
Le chemin du Chasse-Marée est un des plus anciens de la commune. Le tracé suit la vallée de la Varenne, un peu plus en hauteur, pour desservir Dieppe en aval et le haut plateau vers Saint-Martin-Osmonville ou Bosc-Bérenger en amont. C’était la départementale ou la voie ferrée avant l’heure. On le décrit comme un chemin moyenâgeux. Oui. Mais il existe certainement depuis plus longtemps encore. Aujourd’hui seule une portion d’environ 1 kilomètre porte le nom de chemin du Chasse-Marée.

Odonymie
Mareyage
Le chasse-marée désigne le métier de mareyage (wiki). Le mareyeur achetait du poisson sur les côtes pour le transporter et le vendre en gros, ailleurs. Par chez nous, il allait alors acheter son poisson sur Dieppe pour remonter dans la vallée en prenant les grands axes jusqu’aux plus grosses villes le plus rapidement possible vers Rouen ou Paris. Plusieurs chemins locaux prirent le nom pendant un temps de Chasse-Marée. Jadis à Critot ou Bosc-Béranger par exemple.
Le chemin, le convoi, le véhicule, le bateau et même le métier ont pris le nom de chasse-marée. Ces « voituriers de la mer » ont existé du XIVème au XIXème siècle et « livraient surtout le hareng, le maquereau ou la morue » (Claude Rogère, Sur une route d’Autrefois ; equihenplage.blogspot.com ; geneacaux.fr). Mais pourquoi ce nom exactement ? D’où ça vient ? Pour le côté « marée » c’est assez simple. Le terme marée désigne les produits de la mer destinés à être mangés, l’arrivage de poissons, ce qui est issue de la pêche (wiktionary.org). Quant au mot « chasse », j’ai peut-être un début d’explication.

Chasse
En fait, les mareyeurs ne transportaient pas les poissons à pieds, évidemment. Mais par les camions de l’époque. Ils étaient les routiers de l’époque. Des grosses charrettes tirées par des chevaux (des boulonnais bien de chez nous), et souvent plusieurs, tout un convoi (wiki). S’en est dessiné un chemin. Et même creusé un chemin. En devenant un chemin creux parfois longé de talus artificiellement surélevé sur lequel on pouvait faire pousser une haie. Tous comme les chemins de paysans au milieu des bocages.
Ces chemins creux entretenus et utilisés par les paysans, transporteurs et travailleurs, on les appelait parfois les Cavées ou les Chavées qui sont devenus par chez nous en Normandie les Chasses. Rien que l’étymologie du mot chasse (cntrl.fr) désigne « par une chevauchée rapide ». Une chasse, est une autoroute de l’époque et bien de chez nous (wiktionary.org). Un terme totalement normand ! Le Chasse-Marée est donc l’Autoroute du Poisson.
Exemple de chemin creux
Les chemins creux typiques des bocages normands se font rares aujourd’hui. De nombreux sentiers, avec ses talus et ses haies, ont été supprimés pour agrandir les parcelles agricoles. Sur la commune de Saint-Saëns, pas loin du chemin Chasse-Marée, dans son prolongement allant vers l’est, il en existe toutefois un bien typique ! C’est celui suivant le mini vallon, faisant presque ruisseau par temps de pluie, entre Les Hogues et Les Anglais, le chemin rural de la Hogue. Ça c’est une chemin creux bien de chez nous :

Histoire, Géographie et Archéologie
Vaste réseau à fond les chevaux
Sur Saint-Saëns, la portion existante portant le nom de Chemin du Chasse-Marée fait environ 1 km. Mais cette portion n’est qu’une partie d’une vaste route bien plus longue allant jusqu’à Rouen ou Paris. En partant de Dieppe, « il y avait deux trajets. Le premier, le plus court et le plus direct, appelé « le grand chemin du roi », de 35 lieues, passait par Ry, Beauvoir-en-Lyons, Gisors. Le second, de 39 lieues et demi, desservait Auffay, Tôtes, Saint-Victor l’Abbaye, Rouen, Ecouis et Magny, » nous écrit François Renout sur geneacaux.fr. Info que l’on recroisera ensuite, mais ça ne me paraît pas déconnant. L’un descendait au plus vite sur Rouen en passant par Auffay (vallée de la Scie) pour ensuite partir sur Paris. L’autre allait directement au plus vite sur Paris en passant par Saint-Saëns (vallée de la Varenne) ou Mesnières-en-Bray (vallée de la Bétune / l’Arques), pour contourner la forêt d’Eawy.
« Jusqu’au XVIIème siècle, l’ancien tracé court de Dieppe à Paris changeait souvent et devait tenir compte des saisons et des nombreuses zones marécageuses de la vallée de l’Arques, de la Scie, de la Béthune et de la Varenne, » rajoute le témoignage de Monsieur Halbout habitant de Pierreval rapporté par jeanneton-folklore-normandie. Le tracé n’aurait donc pas été fixe. C’est pour ça que tant de rue ou chemin ont porté un temps le nom de chasse-marée dans de multiples villages ? Parce que ça changeait ? Malgré tout, parmi toutes les vallées possibles, y en avait-il une préférentielle ? Un début de réponse en image :

Ce qu’on en dit scientifiquement
Le schéma ci-dessus (de Eric Mermet et Sandrine Robert, 2017) a été repris dans l’article de Sandrine Robert (2018) : Les chasse-marée et la route du poisson dans le journal Techniques & Culture. Il montre un peu comment Saint-Saëns est en plein dans une zone ou des chemins ou des rues (odonymes) sont ou ont été appelés Chasse-Marée : la grosse tâche rouge. Ce que j’en interprète là c’est que la vallée de la Scie aurait été la voie préférentielle pour sortir de Dieppe. Puis qu’à partir d’un moment soit on bifurquait sur Rouen, soit on bifurquait sur Paris, avant même d’avoir parcouru toute la vallée de la Scie. Un chemin pour quitter la vallée de la Scie vers Longueville-sur-Scie pour rejoindre la vallée de la Varenne aurait pu par exemple exister, pour aller au plus court vers Paris ?
L’archéologue géographe interprète les choses autrement. Je m’en remets à elle, c’est bien plus crédible que mon petit avis de non-expert. Voyez plutôt son interprétation ci-dessous, mettant en avant d’abord les routes du nord, puis par chez nous d’abord la vallée de la Béthune / l’Arques comme route préférée. MAIS ! Mais l’article ne concerne uniquement les routes pour aller sur Paris, et pas celles allant sur Rouen. S’ajoute à cela que par chez nous et nos vallées, les chemins choisis auraient pu changer d’une saison à l’autre, divisant les probabilités d’une voie préférée.

Avouez qu’en une carte résumée c’est un travail admiratif réalisé par les ingénieurs, chercheurs et chercheuses.
Le chemin passant par Saint-Saëns
Sachant tout ça qu’est-ce qu’on peut en conclure ? Peut-on dessiner un chemin clair ? En prenant en compte les points roses de la carte ci-dessus, on peut déjà deviner les semblants de chemins qu’auraient pu traverser Saint-Saëns. Les points roses, c’est-à-dire en essayant de relier les toponymes et odonymes ayant été appelé chasse-marée. Et voilà ce je pourrais imaginer. Ce n’est que ma petite interprétation personnelle, on est loin de la crédibilité de l’article scientifique précédemment cité :
image à venir
En amont, vers Saint-Martin-Osmonville, son prolongement est le Chemin de la Boissière. Aujourd’hui il ne donne plus que sur l’impasse du Pont-du-Thil, coupé par l’autoroute A28. Un chemin passant à Bosc-Béranger et Critot était aussi historiquement appelé Chasse-Marée. Celui-ci rejoignait certainement le Pont-du-Thil. Enfin, en aval, en sortant de Saint-Saëns vers Rosay jusqu’à Dieppe, ce serait un travail intéressant de savoir où il aurait pu passer. Qu’il puisse sauter d’une vallée à une autre me surprendrait tout comme il me satisfait.

Sur ce chemin, s’il était dégagé sur sa gauche en arrivant sur Saint-Saëns, on pouvait avoir une vue sur l’abbaye puis le bourg
Urbanisme
Les 550 mètres plus au nord forment une piste agricole assez ferme et solide : cf. photo ci-dessus. Pour les plus attentifs, on retrouve quelques blocs de poudingue sur le côté et quelques briques plantées dans le chemin. Ce qui pourrait nous faire penser qu’il aurait pu être partiellement pavé et aménagé. Au nord, il rejoint un carrefour majeur du moyen-âge, de plusieurs chemins, où jadis figurait une ferme : la fermes des Hogues dite ferme du Louvre par les abbesses (cf. Les Hogues). Au sud de cette partie très carrossable, le chemin rejoint une jonction pour monter à l’est vers le bois de l’Abbaye. Ce chemin est rapidement barré et privé. Autres détails sur cette portion de 550 mètres :
- La parcelle 146 est étrangement appelée « La Hoche » sur le cadastre officiel. Elle faisait partie de la ferme de La Hogue.
- Tout le reste longeant le chemin a été acheté pour 40 000 € le 2 juin 2025 (parcelles : 367, 176, 175, 102, 73).
- On notera la parcelle 175 assez étrange, petite allongée à angles droits.

Les 450 mètres plus au sud forment davantage un chemin piéton tapissé d’herbe qui peut rapidement être plus mou et boueux : cf photo ci-dessous. Au sud, il rejoint un autre carrefour assez majeur pour l’époque pré-industrielle, avant la route départementale et la voie ferrée. Il croise presque perpendiculairement la rue du Pont-du-Thil ou chemin de la plaine de Maucomble ou plus localement appelée rue Roger Boscage. Ce chemin était déjà utilisé durant l’époque gallo-romaine pour traverser la vallée et rejoindre les deux plateaux de Maucomble et du Pucheuil.

Sur cette photo de 2023, la végétation nous fait imaginer être un chemin creux au milieu des bocages
Partie habitée
Sur ses tous derniers mètres tout au sud, le chemin est goudronné pour rejoindre le terrain habité du 115 chemin du Chasse-Marée. C’est la seule adresse à son nom. Sinon il dessert sur des prairies ou l’arrière-cour d’habitations ou fermes ayant leur adresse notées soit rue Roger Boscage soit route du Pont-du-Thil. Cet angle habité, encadré d’une haie épaisse sur la photo aérienne de 2012 ci-dessous, coincé entre la rue Roger Boscage et le chemin Chasse-Marée est appelé « Val Bénard » sur le cadastre officiel. Val Bénard qui est pourtant un lieu-dit plus vaste que ça (cf. future page sur le lieu-dit Val Bénard). Pour être plus précis, cette zone se compose du n°115 chemin du Chasse-Marée et du 189 rue Roger Boscage pour la plus récente maison au toit en tuiles, la plus à l’est. Les plus anciens bâtiments dateraient au plus tard du tout début du XIXème siècle.

