Attention : Triangle à signaler !

Chronico-signalétiquement improbable

Attention, danger, panneau triangulaire qui clignote dans vos têtes, aujourd’hui je vais vous parler de signalétique. C’est-à-dire des champs d’étude des panneaux de signalisations. Et plus particulièrement des panneaux triangulaires qu’on croise sur le bord des routes. « Pourquoi cette idée ? » vous me direz. Parce qu’en me baladant, j’en ai vu un qui me faisait de l’œil. Il était là sur le bord de la route et je suis tombé sous son charme. Je voulais alors parler un peu de lui avec vous.

Tout en aluminium il avait fier allure.
Maître panneau d’un mètre perché,
Tenait en son bec un message.
Sur sa figure de 120 cm de côté,
Il me symbolisait tout un voyage.

Sur lui était dessiné un train. C’était donc un panneau triangulaire d’un mètre de haut, qui semblait me signifier qu’il voulait voyager. Voyager avec qui ? Bah avec moi évidemment. Je pense que j’interprète bien les signes qu’il me renvoie. À moins qu’il voulait m’indiquer qu’un train pouvait être de passage. Mais ça je ne pense pas. Pour moi, ça veut dire qu’il veut voyager. C’est quand même toute une science de savoir ce qu’il veut m’indiquer. Et c’est de ça, que j’aimerais un peu vous parler. Des signes, des interprétations, de cognition, des panneaux et de sciences du langage.

Blague à part, en laissant ma romance avec ce panneau de côté, pour l’anecdote, si vous voulez vous en offrir un, un panneau comme ça, a priori ça s’achète. Pour un avertissement d’un passage à niveau avec un train dessiné dessus – pourquoi pas ça peut faire une déco – ça vous coûtera entre 50 et 90 euros.

➡️ Cette chronique a été réalisée pour l’épisode 539 de Podcast Science ⬅️

Sémiotique – Sémiologie

L’étude des signes – ou « symboles » pour vulgariser – et ce que ça représente, c’est-à-dire le sens donné à ce symbole (le fait de sémiotiser), est un domaine plus large encore que la linguistique qu’on appelle la sémiologie ou sémiotique. (En français, le mémoire de Chafik Chabane, 2022 en parle vite fait du pourquoi il y a deux termes, et son interprétation de leur minime différence.)

Par exemple, le logo de Podcast Science renvoie une certaine signification. C’est un micro, qu’on pourrait presque imaginer comme un personnage, qui renvoie des ondes par le haut. Quelque chose pour signifier le podcast audio. Ce qu’on vient de faire là, c’est de la sémiologie (ou sémiotique) et pas de la linguistique avec tout un langage complexe derrière (à en faire toute une syntaxe et des paragraphes ; Agathe Cormier, 2013 : https://doi.org/10.4000/praxematique.4634).

Figure de (Lamy et al., 2016) Langage iconique clair : « Panneaux d’interdiction (avec un rond rouge, parfois barré), des panneaux d’obligation (rond bleu), des panneaux informant d’un danger à venir (triangle rouge) et des panneaux apportant d’autres types d’informations (carré). »

Le rouge : couleur pertinente ?

Même chose sur les panneaux. Chaque signe ou symbole a une signification particulière. Par exemple, la couleur rouge revient très souvent. Et le rouge est associé au danger. J’en ai déjà parlé dans ma chronique sur la couleur rouge dans l’épisode 449 de Podcast Science. Rouge = danger, agressivité et provoque de l’anxiété.

Mais évidemment, ça dépend du contexte et de la culture. Dans un autre contexte, le rouge peut être associé à la séduction. Ici, sur mon panneau triangulaire que j’ai croisé sur le bord de la route, le rouge n’était alors pas là pour me séduire mais bien pour m’alerter d’un danger.

Sémio-linguistique

Et je pouvais moi-même m’en douter. En me rapprochant du dit panneau qui m’attirait, je pouvais lire en dessous un petit mot. Il était écrit :« Ralentir ». À croire qu’il ne voulait vraiment pas que je m’approche de lui. Je m’écarte alors pour continuer mon chemin. Ça, le fait d’associer des mots écrits, comme le mot « ralentir », avec des signes plus symboliques, comme le dessin d’un train ou la couleur rouge, c’est à mi-chemin avec la linguistique. On parle dès fois de sémio-linguistique quand la sémiologie des panneaux est mélangé avec du texte (Agathe Cormier, 2013).

Un langage pour le moins iconique

Mais souvent, pas besoin de texte, pas besoin de mot écrit, pour créer toute une signalisation un peu plus complexe. Juste en associant les signes et symboles, on peut créer presque une phrase. Sur notre panneau triangulaire, le rouge est donc là pour signifier le danger. Quant au triangle, qui nous intéresse aujourd’hui, il est là pour signifier l’avertissement. Donc si nous voyons un triangle aux bords rouge, ça veut : « attention, danger. » Et le danger en question est dessiné sur le panneau. Si c’est un train, ça veut dire : « attention il y a un danger qu’un train sauvage puisse traverser la route ».

Bon. J’ai l’impression de dire des banalités. Mais c’est juste pour dire que les symboles des panneaux, ne sont pas isolés : on peut les associer ensemble pour créer un sens plus riche et complexe. C’est pourquoi certains chercheurs parlent d’un véritable langage : un langage iconique (Lamy et al., 2016). Si par exemple mon panneau tant aimé n’est pas triangulaire mais rond aux bords rouges, là on a changé toute la signification. Ce ne veut plus dire « attention, danger », mais que la route que je suis en train d’emprunter est interdite aux trains. C’est un peu rigolo et surréaliste – parce que c’est un panneau qui n’existe pas – et on peut faire plein d’associations comme ça.

Autre panneau imaginaire, si un cerf, l’animal, est dessiné sur un panneau rond au fond bleu (aux bords blancs), ça voudrait dire que la voie empruntée est obligatoire ou réservée pour les animaux sauvages, telle une piste cyclable. D’ailleurs, ce même panneau au fond bleu, mais avec un vélo dessiné dessus, existe bel et bien pour les pistes cyclables.

Voilà. Je pense que c’est assez clair pour vous montrer que c’est une sorte de langage simplifié. Je vous invite, si vous voulez dans le tchat ou dans les commentaires à en créer un, le plus drôle possible. Moi je vais revenir à mon triangle.

Histoire à dormir dans un triangle

Pourquoi le triangle ? Est-ce que le triangle est une forme naturellement associée à l’avertissement ou bien quelque chose créée artificiellement ? Et si ça a été créé et normé, depuis quand et d’où est-ce que ça vient ? Je vais vous faire alors un peu d’histoire.

Première anecdote un peu nulle – que vous aurez peut-être aimé donner au hasard lors d’un repas de noël – le panneau en forme de triangle est la première forme de panneau normalisée à l’internationale. C’est en 1926 qu’une convention internationale (de Paris) adopte un panneau tout rouge triangulaire. Il aurait repris un modèle anglais du tout début du XXème siècle. Et ça, suite à une étude de la Société des Nations (Max Lay, 2004).

Aujourd’hui officiellement, il n’existerait toujours pas d’uniformité des panneaux à l’échelle internationale. Grossièrement, on a un système européen et une système américain (Max Lay, 2004).

Le triangle : figure pertinente ?

Pourquoi un triangle tout rouge ? Bah… bonne question. Je n’ai pas trouvé la réponse officielle. Le triangle en fond blanc et aux bords rouges, lui, est officiellement normé que dans les années 1950 (1954, Max Lay, 2004). Mais avant donc, il aurait été tout rouge. Le pourquoi du rouge, ça ok, on en a déjà parlé. C’est culturellement associé au danger. En tout cas, dans une culture occidentale. Quand au pourquoi du triangle, c’est plus complexe à trouver.

Parmi les quelques interprétations dans les discussions d’articles scientifiques que j’ai lues, je retrouve d’abord quelques arguments au niveau usinage et économique. Un triangle, ce serait plus facile à découper qu’un rond – ça on peut l’imaginer – et ça prend moins de matière qu’un carré. Tout en ayant assez de surface pour dessiner un pictogramme dessus.

Psychologie et symbolique

D’autres arguments au niveau psychologique et symbolique sont aussi citées. La forme du triangle serait moins apaisante à nos yeux comparée, par exemple, à un rond ou un cercle. Un rond serait perçu plus doux et accueillant, qu’un triangle avec ses angles aigus presque pointus renvoyant une certaine agressivité (interprétation déjà entendue et lue, souvent non-sourcée donc à prendre avec des pincettes, reprise par exemple dans Qingguo Ma et al., 2018).

En psychologie, on a bien quelques vieilles études là-dessus (e.g., Riley, Cochran & Ballard, 1982 citée dans Rogers et al., 2000 : https://doi.org/10.1518/00187200077965662). Parmi elles, on en a une qui cherche à savoir quelle forme est la meilleure pour attirer l’attention. Et parmi 19 testées, le triangle ressort bien comme la meilleure pour attirer l’attention.

Mais il y a pas mal de limites à ce genre d’études. Puisque les participants (des années 80-90) sont des adultes qui baignent dans une culture où le triangle est déjà utilisé pour signifier le danger et attirer l’attention. Que ce soit sur nos panneaux, mais aussi sur nos produits pour signaler un produit dangereux (pictogramme). Le plus répandu étant celui d’un triangle avec point d’exclamation au milieu. Le fameux pictogramme de base du « attention, danger ».

Attention danger OMG

Celui-là d’ailleurs, il date de 1931. Ou en tout cas, a été normalisé à l’échelle internationale en 1931 (lors d’une convention à Genève de la Société des Nations Max Lay, 2004 : The History of Traffic Signs). Donc. Si je comprends bien. Tous les symboles, émojis, panneaux et pictogrammes reprenant ce fameux triangle enfermant un point d’exclamation : ça fait tout juste un siècle qu’il existe.

Autrement dit, c’est tout récent ! Et ça ne va pas de soi, qu’un triangle soit synonyme d’un avertissement de danger. Il faut apprendre et comprendre ce symbole, pour l’interpréter comme un avertissement. Ce n’est pas pour rien que le code de la route, ça s’apprend. Après les sciences du langage, parlons sciences cognitives, psychologie et apprentissage.

Aujourd’hui les articles scientifiques les plus nombreux concernant les panneaux de signalisations concernent les algorithmes de reconnaissance des différents panneaux par un ordinateur… pour, notamment des voitures autonomes. (Et c’est le cas même quand on saillance humaine de la perception des panneaux de signalisation verticaux (e.g., thèse de Ludovic Simon, 2009).)

La sainte-trinité attention – perception – compréhension

Du triangle à la compréhension du danger, il y a tout un chemin de plusieurs fonctions cognitives. Les neuroscientifiques cognitivistes sont plutôt unanimes pour résumer ça en 4 étapes. Des étapes qui sont en fait les plus communes et basiques en psychologie cognitive (Rogers et al., 2000 ; Wogalter et al., 2005 ; Shang et al., 2015) :

Étape 1 : détecter visuellement l’avertissement du danger. Simplement, de voir qu’il existe. Dès fois on met carrément des lumières qui clignotent autour. C’est la composante attentionnelle de toutes ces étapes : il faut attirer son attention.

Étape 2 : il faut traiter cette information visuelle (dont la lecture). C’est la composante qu’est la perception. Repérer qu’il y ait des symboles et que c’est un panneau triangulaire aux bords rouges. C’est alors que les toutes premières associations les plus fortes s’allument et se réveillent : « Triangle = avertissement, danger ». C’est comme quand vous voyez un truc qui ressemble vaguement à une araignée et que vous sursautez de peur directement ou instinctivement. Là, c’est un peu la même idée avec le triangle et l’avertissement de danger. Si cette association est aussi forte et presque automatique, c’est parce qu’on l’apprend et qu’on baigne dedans culturellement depuis notre enfance (e.g., Emmanuelle Bordon et collaborateurs ont étudié ce que racontent 32 enfants de 4 à 7 ans en leur montrant différents pictogrammes (2004)).

Étape 3 : comprendre le danger qui est sous-entendu. Là ça demande déjà plus de ressources cognitives, c’est bien moins automatique. (On cherche à comprendre le symbole dessiné dans son contexte environnemental. Si j’ai un panneau qui m’avertit d’un risque de chutes de pierres, alors que je suis au Pays-Bas là où tout est plat et qu’il n’y ait aucune falaise… évidemment, c’est plus drôle et étonnant que… angoissant.)

Étape 4 : se comporter de manière adéquate dans ce contexte du danger. C’est la composante comportementale et motivationnelle de toutes ces étapes. Sur la route, en voiture, s’il y a un risque qu’un train déboule de nulle part, je ne vais pas l’attendre qu’il sorte du fossé ou du bois à côté de moi, mais plus des rails là-bas un peu plus loin. Je commence alors à ralentir.

Neuropsychologie

Bon de tout ça, c’est de la pure théorie cognitive computationnelle de base, où on aime bien mettre dans ces 4 grosses boîtes les prétendues étapes cognitives et comportementales qui s’enchaînent un peu comme un programme d’ordinateur. Un modèle simpliste, que certains neuroscientifiques essaient de retrouver dans le fonctionnement cerveau (Qingguo Ma et al., 2018 : https://doi.org/10.3389/fnins.2018.00824 ; Longfei Zhu, Qingguo Ma et al., 2020 : https://doi.org/10.1016/j.trf.2020.02.001).

C’est un peu le rêve ultime de la neuropsychologie : faire coller une théorie cognitive (avec plusieurs fonctions cognitives comme des boîtes attachées ensemble) à une activité cérébrale particulière : des pics d’activité à un moment donné dans une zone donnée. Et selon certains neuroscientifiques, en mesurant les activités électriques cérébrales (par EEG : l’électro-encéphalogramme), on retrouverait les principales étapes précédemment citées.

Le triangle automatiquement symbole de danger ?

Par rapport à un panneau rond (et une chaise comme stimulus « neutre » choisi…), un panneau triangulaire, attire davantage l’attention. Ça, on le mesurerait parmi les activités cérébrales. Certains marqueurs neurophysiologiques associés à cette attention sont plus proéminents (potentiels évoqués P200 : en gros un indice de processus attentionnel automatique par un pic positif électrique à 200 ms). Voire même carrément plus rapides à déclencher une certaine émotion (potentiels évoqués N300).

Quelle émotion ? Hé bah, encore une fois pas quelque chose liée à l’attirance et la séduction, plutôt de la peur et de l’anxiété, à être sur le qui-vive de ce qui pourrait arriver. (Et plus d’inhibition des informations non-pertinentes associées à ce danger (P300, ondes thêta plus proéminents, et LPP : traitement plus tardif après 600ms).) Tout ça pour dire, qu’on a pas mal d’indices pour affirmer qu’un triangle soit automatiquement associé à l’avertissement du danger. Ou en tout cas que ça mérite notre attention. Sans aucune autre réflexion.

Casquette à l’envers

Et ce que je ne vous ai pas dit jusque là, c’est que c’est le cas quelle que soit son orientation. Parce que oui, quand on imagine le panneau d’avertissement, très souvent on se représente le triangle la pointe vers la haut. Mais il existe d’autres manières d’orienter ce triangle. On en a même un panneau ! Quand le triangle pointe vers le bas, nous avons alors le panneau du « Cédez le passage ». (Un panneau de signalisation à la base états-unien, qui s’est répandu à l’internationale ; USA l’adoptant officiellement en 1971 (Max Lay, 2004)).

Et pour terminer, on a un dernier triangle utilisé sur la route. C’est le triangle de sécurité que chaque utilisateur déploie manuellement pour signaler leur propre véhicule à l’arrêt dans un emplacement non-adapté.

Voilà donc, pour conclure, si vous voulez séduire votre crush, la personne aimée, votre compagne ou compagnon, peut-être que la forme d’un cœur ou d’un rond n’est pas la meilleure des solutions. Ramenez-vous avec un grand panneau triangulaire, et vous aurez toute son attention. Bon… simple effet secondaire, vous seriez peut-être associé à de l’anxiété et au danger. À vous de voir, c’est peut-être pas la meilleure des solutions.

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