La marche du funambule
Est-ce que vous vous êtes déjà amusés à marcher en suivant une ligne, un pied devant l’autre ? Par exemple, en équilibre sur le bord d’un trottoir. Comme si on marchait sur une ligne, sur une poutre ou sur un fil tel un funambule. Cette manière de marcher, un pied juste devant l’autre en suivant une ligne droite, on l’appelle justement la marche du funambule. Et si on y arrive pas, et qu’on ait pourtant bien deux jambes fonctionnelles sur lesquelles reposer, c’est majoritairement qu’on ait un problème d’équilibre. Durant cette chronique, je vais alors vous parler d’équilibre.
➡️ Cette chronique a été réalisée pour l’épisode 542 de Podcast Science ⬅️
Système vestibulaire (ataxie vestibulaire)
Quel est l’organe auquel on pense le plus souvent quand on évoque l’équilibre ? Je vous laisse quelques secondes pour y penser. Pour la plupart d’entre nous, celui qui revient en premier, c’est le système vestibulaire. L’organe sensoriel dans notre oreille interne. Pour y passer brièvement, en gros cet organe, c’est une boule à neige. Vous savez les petits objets que vous secouer pour faire tomber une neige artificielle dans une boule en verre. Le système vestibulaire, c’est ça, c’est une boule à neige, qui envoie des informations quand on il est secoué. Anatomiquement, ce sont des milliers de cils, des petits poils qui bougent en fonction d’un liquide dans lequel ils baignent. Liquide qui fait des va-et-vient quand on tourne notre tête de tous les sens.
Je l’évoque que rapidement parce ce n’est pas l’organe qui nous intéresse aujourd’hui. Puisqu’avec ou sans système vestibulaire, cette marche du funambule est normalement possible. À la limite, sans système vestibulaire fonctionnel, tout ce qui se passera d’anormal – au-delà des possibles nausées et vertiges – ce serait de dévier trop rapidement petit à petit d’un côté, si on demande à la personne de fermer les yeux. Qu’elle dessine donc une trajectoire pas très droite. Mais encore une fois, si on demande à la personne de fermer les yeux. Ainsi le système vestibulaire n’est pas le seul organe sensoriel de l’équilibre. On a au moins à prendre en compte la vision.
Vision
Quand nous bougeons, nous voyons le décor bouger de manière visuelle. C’est le déplacement de notre corps, de notre tête, qui fait que notre environnement autour de nous est en mouvement. Bon. Je ne vous l’apprends pas. Et on s’équilibre en fonction de ça. En fonction de ce qu’on voit. Majoritairement. Majoritairement, car c’est le sens premier chez l’être humain.
Et il y a une expérience assez drôle là-dessus qui existe, où on fait l’inverse. Au lieu que ce soit notre corps qui bouge, on reste statique, et on fait artificiellement bouger la pièce dans laquelle nous sommes. Juste de manière visuelle, on fait bouger les murs alors que nous restons statique. Et, chez le jeune enfant, si les murs bougent brusquement, il tombera assurément. Encore une fois, juste en bougeant les murs, le sol sur lequel il est debout lui est bien stable. La vision est donc un autre sens permettant l’équilibre.
Expérience de David Lee (1974) :
Proprioception (ataxie proprioceptive)
Mais encore une fois, ce n’est pas le seul. Si on ferme les yeux ou qu’on est aveugle, évidemment, on peut aussi garder un certain équilibre. Et là, c’est la proprioception qui entre en jeu. Un troisième sens. C’est-à-dire notre manière de ressentir notre propre corps dans l’espace. Quelqu’un qui a une mauvaise proprioception aura par exemple tendance à marcher en regardant où il met ses pieds. Ou même à tâtonner du pied, pour savoir où est son pied par rapport au sol.
Au quotidien, évidemment la personne ne va pas tâtonner à chaque pas et aura tendance à utiliser ses pieds comme des cannes. Quitte à ne pas savoir où se situe mes pieds dans l’espace, je sais au moins qu’ils toucheront le sol à un moment donner. En gros, une personne qui a un trouble de la proprioception va, à chaque pas, planter son pied de manière assez brusque très souvent en commençant par le talon :
L’ouïe ?
| Un sens qui est souvent cité est l’ouïe, l’audition. Le vestibule étant anatomiquement et spatialement très proche de la cochlée faisant partie du système auditif, les chercheurs et chercheuses se sont alors demandés s’il y avait des liens entre équilibre et audition. Est-ce que l’ouïe peut être un quatrième sens jouant un rôle dans l’équilibre ? On a des petites choses isolées assez curieuses là-dessus. Comme par exemple, une étude de cas retrouvant et l’équilibre et l’audition perdus après une stimulation auditive (Milatoni, Di Belle, Chahbazian, 2018). Ou encore une corrélation entre les chutes par perte d’équilibre et les problèmes d’audition (e.g., Lin, Ferrucci, 2012 : https://doi.org/10.1001/archinternmed.2011.728). Mais une corrélation qui semble davantage être liée au vieillissement de l’oreille interne de manière générale (Wider, Vingerhoets & Bogousslavsky, 2005 ; Inserm, 2025 ; Nicolas-Puel et al. 2025 : https://doi.org/10.1038/s41598-025-97995-0). Dit autrement, les troubles de l’audition sont corrélés aux troubles de l’équilibre vestibulaire uniquement parce qu’ils font partie du même organe, en gros. Et donc les tests auditifs pourraient être un futur outil pour prévenir les chutes et pertes d’équilibre. Mais l’ouïe n’est pas un sens qui participerait causalement à l’équilibre, en tout cas selon la recherche actuelle (Tony Leroux, 2019 : https://doi.org/10.1016/j.neucli.2019.10.146). |
L’expert de l’équilibre
On alors décrit trois sens liés à la posture et l’équilibre : vestibule, vision, proprioception. Trois sensorialités qu’on a très rapidement évoqué à travers le dysfonctionnement ou la pathologie, mais parmi laquelle la marche du funambule est théoriquement toujours possible. À l’inverse de dysfonctionnement on peut aussi les voir à travers l’expertise. Un funambule, par exemple, est un expert de l’équilibre. J’ai alors cherché si des études scientifiques existaient autour des funambules.
Je n’ai pas trouvé grand chose à part une récente étude de cas publié en 2025 testant tout ce qu’on peut mesurer sur l’équilibre (autour des trois sensibilités précédemment citées, et une IRM) sur un funambule de renommée mondial. Elle montre que l’expertise ne veut pas dire avoir une sensibilité à l’équilibre hors-norme. Elle est même déficitaire sur un élément vestibulaire dans cet étude de cas (Tarnutzer et al., 2025 : https://doi.org/10.3390/ctn9010009). L’expertise se passe donc – évidemment, j’ai envie de dire – dans l’apprentissage, l’utilisation et l’intégration de toutes ses informations, au niveau du système nerveux central.
Court article intéressant
Pour achever ce tour d’horizon sensoriel, en recherchant des études sur les funambules, je suis aussi tombé sur un article d’une docteure en génie biomédical, Marion Cossin (https://www.marioncossin.com). Si je vous en parle, c’est en partie parce qu’elle travaille dans un domaine si spécifique que ça m’a plutôt surpris et que j’avais envie de vous partager. Elle est chercheuse à Montréal au Centre de Recherche, d’Innovation et de Transfert en Arts du Cirque (CRITAC).
Plus précisément, elle s’intéresse davantage à l’équipement utilisé : au matériel de sécurité dans le cirque. Mais elle a tout de même écrit un article sur l’équilibre en général, très concis et facile à lire en français. Je vous mettrai le lien dans les notes d’émission (2019, université de Montréal). Elle reprend les 3 sensorialités précédemment citées, celles que j’avais en tête : le système vestibulaire, la vision et la proprioception. Et elle en ajoute deux autres : le toucher et l’intéroception.
Le toucher
Le premier, le toucher. Quand y pense c’est assez logique. Les pressions exercées sur la voûte plantaire sont une information importante à prendre en compte pour nous équilibrer. Si je ne ressens plus le trottoir sur la partie droite de mon pied, évidemment, je vais me replacer davantage à gauche pour me rééquilibrer et ne pas tomber.
L’intéroception
Le second, l’intéroception. L’intéroception c’est-à-dire toutes les perceptions internes de notre corps des organes et viscères. Par exemple avoir faim ou avoir une envie pressante d’aller aux toilettes, ça en fait partie. La majorité des perceptions sont toutefois inconscientes. Quel est le rapport avec notre funambule ? Hé bien Marion Cossin cite une thèse d’une autre Marion, Marion Trousselard (2005 : Direction gravitaire visuelle: rôle de la perception d’orientation corporelle) qui interprète que les pressions internes de l’estomac contribueraient à la perception de l’équilibre ou en tout cas de la verticalité.
Et encore une fois, quand on y pense, c’est assez logique. En sortant d’un interminable repas de Noël, le ventre plein, évidemment mon centre de gravité en est altéré. Les voies nerveuses liées à l’intéroception seraient donc une énième information utile à l’équilibre. Les perceptions viscérales… qui participent à l’équilibre… Je me suis tout de même demandé comment la chercheuse a pu mettre en évidence cela expérimentalement. Je vous propose alors une petite parenthèse dispositif méthodologique, parce que je trouvais ça assez curieux.
Curiosité méthodologique
Comment on pourrait mettre en évidence expérimentalement que l’intéroception joue un rôle dans l’équilibre Est-ce que vous avez une proposition de dispositif ou une idée ?
Bon d’abord, évidemment, on avait plusieurs groupes dont l’un était un groupe contrôle dont on ne stimulait pas cette fameuse perception interne, et l’autre un groupe test où on stimulait cette intéroception. Dans ce groupe là, les participantes et participants avaient leur petit plat de pâtes de 450 grammes à ingérer. Et puis après on installait la personne sur un siège que l’on pouvait artificiellement incliner de droite à gauche. Elle avait en face d’elle un trait lumineux, qu’elle devait à chaque tâche remettre à la vertical à l’aide j’imagine d’un petit bouton dans sa main. Donc en vrai, plus précisément que l’équilibre, ce qui est étudié ici, c’est la perception de la verticalité en fonction de l’inclinaison de notre propre corps.
Et pour « taire » les autres sensorialités et montrer que c’est bien une sensorialité interne, viscérale ou somesthésique qui entre en jeu, l’expérience se déroule d’abord dans le noir. Au moins pour ne pas se baser sur la vision. Côté système vestibulaire, il ne repère que des mouvements brusques, c’est-à-dire l’accélération en secouant la boule à neige. La tâche est donc à chaque fois réalisée 30 secondes après qu’on ai incliné le siège. En gros, le temps de faire redescendre la neige artificielle. Quant à « faire taire » les informations sensorielles de la proprioception, la personne est carrément « matelassée », dans une sorte de coquille de matelas, pour éviter toute différence pression sur le siège ou en induire son orientation à l’aide de la gravité.
Voilà. Donc, en gros, la personne participante était installée dans une coque de matelas de la tête au pieds, sur un siège qui pouvait s’incliner, le tout dans le noir. Et si elle était dans le groupe test, elle avait mangé un bon plat de pâtes juste avant. Voilà la dispositif utilisé. Et ce qu’elle démontrait, c’est que personne qui avait ingérer un plat de pâte avait en moyenne une meilleur perception de la verticalité. C’est-à-dire qu’elles remettaient bien à la vertical le bouton lumineux en face d’elle, peu importe leur inclinaison.
Le bordel neuropsyho
Bref. Tout ça, toucher, intéroception, proprioception, vision et système vestibulaire, ce sont des perceptions sensorielles. Toutes sont utiles à l’équilibre. Il n’y a pas qu’un organe pour ça. D’ailleurs, quand des informations sont contradictoires on a rapidement la nausée. C’est l’une des explications du mal de transport, par exemple (Jean-Philippe Guyot, 2017 : Gestion de l’équilibre). De toutes ces informations sensorielles captées, ça nous permet de réagir de manière la plus adaptée. Et dans le cas de la marche du funambule, adapter les muscles de notre pour ne pas tomber. Et intégrer les informations sensorielles pour en tirer un comportement moteur adapté, ça c’est tout le rôle du système nerveux central.
C’est pour ça que lorsqu’on dit qu’on a un problème d’équilibre ou de posture, c’est très vague et ça peut être causé par beaucoup de choses. Si je perds l’équilibre ça peut être à cause d’un problème visuel, vestibulaire, de proprioception ou d’intégration de toutes ces informations, ou encore sur le chemin que parcourt les nerfs avant d’innerver les muscles. Bref. C’est toute la complexité des symptômes neuro et psycho, il faut regarder tout le réseau. Et en fonction de l’emplacement du dysfonctionnement, on observe différents symptômes et on décrit différents syndromes. C’est là que je vais énumérer des gros mots pour décrire tout ça.
Le bordel sémiologique
Par exemple, sur Podcast Science, je vous ai déjà parlé d’un des symptômes dans l’épisode 504, lors d’une chronique sur la dysmétrie. La dysmétrie se définit comme un trouble de la régulation des mouvements dans l’espace. Quand je marche le long du bord d’un trottoir, si je n’arrive pas à mettre mon pied devant l’autre de manière bien alignée – je place mon pied trop à droite ou trop à gauche, quitte même à trembler – c’est peut-être que j’ai un petit problème de dysmétrie. Je n’arrive pas à bien à adapter les mouvements de mon corps dans l’espace ou une distance souhaitée.
La dysmétrie est donc un des symptômes des troubles de l’équilibre. Les troubles de la posture et de l’équilibre qu’on regroupe souvent sous le terme « ataxie ». Et la dysmétrie ne concerne pas n’importe quelle ataxie. Encore une fois, je me répète, il y a plusieurs syndromes possibles tout autant qu’il y ait d’organes participant à ce qu’est l’équilibre. Par exemple, si c’est le système vestibulaire qui déconne, on parle d’ataxie vestibulaire. Si c’est la proprioception qui déconne, on parle d’ataxie proprioceptive. Et si c’est l’intégration de toutes ces informations sensorielles qui déconne, on parle d’ataxie cérébelleuse.
Cervelet (ataxie cérébelleuse)
Cérébelleuse pour le cervelet. Et je vais terminer ma chronique là-dessus. Le cervelet est un organe qui fait partie du système nerveux central situé derrière notre nuque sous notre cerveau. Dans l’équilibre, il y joue un rôle central. Il récupère toutes les informations sensorielles dont celles des muscles desquels il adapte aussi leur fonctionnement, ainsi que les intentions motrices dictées par le cerveau. Bref, c’est l’équilibriste incarné. Le symptôme de dysmétrie, dont j’ai rapidement évoqué, fait partie d’un dysfonctionnement de ce cervelet : de l’ataxie cérébelleuse.
Quant à notre marche du funambule, en suivant une ligne droite un pied devant l’autre, si elle est vacillante, loupée, quitte à tomber, c’est aussi à cause d’un dysfonctionnement de ce cervelet. Ainsi, un échec au petit test de la marche du funambule est un très bon indice d’ataxie cérébelleuse. Ce n’est pas donc un problème de sensorialité, mais un problème d’intégration des informations au niveau système nerveux central.
Ouverture bourrée
Si vous vous demandez qu’est-ce que ça fait d’expérimenter cette sensation, vous pouvez demander à une personne ayant déjà bu de l’alcool en excès. Ça peut être quelqu’un d’autre ou vous-mêmes, c’est à vous de voir. Le fait d’être ivre ralentit voire carrément endort nos communications neuronales et notamment celles liées au cervelet. Du coup, bah… ça n’tient plus debout. Et un petit test pour le remarquer, qu’une personne alcoolisée peut tenter de faire d’elle-même, c’est cette fameuse marche du funambule testant son équilibre. Un test qui est un échec sur la personne trop alcoolisée. Ce qui ressemble grossièrement à une ataxie cérébelleuse.
On définit parfois l’ataxie cérébelleuse comme un trouble de la coordination fine des mouvements volontaires. Comprenant donc le fait de marcher, d’écrire, d’attraper un objet et même de parler. Je pense qu’on a toutes et tous en tête les personnes alcoolisées qui ont du mal à bien articuler. À articuler et même à enchaîner les mots. Car le cervelet est un équilibriste moteur, mais aussi un équilibriste cognitif planificateur. Mais tout ça, ça ce sera pour un autre épisode. Un future dossier sur l’équilibriste cervelet.

Laisser un commentaire