Un temple gallo-romain carré

J’aimerais vous parlez d’un type de temple gallo-romain qui a la particularité d’être carré. Et l’idée que je vienne parler d’un truc aussi spécifique ne vient pas de nulle part. En fait, il y en a un pas loin de chez moi, de là où j’habite, en pleine forêt. Des ruines, en tout cas. Parce que quand on parle de gallo-romain, ça veut dire du temps des romains et des gaulois autour du premier et deuxième siècles de notre ère. Ce qu’il en reste aujourd’hui, il n’y a donc plus grand-chose. Tout est caché et bien tapissé sous la forêt. Pour commencer, j’aimerais alors vous raconter la petite histoire de sa découverte.

➡️ Chronique réalisée pour l’épisode 536 de Podcast Science ⬅️

Gaston Le Breton

Comment on sait qu’un temple gallo-romain existait là au beau milieu de nulle part ? Hé bah, on le doit à un riche gugusse qui avait l’habitude de chasser avec ces riches copains à la fin du XIXème siècle dans cette forêt. La forêt d’Eawy de son petit nom. Elle était et est encore un terrain de chasse historique apprécié par les riches du coin. On raconte même que Churchill serait aussi venu chasser par là. Mais bref.

Le riche gugusse de notre histoire, lui, s’appelle Gaston Le Breton. Un haut bourgeois normand. Un comble pour un normand de s’appeler Le Breton, mais passons… Comme il ne travaillait pas depuis son enfance, il avait plein de temps pour lui et plein de passions, comme voyager, chasser donc et… fouiller des trucs pour les ramener chez lui dans ses musées (Gogny, 2005). Ouais parce que, à l’occasion, Gaston était directeur de plusieurs musées de Rouen.

Et il aurait trouvé le lieu paumé en pleine forêt intéressant à fouiller, à côté de chez moi, par lenom porté par ce lieu-dit qui est : le Teurtre. Teurtre venant de tertre, c’est-à-dire une colline de terre. Qu’elle soit naturelle ou artificielle. Le mot tertre peut en effet faire référence à un tumulus préhistorique. En 1891 (et publié en 1892) notre Gaston revient alors sur les lieux non pas pour chasser, mais pour se la jouer Lara Croft en venant fouiller (Bulletin de la commission des antiquites de la Seine-Inferieure, p.267).

Et si je détaille l’anecdote, c’est parce que l’improviste archéologue se la jouait vraiment Lara Croft. Par exemple, juste sur ces fouilles là, il aurait découvert des vestiges gallo-romains, un tumulus préhistorique, avec ses sépultures, et surtout il serait même entré dans une grotte de calcaire préhistorique – tenez-vous bien – par le trou d’un terrier de renard, selon ses dires. Je clos le spectacle en le citant : « Mon apparition [dans la grotte] fit sortir des lapins qui passèrent effrayés entre mes jambes, tandis que des chauves-souris, qui tapissaient la voûte, me frôlaient la figure de leurs ailes. » On ne sait plus si on lit une description scientifique ou le scenario d’un futur Indiana Jones. Bref.

Fanum

Au milieu de ses aventures rocambolesques, il décrit les ruines d’un bâtiment manifestement gallo-romain en y retrouvant sur-place les tuiles typiques associées à cette époque, en plus d’autre mobilier typiquement gallo-romain que je ne décrirai pas ici. Ce qui nous intéresse aujourd’hui c’est le bâtiment. Et ce qu’il en reste, ce sont donc des murs qui dessinent un carré. Pour mon exemple local, un carré d’environ 7 mètres de côté. Voilà un temple gallo-romain qu’on catégorise comme être un fanum (fana au pluriel pour les puristes du latin).

Un fanum, est donc un temple gallo-romain majoritairement carré, de quelques 10 mètres de côté en moyenne. Ils ont été décrits et catégorisés par un autre normand Léon de Vesly en 1909. Des catégories qu’on utilisent encore aujourd’hui. Et le petite temple à côté de chez moi n’est pas un cas isolé. On en dénombre plusieurs centaines ici et là. De la Bretagne à la Belgique en descendant jusqu’en Suisse. Rien qu’en France, on en compte plus de 800 découverts (Isabelle Fauduet (2010) Les temples de tradition celtique en Gaule romaine).

Toute cette zone où on retrouve ce genre de temples, regroupe les territoires des peuples celtes et belges que l’empire romain appelaient gaulois. Et ces petites temples ce sont construits après que les romains aient conquis les Gaules. Et même plus particulièrement, environ un siècle après, à partir des années 40 ou 50 du premier siècle. C’est donc sous domination romaine, que ce genre de temples sont apparus dans les Gaules rurales lointaines.

Temple rural

Voilà une première particularité de ce temple carré. On ne le retrouve pas partout. C’est une temple typiquement gallo-romain. C’est à la fois gaulois et romain. Ainsi, sur la Côte-d’Azur actuelle qui appartenait à une province bien plus proche de Rome, il en existe aucun ou très peu. À la limite, il existe bien des temples qui ont la même fonction mais beaucoup plus citadins et greco-romains. On peut citer par exemple la Maison carrée à Nîmes qui date à peu près de cette même époque.

La Maison carrée à Nîmes (2019)
Photo de Krzysztof Golik partagée sur Wikipedia

La Maison carrée c’est un temple typiquement romain, encore debout aujourd’hui, et classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Il est certainement un des mieux conservés au monde, avec ses colonnes typiques dont les romains raffolaient, donnant un petit style grec à la manière d’un mini Parthénon. Maison carrée qui n’est pas carrée d’ailleurs mais rectangulaire… Mais bref.

Par rapport à un fanum gallo-romain rural, le temple romain citadin a beau avoir un peu la même fonction, un peu la même structure de base, c’est quand même fortement différent. Le fanum n’aurait pas eu la même tronche architecturale. La seule chose similaire, c’est que c’est un temple en l’honneur d’une divinité donc, parfois surélevé sur un podium, et dont l’intérieur est strictement sacré, réservé à la divinité. Dedans souvent on y mettait une statue la représentant. Un espace clos interdit au public dont seul les prêtres pouvaient accéder. Cet espace clos on l’appelle la cella.

Le fanum en 3D

Voilà ce qu’il y a de commun entre un temple romain et un fanum gallo-romain. La cella construite en rectangle ou en carré est un espace réservé et sacré. Par contre son architecture et même les rituels réalisés étaient différents. Pour savoir à quoi ressemblait un fanum, on ne peut donc pas se fier à la Maison carré de Nîmes qui est purement romain et citadin. À quoi ça ressemblerait du coup un fanum ? Hé bah… on ne sait pas trop.

C’est toute la difficulté de l’archéologie. On a beau avoir les traces des fondations des murs, la forme réelle que le bâtiment faisait dans tout son volume, dans toute sa hauteur, bah on ne peut pas deviner magiquement à quoi ça ressemblerait. On aucun exemple d’un fanum qui est resté debout. Sauf un. Un seul exemple où des murs existent encore. Celui du temple Janus en Saône-et-Loire, où deux murs en équerre s’élèvent encore de ses 24 mètres de haut.

Le Temple Janus
Photo partagée par Benjamin Smith (2025) sur Wikipedia

La première idée qu’on ait d’un fanum est donc d’un bâtiment d’une petite base carrée de 7 mètres de côté (3 à 9 m de côté), avec des murs qui s’élevaient verticalement à plus de 20 mètres de haut. Ça semblait si haut que, pour l’anecdote, avant qu’on comprenne que ce soit un temple, les archéologues de l’époque imaginaient que ça puisse être une tour défensive ou une tour de guet.

La cella

Un fanum c’est donc une simple tour, renfermant un espace sacré carré : ce qu’on appelle la cella. Un espace clos, avec très peu d’ouverture, et une seule porte toujours dirigée vers l’est et dont le toit était toujours en tuiles romaines. L’intérieur logeait une statue représentant la divinité et les murs auraient été très neutres genre tout en blanc. De toute façon, personne entrait à l’intérieur sauf événements exceptionnels et les initiés.

L’extérieur des murs en revanche était bien plus coloré. Sur mon exemple local, on retrouve des traces d’un enduit jaune, sur d’autres proche de Rouen des motifs dessinés en rouge, et sur des trouvailles plus précieuses des fleurs et des représentations humaines (Stanislas Bossard, 2024).

Un carré dans un carré

Voilà à quoi ressemblerait un fanum : un bâtiment carré fermé tourné vers l’est. Mais c’est le cas pour une petite minorité des fanums. Parce qu’en réalité, on a en plus une structure supplémentaire que je n’ai pas encore évoquée. Sur la grande majorité des vestiges archéologiques de ce genre de temple, quand on fouille le sol, les fondations des murs qu’on observe ne dessinent pas un carré mais deux ! Un carré emboîté dans l’autre. Le plus petit carré c’est celui que j’ai décrit jusqu’ici. Le carré de la cella, c’est-à-dire l’espace sacré dont les murs s’élèvent telle une tour.

Le deuxième carré externe de quelques mètres à peine, est un mur qui l’entoure une fois de plus. Celui-ci s’élèverait moins haut et aurait permis de soutenir un portique ou un préau collé à la tour. Ça permettait alors d’offrir un espace abrité collé à l’espace sacré, tout autour. Ce nouvel espace entourant la cella, on l’appelle la galerie. C’était en fait une sorte de couloir, un déambulatoire.

Vestige d’un fanum au sud de Rouen
https://la-londe-rouvray-historique.e-monsite.com/pages/les-temples-gallo-romains.html

La galerie périphérique

Et ça, c’est typique des temples gallo-romains, de ces fanums. On ne le retrouve pas sur les temples romains, comme le Maison carrée à Nîmes. Autrement dit, ce besoin d’avoir un couloir périphérique longeant le bâtiment sacré (d’une dizaine de mètres de côté) devait être quelque chose spécifiquement liée à la culture gauloise.

Dans les faits on ne sait pas trop à quoi ce couloir périphérique servait. La meilleure hypothèse qu’on en garde, c’est qu’un rituel celte de base aurait été de tourner autour du lieu de culte. Rituel qui aurait été gardé au temps gallo-romain et dont les temples ont été structurellement adaptés. Ce second carré renfermerait donc un couloir déambulatoire à proprement parler. Chez les gallo-romains donc, ça n’tourne pas rond, on tourne en carré… Un des arguments allant dans ce sens étant l’usure des sols tellement qu’il était foulé (Stanislas Bossard, 2024).

« La question du mode de fermeture de la galerie fait aussi débat, puisqu’on ne peut souvent déterminer si elle est à claire-voie, formant un véritable portique, agrémenté de colonnes ou de piliers et qui enveloppe la cella centrale, ou bien si elle est fermée par des murs percés de baies. En revanche, il est assuré que plusieurs temples ont été ceints d’une colonnade en bois ou en pierre. L. de Vesly a ainsi rapporté avoir mis au jour une base tronconique en pierre » (2024)

Source principale de cette chronique : Stanislas Bossard (2024) Chapitre 1 – Composantes architecturales et organisation spatiale des lieux de culte dans « Sanctuaires et paysage religieux des cités du centre et de l’Ouest de la Gaule Lyonnaise » : https://doi.org/10.4000/12pph

Un culte romanisé

Je me répète mais on parle donc bien d’un temple gallo-romain mélangeant un peu des deux cultures, celle gauloise celte (ou belge) et celle romaine s’imposant au quotidien. Avec un gros mot, on parle de romanisation (et de monumentalisation). L’empire romain se réapproprie les sites religieux celtes pour les remettre à sa sauce. Quitte à faire des mélanges entre les divinités locales (Sirona, Rosmerta, Toutatis, Cernunnos…) et les divinités romaines (Mercure, Apollon, Minerve, Jupiter…). Dans la pratique, de ce que j’en comprends, on mixait littéralement un peu tout. Par exemple Mercure, Mars ou Apollon étaient souvent vénérés sous leur noms romains mixés aux noms de divinités celtes locales. Une sorte de créolisation, de syncrétisme, de métissage culturel. (Isabelle Fauduet, 2020 Fait religieux et pratiques cultuelles en Gaule romaine : https://doi.org/10.4000/nda.9892 ; Les religions dans le monde romain (2019) sous la direction de Marie-Odile Charles-Laforge : https://doi.org/10.4000/books.apu.742 ; INRAP 2016)

Et même chose au niveau de l’architecture donc, où la standardisation romaine s’adapte aux rituels celtes locaux. Depuis l’occupation romaine, on remplace les lieux de cultes celtes ouverts et en bois, par un temple, en dur, en pierre, maçonné et fermé. Ce fameux fanum. Mais en gardant un certain couloir ouvert. Le fanum est donc plus qu’un indice de lieu de culte, c’est un indice archéologique de romanisation des Gaules. Avoir son petite temple fermé, son autel et sa statue de divinité, tout ça, c’est très romain.

« [La] répartition spatiale des différents types identifiés, étendue, indique les partis architecturaux ne sont pas spécifiques à certaines cités, mais que les formules adoptées lors de la conception des temples sont souvent sélectionnées parmi une gamme préexistante de plans. » (Stanislas Bossard, 2024) (« D’autres lieux de culte ont été indubitablement construits, par exemple, à l’emplacement d’une agglomération gauloise désertée ou d’une nécropole protohistorique. »)

Une idée de reconstitution
https://la-londe-rouvray-historique.e-monsite.com/pages/les-temples-gallo-romains.html

Un culte romanisé
Ça c’est dans la structure et l’architecture, mais dans la pratique et les rituels là aussi tout est romanisé. Je viens d’évoquer les divinités mixés et mélangés, mais on peut parler aussi des cérémonies religieuses par le feu. Au sein de la cella, l’espace clôt sacré, on y faisait brûler un feu. Qu’est-ce qu’on y brûlait ? Sûrement des offrandes, animale ou végétale. Peut-être de l’encens pour créer une ambiance. Peut-être même était-ce un feu continuellement brûlé, telle la flamme olympique. Rien n’est certain. Dans tous les cas, que le feu ait une place au sein du lieu de culte semble assez nouveaux pour les celtes. C’est plus la culture romaine qui aurait petit à petit imposée l’idée.Dernier indice de romanisation des rituels, après le feu vient celui de l’eau. Dans la culture romaine l’eau prend une place importante. De l’hygiène des thermes, au drainage des sols au passant par les célèbres aqueducs. Les lieux de culte ne dérogent pas à la règle. Par l’eau on purifie les offrandes et on purifie le corps en se lavant les mains. Que les vestiges d’un fanum se retrouvent aujourd’hui quasiment toujours à côté d’un point d’eau (artificiel ou naturel) n’est donc pas un hasard.

Organisation spatiale

De manière encore plus générale, c’est toute l’organisation spatiale du sanctuaire qui s’est petit à petit modifié aux normes romaines : à côté d’un point d’eau, pas loin d’une voie romaine et très souvent en hauteur. Enfin, pour terminer, plus vastement le terrain sur lequel le temple est construit est lui aussi sacré et délimité, telle une parcelle de cadastre. (C’était déjà le cas durant l’époque celte. On parle d’enclos et de péribole). Et, comme si on avait pas assez de carrés dans cette chronique, cette délimitation de parcelle pouvait quelques fois elle-même aussi être carrée (Stanislas Bossard, 2024).

Pour résumer, un fanum est une tour carrée, entourée d’un déambulatoire carré, et qui pouvait parfois être construit sur une parcelle sacrée elle-même délimitée de manière carrée. Mais ce n’est pas une généralité. Pour être très carré et honnête dans ma chronique, en réalité un fanum peut être construit sous d’autres formes. Certes le carré est la forme majoritaire qu’on retrouve, mais il pouvait tout aussi bien être rectangulaire, octogonal ou circulaire.

Voilà donc si vous habitez en Europe de l’ouest et que vous trouvez les vestiges d’un carré emboîté dans un autre – que ce soit en forêt, dans un champ ou sur une image satellite – bah il y a des choses que ce soit un fanum, ce fameux temple gallo-romain.

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