste par principe des vases communicants.

Parlons un peu de physiques donc. Avec une analogie, disons qu’on veuille remplir en verre d’eau par un autre. On a alors un verre d’eau plein, et légèrement plus bas un autre vide. Pour remplir le verre vide, on va alors utiliser une paille remplie d’eau pour connecter le verre plein au verre vide, qui alors, se remplit d’eau. C’est ça le système de vases communicants. Sauf qu’avec notre pont, la paille ne va pas d’un verre à l’autre par le haut, mais par le bas ! Le dit pont-siphon traversant la vallée est alors une paille reliant les plateaux plus haut. On parle de principe du siphon inversé… Et pour l’anecdote cette technique a été utilisée pour l’un des aqueducs de Lyon (Coulon, 2008).

Civilisation de l’eau

Cette eau ingénieusement amenée par aqueducs étaient déversées dans des châteaux d’eau sur les hauteurs de la ville. Puis ceux-ci irriguaient les fontaines, bains et thermes par diverses autres canalisations. Ha et aussi quelques salle-de-bains de riches villas privées. À croire que le capitalisme était déjà bien installée à l’époque. Ouais parce que sinon l’eau courante n’était pas réalisée pour chaque maison individuelle. Pour se fournir en eau potable, la population avait ses fontaines. Et pour l’hygiène et les loisirs, la population avait ses thermes publics qui étaient souvent énormes et imposants.

Les thermes, à l’époque romaine, c’est vraiment the place to be. C’était à la fois un lieu de calme, un lieu de sport et un lieu d’interaction sociale. Les thermes romains étaient à la fois le PMU du coin, le rendez-vous pro d’aujourd’hui et un immense complexe sportif tel un mixte entre gymnase et spa (Coulon, 2008 ; avril 2024, www.cieau.com ; Zannier, 2007, https://theses.hal.science/tel-00256683 ; Laurent Turco, L’Histoire nous le dira #58, Avril 2019, https://youtu.be/tby8PRV01Vs)

Thermes

Les thermes étaient populaires et un lieu public sans ségrégation social. Populaire dans le sens de célèbre et attrayant. En même temps, si aujourd’hui j’ai accès à un spa quasi-gratuitement, peut-être que j’irais plus souvent ! Pour les romains, le but était a priori en premier lieu hygiénique. Bon, parce que c’est relaxant de traîner dans un spa à 55°C, mais aussi pour entretenir son corps donc. Chez les romains, il y avait un certain culte du corps hérité des grecs. Un lieu liant hygiène et sport d’ailleurs. Comme si c’était un spa et une salle muscu… et un jardin, et une bibliothèque, et un PMU, et un lieu de contemplation des statues et mosaïques, et le rendez-vous du coin…

BREF. Les Thermes étaient vraiment le lieu phare de la cité romaine. Un « complexe de loisir » typiquement romain (Laurent Turco, L’Histoire nous le dira #58, Avril 2019, https://youtu.be/tby8PRV01Vs). Je ne parlerai pas de l’ingénierie derrière ses établissements. On s’écarte un peu du thème de l’eau. Mais l’hypocauste m’épatera toujours. L’hypocauste c’est-à-dire tout le système de chauffage, chauffage au sol et chauffage de l’eau tout ça par des conduits en terre cuite.

Rejet de l’eau

Je ne parlerai pas non plus des systèmes de rejets de l’eau. Des latrines et des égouts, en gros. Parce que bon. C’est bien beau d’amener l’eau, mais encore faut-il l’évacuer. Selon ce qu’en dit la partie historique du site du Centre d’information sur l’eau, la « consommation quotidienne d’eau par habitant s’élevait environ à 1 000 litres dans la Rome antique… contre environ 137 litres en France de nos jours » (avril 2024, www.cieau.com). Je ne suis pas sûr de ma source… d’eau, mais je trouvais l’anecdote à dire. 1 000 litres d’eau par personne. Va évacuer toute cette eau correctement au sein d’une ville… Le réseau d’eau devient alors tout un capillaire… Et pour l’évoquer j’aimerais, à l’inverse, sortir de la ville. Partons en campagne, là où la majorité des gallo-romains vivaient sur nos terres.

Et les fermes rurales alors ?

Thermes, complexe balnéaire, égouts, eau potable et hygiène, tout ça est bien connu quand on évoque les riches villas romaines ou les grandes villes romaines. Mais concernant notre campagne gallo-romaine, on ne sait pas grand-chose sur la gestion de l’eau à ce niveau. « Qu’en est-il des établissements ruraux de taille plus modeste, des fermes, qui ont finalement composé la grande majorité de l’activité agropastorale ? » C’est exactement la question que s’est posée l’archéologue Frédéric Devevey dans un papier de 2023 en prenant comme exemple un territoire autour de Langres et Dijon (https://doi.org/10.4000/insitu.39800).

Les fermes rurales mélangeaient des espacés boisés, agricoles et d’élevage. Tout ça en étant aussi un lieu de vie. Une certaine logistique existait alors pour éviter les maladies et améliorer la pérennité d’une ferme. En bref, comme l’ingénierie des aqueducs, tout ça était pensé à l’avance. On a pas mal d’écrits d’agronomes de l’époque sur le sujet (Zannier, 2007, https://theses.hal.science/tel-00256683) pour je cite « remédier à l’insalubrité de l’atmosphère, d’atténuer la violence des maladies pestilentielles ». Ce sont les mots de l’agronome romain Columelle (De re rustica) surtout connu pour avoir écrit sur les aménagements d’une ferme rurale. Ainsi, que ce soient dans les fermes rurales comme dans les grandes villas, ce n’est pas pour rien que les romains séparaient d’un côté le lieu de vie pars urbana, du lieu agricole d’un autre côté pars rustica. Les raisons étaient donc au moins hygiéniques.

L’exemple de la mare

Pour étudier les établissements ruraux plus précisément, l’archéologue a alors pris comme échantillon 67 établissements découverts par diverses fouilles préventives autour de Dijon, pour les étudier sous l’angle de l’hygiène et de la gestion de l’eau (à la croisée entre archéobotanique ou la parasitologie). Ce qu’on observe, par exemple, c’est qu’à chaque fois les fermes gallo-romaines implémentaient une mare peu profonde et facile d’accès. Une mare qui servait notamment à abreuver le bétail. Celle-ci était alimentée par les eaux de pluie environnantes. Le sol était drainé par un réseau de fossés complexes pour se déverser dans la mare. Par exemple, autour des bâtiments, on creusait des fossés pour drainer l’eau et la faire écouler vers la mare. Ouais, c’était un début d’égout fluvial.

Ha et, entre la partie lieu de vie pars urbana, et la partie agricole pars rustica, de quelle côté se situait la mare selon vous ? Une eau stagnante ? Notamment pour abreuver le bétail ? Évidemment, elle se situait côté partie agricole. Petit à petit comme ça, on peut alors dessiner un modèle type de la ferme gallo-romaine. Presque une norme d’un plan d’urbanisme adaptée ici et là. La partie habitée se situe au nord, surélevée par rapport à la partie agricole située au sud. Tout le système d’assainissement du sol drainant l’eau s’écoulait donc du lieu de vie surélevé vers l’extérieur et la partie agricole. Et le tout pouvait être enjolivé avec des fossés dallés, l’accès à la mare empierré, aménagé ou même la partie habitable artificiellement surélevée.

Plus qu’une hygiène individuelle, c’était donc une hygiène globale du terrain et de l’environnement, en créant tout un réseau hydraulique, un système capillaire de fossés. L’archéologue Frédéric Devevey écrit : « les agronomes antiques considéraient une exploitation agricole comme un organisme vivant, un tout dont chaque composant, environnement, humains, animaux, bâtiments et aménagements, en constituait un organe en interaction avec les autres. »


Reconstitutions de fermes gallo-romaines interprétées par Christophe Gaston INRAP
https://journals.openedition.org/insitu/docannexe/image/39800/img-3.jpg

L’eau potable

Quant à l’eau potable dans les fermes rurales, pas d’immense aqueduc, évidemment. Si elle n’étaient pas aménagées près d’un cours d’eau, elles étaient souvent équipées de quelques puits cylindriques (1 à 5) de moins de 10 mètres de profondeur (souvent 4 à 8 mètres a priori). Bon, ça, c’est un peu classique. Mais ce qui est plutôt unique, comme on est sur une ferme et pas qu’une simple habitation, l’eau potable était stockée. Massivement parfois. Bon. Ce n’était pas un château d’eau, mais quand même. On creusait d’immenses citernes.

Une citerne couverte, maçonnée dans le sol. Régulièrement entretenue, elle aurait reçue les eaux de pluies du toit par des canalisations en terre cuite. Dans un exemple archéologique, elle pouvait contenir quelques 2 400 litres d’eau, rien que ça, avec son petit fossé pour évacuer le surplus. Pour se donner une petit idée du volume, 2 400 litres représente l’intérieur de 6 de nos frigos, en gros…

Eau purificatrice

On a donc passé en revue un peu les villes, les campagnes, parlé un peu d’ingénierie, de physique, de loisirs et de pratiques, mais il y a encore un grand domaine dont on a pas évoqué et que l’histoire et l’archéologie oublient souvent de mentionner, c’est le coté spirituel et mystique de l’eau à l’époque gallo-romaine.

J’aimerais donc terminer, on essayant un peu de l’évoquer. Rares sont les travaux sur la thématique. Il existe quand même toute une thèse de plus de 200 pages de Traïan Buruiana sur le sujet (2021, https://hdl.handle.net/1866/26412) dépoussiérants les méconnaissances autour des cultes des eaux douces. Dans sa thèse, on y parle de divinités, Neptune, les Nymphe et Camèmes par exemple, mais aussi de rites culturels et festivités.

En très bref, durant l’antiquité, l’eau était utilisée comme un rite de « purification de l’esprit à travers le corps » (Coulon, 2008). Les thermes et les bains sont un peu une continuation de ça. Travailler le corps par le sport, et purifier l’esprit par le corps. Dans les thermes, il était par exemple d’usage de passer des eaux chaudes aux eaux froides, pour purifier tout ça.

Le simple fait de se laver les mains est parfois pris comme rite religieux et « la bonne manière d’agir » pour s’adresser aux divinités. Se laver les mains, en entrant dans un lieu de culte par exemple ; ou s’arroser le visage avant de s’adresser aux divinités. J’imagine qu’on peut faire des parallèles avec des rites chrétiens actuels. À l’époque antique, plus qu’un rite, l’eau semblait être comprise comme un lien avec les divinités, quitte a abandonner dans l’eau des offrandes jetées. On pourrait imaginer alors que le fait de jeter une pièce dans une célèbre fontaine de Rome est un reliquat de ce genre de rites… Qui sait. Avez-vous déjà retourner Rome dans votre vie en lançant une pièce dans une fontaine ?

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