« Est-ce que tu es heureux ou heureuse dans la vie ? Est-ce que tu es heureux ou heureux dans ce que tu fais ? Je te souhaite que du bonheur. » Vous avez certainement déjà entendu ce genre phrases ou même peut-être vous-mêmes vous les entendre dire. Comme si le bonheur était une nécessité pour bien vivre. Une quête du Graal à atteindre. L’objectif idéal. L’ultime d’une vie réussie. Aujourd’hui je vais tout vous dire sur comment atteindre la quintessence du bonheur !
➡️ Cette chronique a été réalisée pour l’épisode 531 de Podcast Science ⬅️
Ouais rien que ça ! Et si je choisis le bonheur pour l’associer au mot « quintessence » ce n’est pas par hasard. En combinant les deux on obtient un sacré combo dans de nombreux domaines pseudo-scientifiques de la spiritualité au développement personnel. Comme si on recherchait la pureté de l’âme ou la pureté de la vie, et que ce serait le bonheur. Et attendez, parce que en sciences aussi on a ça !
Psychologie positive
En psychologie, on a la dite « psychologie positive » qui existe, et qui se veut se concentrer sur les éléments dits « positifs » d’une personne contrairement au reste de la psychologie essentiellement focalisée sur les pathologies et dysfonctionnements. C’est comme reprendre les concepts philosophiques du bonheur ou les concepts du développement personnel mais sous le point de vue de la science.
Jusque là ok, tant que les méthodologies sont scientifiques. On en tire alors que certains comportements participent au bonheur, comme changer de point de vue sur ses routines quotidiennes, réduire le temps sur les réseaux sociaux ou améliorer son hygiène de vie, parmi d’autres que je vais citer tout au long de cette chronique. La discipline en tant que telle reste toutefois critiquable du mot « positif » choisit jusqu’à l’individualisation des responsabilités pour son propre bonheur, et ça mériterait tout un dossier. Mais à la base la démarche reste intéressante, de tourner le dos à une psychologie qui pathologise tout pour se centrer sur le fonctionnement humain dans son quotidien normal.
| Individualisation des responsabilités Ce que veux dire par « individualisation des responsabilités » c’est qu’on met sur le dos de la personne la responsabilité de ne pas être heureuse. Du genre : « si t’es pas heureux/se c’est parce que tu n’essaie pas assez ! » ou « Qu’il suffit de se bouger pour s’offrir le bonheur. » Comme si la bonheur ne dépendait que de moi, que de soi de sa propre volonté « Le bonheur est pour la psychologie positive un processus en devenir qui nécessite, le vouloir de la personne et un engagement dans le but de sa concrétisation. » Le terme de « résilience » (au lieu du plus vague « adaptation ») qu’on retrouve de plus en plus à tord et à travers jusque dans la manuel de management vient de là également…Qu’en gros : « si t’es pas heureux, c’est parce que tu n’essayes pas assez de l’être. » C’est un peu grave comme manière de penser, et peut être pris comme justification des oppressions sociales que nous subissons… Si une entreprise augmente la cadence du rythme du travail imposé en détériorant les conditions et que vous êtes stressé et malheureux, elle vous dira alors que c’est de votre faute si ne vous réussissez pas à gérer votre propre bien-être. Vous n’avez qu’à suivre la technique méditative qu’on vous a apprise durant le séminaire machin de l’entreprise ! |
Caricature méditative
Sauf que… Sauf que c’est une discipline de plus en plus submergée par les pratiques spirituelles faisant miroiter les expressions d’« élévation de conscience » ou de « méditation en pleine conscience », comme la solution miracle pour atteindre la quintessence du bonheur (Mourad Bouziane (2017) Le bonheur au prisme des principales théories en psychologie).
Vous n’aurez alors qu’à ressentir le vent sur votre peau quand vous marchez, remercier l’oiseau qui chante, éprouver de la gratitude au réveil qui a bien sonné à l’heure, sentir consciemment la chaleur de l’eau chaude d’une douche, de prêter consciemment attention au mouvement de la serpillière quand vos lavez vos sols, de faire des exercices de respirations en fermant les yeux et là vous serez heureux.
Retour sur Terre
Évidemment tout ça est très caricatural, et que réaliser ce genre de petites choses a très peu d’effets significatifs sur la quête du Graal du bonheur. (Dunigan Folk et Elizabeth Dunn (2024) : How Can People Become Happier ? https://doi.org/10.1146/annurev-psych-022423-030818 ; Michel Hansenne (2021) La face cachée de la psychologie positive : https://shs.cairn.info/face-cachee-de-la-psychologie-positive–9782804720087-page-221?lang=fr ; Thomas Guénard (2025) Le désenchantement de la méditation en pleine conscience et son opérationnalisation par la science moderne https://hdl.handle.net/20.500.11794/162983 ; Méta de Choc (mai 2025) La méditation 4/8 – SCRIPT #2 : https://youtu.be/MGuXhc8tfnA?feature=shared)
Pour baisser les symptômes anxieux ou dépressifs sur le moment voire induire un étant relaxant, ça oui, ce genre de pratiques peuvent aider pour certaines personnes. Mais pour le bonheur là… c’est un autre pas à franchir. C’est pourquoi j’ai besoin de faire un petit point définitions.
La temporalité
Le bonheur c’est de la joie mais… ressentie sur le long terme. Ce n’est pas une exactement émotion comme la joie qui se contextualise autour d’un moment, c’est une humeur qui s’étend dans le temps. C’est la différence qu’on fait parfois en neurosciences entre humeur et émotions. Joie = une émotion ; bonheur = une humeur. Je ressens de la joie de te croiser au hasard ce soir, mais je ressens du bonheur de passer cette semaine à tes côtés.
Une des définitions du bonheur est celle de la sérénité (béatitude?), de par la satisfaction de ses besoins ou l’accumulation de petits plaisirs ET l’absence des tracas stressants de la vie. Je suis en vacances, il fait beau, j’ai à manger de prêt pour ce soir, et demain après une bonne nuit dans un lit au draps propres de la veille, ce sera la grasse mat car aucune obligation ne m’attend. C’est une accumulation de choses plaisantes qui fait que le bonheur s’équilibre sur le long terme.
L’intensité
Des choses plaisantes… Du plaisir. Un plaisir est en revanche une satisfaction d’un besoin sur le court terme. Manger alors que j’ai très faim par exemple. Quant à l’euphorie c’est encore plus vaste et plus intense. J’en ai rapidement parlé durant l’épisode 530 de Podcast Science autour de la dysphorie et l’euphorie de genre, définissant l’euphorie comme une sérénité intense d’être à la bonne place au bon moment, jusqu’à ses dimensions sociales.
L’intensité maximale du bonheur (du plaisir ou de la joie) est donc l’euphorie. Voilà ce que serait la quintessence du bonheur : l’euphorie. Est-ce qu’on veut toutes et tous être euphoriques H24 au quotidien ? Est-ce vraiment ça que l’on souhaite à quelqu’un quand on lui souhaite tous nos vœux de bonheur ? Hmm… pas si sûr… Un état émotionnel aussi intense est un sacré cocktail neuro-hormonal.
Euphorie
Les seuls aperçus qu’on ait, à ma connaissance pour ces états euphoriques, ce sont les études sur des personnes prenant certaines substances pour les provoquer artificiellement. Des psychotropes comme les opioïdes et opiacées par exemple pour faire une continuation avec le précédent épisode, le 531. Et… comme Lola Welsch évoquait durant l’épisode, outre les risques d’addiction et de dépendance, le cocktail hormonal de l’euphorie dérègle aussi les rythmes biologiques et états de vigilance de l’appétit jusqu’au sommeil… Pas sûr que c’est ce qu’on sous-entend quand on souhaite tous nos vœux de bonheur à quelqu’un…
| Rappels de l’épisode 530 précédent Quand on recherche l’euphorie de manière artificielle ce n’est pour autant d’être le plus joyeux possible et triper juste pour le délire, c’est aussi pour éviter l’ennui ou la souffrance. Et ça, durant l’épisode précédent, Lola Welsch l’a bien expliqué. La prise de substances, s’il y a, c’est à la fois pour rechercher un état joyeux et éviter un état douloureux. Entre analgésie et euphorie. (Stephen Nadeau & Richard Lawhern (2024) Opioids: Analgesia, Euphoria, Dysphoria, and Oblivion https://doi.org/10.18103/mra.v12i6.5411 ; Hanna Molla et al. (2025) Effects of methamphetamine on two measures of reward: Euphoria and neural activation to reward cues https://doi.org/10.1038/s41386-025-02110-6) |
L’euphorie est donc une candidate pour être la quintessence du bonheur, mais pas sur le long terme ; et surtout uniquement sous cette définition précise du bonheur que j’ai décrite jusque là : c’est-à-dire celle favorisant au maximum les plaisirs et supprimant toute souffrance (conception hédonique). Oui parce que cette manière d’aborder le bonheur n’en est qu’une parmi d’autres. Je ne vais pas en faire toute une dissertation philosophique, je vais juste me restreindre à deux grandes approches du bonheur.
Bonheur hédonique
On a donc d’une part celle évoquée jusqu’ici, centrée sur l’éradication de la souffrance. Il y a par exemple tout un courant de philosophies, spiritualités et pratiques méditatives (compassionnelles), où pour atteindre le bonheur le but est d’éradiquer la souffrance (professeur de philosophie Bérangère Casini, dans Bonheur et violence : https://shs.cairn.info/revue-le-philosophoire-2006-1-page-77 ; Méta de Choc (mai 2025) La méditation 4/8 – SCRIPT #2 : https://youtu.be/MGuXhc8tfnA?feature=shared).
Très grossièrement, ça équivaut à éviter toute vague émotionnelle en s’isolant de tout. Même ce qui est du l’ordre du positif et du plaisir. Bah oui. Si j’assouvis un plaisir, je le rappelle, c’est du court terme. Vient ensuite soit l’attente, l’ennui, la frustration ou la douleur. Au lieu de ça, au lieu d’un cycle perpétuel entre souffrance et plaisir, le but ultime de cette philosophie serait alors d’être totalement… apathique, on pourrait dire. D’être dans un état le plus « neutre » et « impassible » possible. Est-ce que la quintessence du bonheur serait d’être le plus apathique possible ? Ça… je vous laisse répondre pour vous-même c’est de la philosophie.
Bonheur eudémonique
Revenons à la science. L’autre grande définition du bonheur, c’est une approche mise en avant par la psychologie positive et la psychologie en général. C’est un bonheur qui équivaut à la définition du bien-être. Cette fois-ci on ne cherche pas à éradiquer les souffrances et maximiser les plaisirs coûte que coûte. On cherche juste à fonctionner de manière optimale. Le bonheur ou le bien-être ne se définit donc pas par l’absence de facteurs négatifs, mais d’être en mesure de pouvoir vivre et agir dans son plein potentiel.
Et à partir de là, pour faire grandir ce bonheur, il n’y a qu’à s’engager dans des trucs qui nous rendent heureux et qui donne du sens à notre vie, en alignement avec nos propres valeurs. Par exemple, si une de mes valeurs est que la connaissance doit être accessible et toutes et tous, ce qui me rendra davantage heureux sera alors de transmettre des connaissances en les rendant les plus accessibles possibles. Si une de mes valeurs est l’égalité entre trous, m’indigner et agir contre les injustices et discriminations me rendra heureux. Etc. etc. en fonction des valeurs propres de chacun.
Comment être heureux ?
Voilà alors une autre approche du bonheur qui équivaut ici au bien-être, plutôt bien étudié scientifiquement maintenant. Le bien-être c’est-à-dire, je le répète, fonctionner et agir de manière optimale dans tout son potentiel sur le long terme. Et sur court terme, si plaisir et joie il y a, ce sont des coups de boost pour nous réaliser dans notre vie. Si on devait donner un rôle à l’émotion de la joie, ce serait celui d’encouragement, pour donner de la force et de la puissance à nos actions et nos engagements qui nous sont chers (Audrey Sitbon, Rebecca Shankland & Charles-Martin Krumm (2019) Interventions efficaces en psychologie positive : une revue systématique https://doi.org/10.1037/cap0000163).
Maintenant que ça c’est dit, que le bonheur n’équivaut pas spécifiquement à être euphorique H24 en ne ressentant aucune émotion dite négative, mais est davantage une sorte de « moteur pour agir dans la vie », je peux terminer cette chronique sur 3-4 trucs d’une récente méta-analyse qui justement répond à la question du : comment devenir plus heureux ? Méta-analyse sérieuse qui regroupe plusieurs dizaines d’articles en se limitant aux méthodologies claires conçues avant expérience. (C’est un peu la base mais c’est pour ça que je dis sérieuse, car dans ce domaine du bonheur comme je l’ai rapidement évoqué on a de sacré trucs parfois dans les papiers.) Cette méta-analyse a été publiée l’année dernière, en 2024, réalisée par Dunigan Folk et Elizabeth Dunn, psychologues de l’Université de British-Columbia à Vancouver. Sur les 6 000 résultats de recherches, elle inclut 48 articles scientifiques comprenant 65 expériences au total. Parmi les éléments mis en avant je vais en citer 3, 4 pour clore cette chronique (Dunigan Folk et Elizabeth Dunn (2024) : How Can People Become Happier ? https://doi.org/10.1146/annurev-psych-022423-030818).
Le sourire (le vrai svp)
D’abord, un petit truc assez drôle. Parce que parmi les idées reçues et petites simplicités qu’on peut entendre on a aussi le fameux : « Faut sourire un peu pour que tu sois heureux ou heureuse. Il suffit de sourire au gens ! » Bon. Bah, aussi con que ce soit, il se trouve que ce soit vrai. Afficher un sourire vrai induit, ou en tout cas est corrélé, a une humeur joyeuse ressentie. Et même les plus grands des sceptiques y sont affectés.
Ça rejoint finalement les vieilles études comportementales autour des émotions, où le fait d’activer volontairement les muscles du visage utilisé pour exprimer une émotion permet de faire ressentir cette même émotion.
Gratitude
Un deuxième élément de la méta-analyse que j’aimerais vous partager, en est un que j’ai utilisé lors de la caricature prononcée plus tôt pour illustrer les dérives spirituelles de la psychologie positive. Celui d’exprimer de la gratitude. Remercier quelqu’un d’avoir jouer un rôle positif dans sa vie par écrit dans une sorte de journal de bord intime ou bien carrément sur les réseaux sociaux, juste ça, augmenterait le bonheur ressenti.
Je peux par exemple remercier Podcast Science d’avoir toujours gardé la science accessible sans être pompeuse, à un moment précis de ma vie où j’en avais besoin et que je m’enfermais petit à petit dans une bulle complotiste. Un peu la même chose, côté pathologie, faire ce genre de petites choses au quotidien, permet par exemple de relativiser sur la journée qui vient de se dérouler pour des personnes anxieuses ou dépressives.
L’aide
Enfin, la meilleure thérapie pour atteindre la quintessence du bonheur serait de : aider les autres. Ce sont les données les plus solides pour parvenir à ressentir davantage de bonheur. Et ce qui est drôle, pour la petite subtilité de cette méta-analyse, c’est que la générosité augmente le bonheur significativement dans les études concernant l’aide financière. Mais qu’on ne retrouve pas ça dans les études concernent l’humeur des personnes aidant activement ou bénévolement.
Tant qu’on parle d’argent. L’argent fait ou fait pas le bonheur alors selon vous ? Bah très clairement, l’argent fait le bonheur oui. Plus on a d’argent, plus on est heureux. C’est linéaire, mais jusqu’à jusqu’à un certain seuil. À un certain pallier de revenu ou d’argent reçu, peu importe le montant le bonheur ressenti reste le même. Selon un rapport de l’INSEE en 2024, ce seuil équivaut en France à un revenu annuel de 30 000 euros, soit d’un revenu mensuel de 2 500 euros. Au-delà de ça, peu importe le montant d’argent, le bonheur ressenti ne croît pas tant que ça. (Léandre Bouffard & Micheline Dubé (2014) L’inégalité de revenus : un « virus » qui affecte la santé mentale et le bonheur https://doi.org/10.7202/1023997ar ; Jean-Marc Germain INSEE (2024) Bien-être ressenti et revenu : l’argent fait-il le bonheur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8199183).
Je vous laisse interpréter ces résultats par vous-mêmes. Le fait est que durant cette chronique je me suis focalisé sur l’aspect psychologique et individuel du bonheur, mais il y évidemment des dimensions et biologiques et sociales.
Les interactions sociales
Et justement là-dessus, pour terminer, plus largement qu’aider les autres, exprimer de la gratitude aux autres ou pourquoi pas sourire aux autres, plusieurs études montrent que ce sont les interactions sociales qui augmentent significativement le bonheur ressenti. Même avec des personnes lambda, étrangères et inconnues pour nous. Socialiser augmente les probabilités de bonheur. Et ce qui est drôle c’est que – concernant les personnes extraverties en tout cas – c’est vrai même si c’est forcé et un peu poussé : genre interagir avec quelqu’un juste pour interagir avec quelqu’un avec deux mots ou remplir un quota de personnes avec qui on interagit chaque jour.
Pour conclure, quelle est la quintessence du bonheur ? Ou en tout cas le meilleur moyen pour y parvenir ? À l’échelle de l’individu, au niveau psychologique et individuel que chacun de nous sommes, le bonheur – et là ça va plutôt en contradiction avec ma propre solitude et manière de vivre mais bref attention ça va être choquant – le bonheur, c’est les autres. (Et je dirais même, pour combiner un peu toutes les connaissances sur ce qui augmente le bonheur : aider les autres avec un groupe de personnes en accord avec nos propres valeurs.)

Laisser un commentaire