Le Temple gallo-romain du Teurtre (fanum) – #02 Saint-Saëns toute une histoire

Le début de l’enquête

Les premières énonciations

« À la côte du Teurtre, monsieur G. Le Breton […]entreprit des fouilles. […]
Les restes d’un petit temple antique de forme quadrangulaire furent mis à jour… »

C’est à la lecture de ce passage il y a plus de deux ans, dans les premières pages des Notes d’André Lejeune (p.14), que j’ai commencé à me demander si les vestiges d’un temple antique dans le coin existait vraiment. Alors que j’en ai jamais entendu parler. Pour un minimum recouper les sources, j’ai ensuite cherché dans les ouvrages de Claude Fournier s’il en faisait référence, pour tenter d’avoir plus d’infos. Et bingo !


Tome 5, page 80, Alain Michel, docteur en Lettres spécialiste des langues et civilisations latines (et notamment l’auteur de Les Églises de Saint-Saëns, 1984) confirme la présence d’un temple gallo-romain. Il y ajoute une période grâce à la monnaie romaine trouvée : entre l’an -51 et l’an 267. C’est-à-dire toute l’époque gauloise sous domination romaine. Une large période floue gallo-romaine, pour une zone toute aussi floue située sur le Teurtre, là, quelque part. C’est de là que j’ai commencé ma petite enquête.

Où est-ce que c’est exactement ? Et si ça existe réellement, est-ce que c’est encore visible aujourd’hui ? À quoi ça aurait pu ressembler ? Bref, qu’est-ce qu’on en sait ? Pour élucider tout ça, ici c’est l’article écrit et détaillé mais j’en ai fait toute une vidéo :

Une seule fouille archéologique

Ce fameux temple antique serait connu depuis qu’une seule fouille réalisée il y a plus d’un siècle. Citée par nos deux sources historiques locales, mais aussi par plusieurs articles scientifiques : Gérard Aubin et collaborateurs (2019), Stanislas Bossard (2024), Gérard Guillier et collaborateurs (2020) ou même plus vieux dans des papiers anglais comme cette carte de Mortimer Wheeler (1928). La fouille originelle est aussi citée aussi dans le Plan Local d’Urbanisme saint-saënnais, et également sur une carte de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles).

Voilà, je vous ai listé d’un coup toutes les grandes sources intéressantes. Comme ça vous avez tout. Et pour commencer, partons de la source principale : ce qu’en dit ce certain Gaston Le Breton sur ses propres fouilles réalisées en 1891 (1890, selon le Bulletin de la Société normande d’études préhistoriques, 1897, p.100 ; 1891 pour André Lejeune et publié en 1892 dans le Bulletin de la commission des antiquités de la Seine-Inférieure ; une fois de plus cité en 1897 dans le Bulletin de la Société normande d’études préhistoriques, 1897).

Gaston Le Breton

Alors d’abord, Gaston Le Breton, qui c’est ce gars ? C’était un haut bourgeois normand. Un riche héritier bourgeois qui passait sa vie à voyager ici et là, à chasser régulièrement et à jouer à l’aventurier archéologue pour remplir ses musées rouennais (Gogny, 2005).

Pour l’anecdote, à cause de lui Saint-Saëns a failli perdre ses vieux vitraux du XVIème siècle, car lors de la reconstruction de l’église et même avant que ce soit d’actualité, il avait fait pression pour que les vitraux soient gardés voire exposés au sein du Musée des Antiquité de Rouen (1897, Bulletin de la Commission des antiquités de la Seine-Maritime). En bref, pour cerner le personnage de ce que j’en comprends, c’était un riche gugusse qui aimait centraliser les choses dans ses propres cases, ses propres musées à son nom sous couvert de patriotisme, quitte à piller les locaux de leur patrimoine, de l’Égypte à la campagne normande (Gogny, 2005).

Pour revenir au Teurtre, c’était lors d’une de ses nombreuses parties de chasse avec ces riches copains en forêt d’Eawy qu’il a eu l’idée de fouiller le lieu. Pourquoi ? Parce que le nom du lieu-dit le Teurtre, peut faire référence à des choses intéressantes à fouiller. Teurtre venant de tertre, c’est-à-dire une colline de terre. Qu’elle soit naturelle ou artificielle. Le mot tertre peut en effet faire référence à un tumulus préhistorique. En 1891, notre Gaston revient alors sur les lieux non pas pour chasser, mais pour se la jouer Lara Croft ou Indiana Jones en venant fouiller (Bulletin de la commission des antiquites de la Seine-Inferieure, p.267).

Le lieu précis

2 buttes de terre

« À une centaine de mètres environ du chemin vicinal qui conduit de Saint-Saens à Martincamp-Bully, à l’entrée même de la forêt d’Eawy, que ce chemin traverse, se trouve, sur la droite, un sentier qui conduit presque devant deux buttes de terre. Ce sont elles que j’ai tout d’abord explorées. Ces deux buttes sont espacées d’une trentaine de mètres environ l’une de l’autre et placées sur une même ligne, perpendiculaire à la route mentionnée ci-dessus. » (p.268)

Voilà ce qu’en écrit Gaston Le Breton. Ces deux buttes en question correspondent au temple gallo-romain et à une maison ou villa associée, juste en face. Pour trouver le lieu précis, on pourrait alors se dire : « facile ! Si elles existent encore, il suffit de les trouver en se baladant en forêt ! » Sauf qu’on a un petit problème sur cette partie du Teurtre.

La zone est en plein couloir de la tempête de 1999. Tous les trous, toutes les buttes de terre créées par les arbres déracinés (chablis) complexifient pour savoir qu’est-ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas. Il me faut un relief plus imposant pour me repérer. Quelque chose qui saute à l’œil et qui m’éviterait de chercher dans le vide en faisant des allers-retours sans arrêt. Hé bah je vous mets dans le mille, Gaston Le Breton décrit un autre relief qui pourra nous aider à trouver assurément le lieu.

Les chablis sont nombreux dans le couloir de la tempête

Une ancienne mare ?

« À une quarantaine de mètres environ de la villa, se trouve une fosse ayant à peu près l’aspect d’un vaste entonnoir. La place qu’occupe cette fosse, forme à peu de chose près, la sommet d’un triangle, par rapport au temple et à la villa. » (p.273)

Deuxième indice donc, un trou forme un triangle avec les deux buttes de terre. Ça, par contre, ça devrait plus facilement se trouver. En été 2023, je pars alors en forêt pour repérer tous les trous qui pourraient faire référence à une mare. Et voilà ce que j’en cartographie. Au nord, on a une grosse cavité aux rebords irréguliers, proche du sommet du Teurtre. Pour moi, ça, ça aurait pu être une mare.

« Le vieillissement d’une mare (on appelle cela « l’atterrissement ») est dû à une accumulation de matières organiques qui fait que le plan d’eau se remplit au fur et à mesure du temps. Cette matière organique a plusieurs origines et se partage entre les déchets produits par les organismes y vivant et tout ce qui peut être amené de l’extérieur (feuilles, terre poussée par le vent, etc.). » (Hoffman, 2019 conso-glob.com)

Est-ce que c’est ce trou là ? L’ancienne mare dont il fait référence ? Je me suis à chercher un endroit où le temple gallo-romain aurait pu être construit. En partant en sud, je trouve une place dégagée avec moins d’arbres et…. Deux toutes petites buttes en terre. Est-ce vraiment le lieu ?

Fausse piste

Au début j’y croyais dur comme fer. Ça me plaisait bien. Non seulement c’était tout en haut du Teurtre, à son sommet, mais en plus les deux buttes sont alignés perpendiculairement à la route forestière. Route qui a de fortes chances d’être une voie romaine (ArchéOdyssée, 2021 sur YouTube). Le lieu remplissait les critères de base pour qu’un temple gallo-romain de ce type soit là : proche d’une voie romaine, en hauteur, et pas loin d’un point d’eau si le vaste trou était une mare.

Or plusieurs choses ne concordent pas avec les descriptions qu’en fait Gaston Le Breton. Les deux mini buttes de terre ne se séparent pas de 30 mètres. Le trou plus au nord, n’est pas à 40 mètres mais à plus de 70 mètres. Et enfin, il écrit dès le début que le lieu est à « une centaine de mètres environ » de la route. Là, on est vraiment juste à côté. Bref. Ça ne colle pas.

La zone précise trouvée

Je repars alors en forêt, mais cette fois-ci en hiver. J’aurais plus de chance à bien distinguer des buttes de terre intéressantes sans les feuilles et la végétation. Je scrute une nouvelle fois le plus précisément possible la zone avec le plus de trous. (Carnet et crayon à la main, même si je ne sais pas dessiner, pour me forcer à repérer chaque mini reliefs.)

Ici et là il y a des sortes de talus, et un long pseudo fossé, qui pourrait peut-être s’apparenter à une délimitation, qui sait. Plusieurs tas de pierres aussi, de silex et de calcaire, bien visibles même au bord du chemin. Et puis, au milieu de la zone, plus qu’une butte on a carrément une micro colline sur laquelle on y découvre aisément des tuiles romaines. Un peu dégoûté d’être passé à côté de ça alors que c’était aussi visible. Mais ça y est. C’est trouvé.

Ici, c’est à peu près l’endroit du temple gallo-romain. En face à 30 mètres tout pile, une autre zone avec des tuiles romaines. C’est un autre bâtiment, que certains appellent villa. Et au sud, à environ 40 mètres de là, un trou vraiment pas si profond que ça, qui pourrait bien s’apparenter à ce qu’il évoquait comme mare. Le tout forme bien un triangle. D’ailleurs au milieu du triangle on a morceau de poudingue posé là. Et le tout est à 100 mètres de la route. Les distances sont bonnes, bingo, ça semble bien être là.

Le fanum du Teurtre

Un fanum

Voilà à quoi ressemblent les fondations du temple. Un carré emboîté dans un carré. Ça, c’est typiquement ce qu’on appelle un fanum (décrits par le normand Léon de Vesly en 1909). On en trouve un peu partout en Europe de l’ouest, de la Bretagne à la Belgique en descendant jusqu’en Suisse : là où habitaient les peuples celtes et belges que les romains appelaient gaulois. En 2010, Isabelle Fauduet en dénombrait déjà plus de 800.

Un fanum (fana au pluriel pour les puristes du latin) est donc typiquement gallo-romain : construit sur le territoire gaulois sous domination romaine. Ces petites temples ce sont construits après que les romains aient conquis les Gaules. Et même plus particulièrement, environ un siècle après, à partir des années 40 ou 50 du premier siècle. Le bâtiment qu’on a là, si c’est bien un fanum, ne peut donc pas dater de plus vieux que ça.

▶️ Sur le fanum en général j’en ai fait une chronique pour Podcast Science ◀️

Forme du fanum

La forme d’un fanum la plus courante est un carré, comme ici. D’où le fait qu’il y ait des fortes que chances que c’en soit réellement un. Le carré intérieur, ici de presque 8 mètres de côté, est appelé la cella. La cella, c’est l’endroit clôt du temple, l’espace sacré, réservé à la divinité, aux prêtes et initiés. Dedans, souvent, on y mettait une statue de la divinité vénérée. Personne d’autre n’avait le droit d’y entrer sauf événements exceptionnels.

L’espace autour, en revanche, était public et c’est là que les rituels et offrandes s’effectuaient. L’espace longeant cella et formant un nouveau carré de 14 mètres de côté, on l’appelle la galerie. C’est un lieu où les gaulois déambulaient, voire tournaient autour si le rituel existait bien comme le suppose les archéologues.

Cella et galerie sont les deux mots clés pour décrire un fanum. Un dernier élément clé, est que son entrée est toujours dirigée vers l’est. Et c’est aussi ici le cas. Petit particularité par contre, c’est que l’ouverture repérée n’est pas centrée. Ça ce n’est pas commun par contre.

À quoi ça ressemblait ?

Les soubassements des murs sont constitués de gros silex et de poudingue. Le poudingue c’est cette fameuse roche bien locale, bien de chez nous, composée de galets compactés ensemble. (Il y a énormément de choses à dire dessus, mais ça, ce sera pour une autre fois. Exemple : à l’entrée de l’édifice il y trouve une ébauche de meule en poudingue (p.270)).

La montée des murs étaient construits en opus incertum, c’était-à-dire des petits moellons de calcaire et de silex qu’on maçonnaient entre eux, un peu dans le désordre. Des briques plates entrecoupaient cette maçonnerie.

À quelle hauteur montait ce mur ? Ça on en sait rien. Les seuls murs d’un fanum qui sont restés debout 2000 ans jusqu’à nos jours sont celui du temple Janus (image ci-dessus) en Saône-et-Loire. Les murs de la cella montent à plus de 20 mètres de haut !


Ce qu’on sait en revanche, c’est que le toit étaient en tuiles romaines typiques de cette époque. Les fameuses tuiles à rebord. Pour avoir une idée du volume, ce qu’on peut imaginer c’est que la cella montait telle une petite tour, tandis que les murs de la galerie étaient moins haut et soutenaient une sorte de portique ou de préau tout autour. Ce mur le plus externe pouvait être plein, ou ouvert juste avec des colonnes (comme représenté ci-dessous : ce n’est qu’une représentation, une imagination artiste si on peut dire).

De l’intérieur le mur était enduit d’une couleur unie, d’un jaune pâle. Pour l’extérieur, aucune trace d’enduit a été décrite pour notre temple local. On peut toutefois imaginer quelque chose de coloré avec des figures dessinées, comme c’était très souvent le cas. Peut-être du rouge, comme ce qu’on retrouve sur les fanums au sud de Rouen, dans la forêt de la Londe-Rouvray. Il y en a plusieurs dans cette forêt, bien documentés, dont la forme de certains sont facilement devinables car cimentés à la vue des passants (d’ailleurs le site de la Mare du Puits présente plusieurs similarités au site du Teurtre).

Autres descriptions :
· en haut de chaque angle se posait une grosse brique de 26×36 cm épais de 4 cm
· le sol était en terre battue recouvert d’un ciment rosâtre de 20cm d’épaisseur
· autel du temple qu’il découvre à l’entrée du temple en pierre calcaire de forme cylindrique
· premiers éléments trouvés : rognon de pyrite de fer, « une boule en grès schisteux, d’un grain très fin, percée d’un trou, et d’une exécution soignée »

Le culte

Des statuettes en terre cuite

Chaque fanum était voué à une divinité. Quelle divinité était vénérée sur le Teurtre ? Gaston Le Breton retrouve à même le sol plusieurs statuettes représentant Vénus anadyomène. C’est-à-dire une Vénus dénudée qui tient ses cheveux comme si elle sortait de l’eau. Il en retrouve encore bien plus dans cette supposée ancienne mare, en fond de la vase que son équipe a extraite. Des dizaines et des dizaines en terre cuite. Les archéologues interprètent donc que le temple gallo-romain était en l’honneur de Vénus.

Aucune idée du pourquoi on les retrouvait en quantité énorme au fond de la mare. Était-ce un rite de lancer une statuette dans l’eau ? Possible. Ou bien était-ce au moyen de les cacher des pillages ? Peut-être est-ce que ça a été fait dans la va vite avant un pillage ? Gaston Le Breton suppose par exemple que le tout a été détruit par un incendie (volontaire ou non donc) en retrouvant des traces noirâtres du brûlé, et plusieurs éléments de sépultures dans la mare avec des cendres et des os brûlés notamment qu’on jetait à la mare pour éviter tout pillage et profanation.

On les estime dater du Ier et IIIème siècle de notre ère. Toutes sont normalement stockées au Musée des Antiquités de Rouen. On trouve certaines Vénus exposées au musée, mais aucune notées comme provenant de Saint-Saëns. On en retrouve quelque fois ailleurs en Gaule, de la Bretagne à l’Allier. Bref. Un peu partout, ces statuettes étaient souvent offertes comme offrandes. Avec le temps, donnant une énorme quantité, comme ici. C’est possible. Il y a une autre hypothèse pouvant expliquer cette quantité, comme quoi une boutique vendant ces figurines existaient sur-place. Peut-être même le bâtiment en face.

Second bâtiment : un commerce ?

Ce second bâtiment justement, appelé villa par certains archéologues, avaient plusieurs pièces, et était construite de la même manière avec les exacts mêmes matériaux que le temple juste à côté. L’idée retenue qu’on ait de ce bâtiment est que ce soit le lieu de vie du gardien ou d’un prêtre.

Je n’ai pas grand-chose à dire de plus sur ce bâtiment, si ce n’est qu’on y repère facilement plusieurs tas de pierres avec des tuiles facilement visibles et que ce ne sont pas n’importe quelles plantes qui y poussent. C’est le seule endroit de la zone où on retrouve du fragon petit-houx (Ruscus aculeatus) par exemple. Une plante qui était déjà utilisée par les celtes. (Ou encore un tas d’adoxes musquées (Adoxa moschatellina) parmi lesquelles se cachent quelques anémones sylvie (Anemone nemorosa).) Parfois les plantes aident à savoir sur quel terrain nous sommes. J’y reviens un peu plus tard.

Le culte gallo-romain

Revenons à notre temple gallo-romain. On dit bien gallo-romain. C’est-à-dire que ça mélange un peu des deux cultures, celle gauloise celte (ou belge) et celle romaine s’imposant au quotidien. Avec un gros mot, on parle de romanisation (et de monumentalisation). L’empire romain se réapproprie les sites religieux celtes pour les remettre à sa sauce. Quitte à faire des mélanges entre les divinités locales (Sirona, Rosmerta, Toutatis, Cernunnos…) et les divinités romaines (Mercure, Apollon, Minerve, Jupiter…).

Dans la pratique, on mixait littéralement un peu tout, en associant des noms romains aux divinités celtes locales. Pour notre exemple local, ce serait la divinité romaine Vénus mixée à une divinité locale celte, donnant une figure peut-être liée aux funérailles (Léon Coutil, 1899). Avec des termes scientifiques, on parle créolisation, de syncrétisme, de métissage culturel (Isabelle Fauduet, 2020 Fait religieux et pratiques cultuelles en Gaule romaine : https://doi.org/10.4000/nda.9892 ; Les religions dans le monde romain (2019) sous la direction de Marie-Odile Charles-Laforge : https://doi.org/10.4000/books.apu.742 ; INRAP 2016).

Pour l’anecdote, c’est assez curieux que ce soit une divinité féminine, en sachant que plus tard les chrétiens ont eux aussi ensuite imposé un culte d’une sainte, la Vierge Marie sous l’appellation Notre Dame, et même une abbaye entière exclusivement féminine.

Les objets trouvés et l’étendue du sanctuaire

Les indices gallo-romains

Pour certifier que ce site archéologue soit réellement gallo-romain, on a donc plusieurs indices. Les fondations ressemblant à un fanum. Les statuettes typiquement gallo-romaines. Les terres cuites et verreries aussi gallo-romaines : un anneau en verre bleu foncé, des tuiles, poteries (et amphores et olla) etc. Quoique certaines tuiles ou briques ont une peut-être cuisson bizarre puisqu’elles sont bien grises au milieu… Et enfin un certain nombre d’objets métalliques.


Une plaque en argent, une poignée de coffre, une charnière et des clés en fer (peut-être celles du temples, écrit Gaston Le Breton) ; et d’autres éléments en fer (fer de javelot) comme un quelque chose de tranchant un rasoir ou un couteau (Patrick Hablout et al., 1986). En bronze, il découvre 2 petites haches, carrément un lingot en bronze et plusieurs petites attaches : des fibules, des broches et une boucle de ceinture. Mention spéciale pour une broche en disque et une hexagonale avec les détails gardés de ces tout petits disques émaillés en jaune. En bref, plein d’objets typiques d’offrandes gallo-romaines.

Comme offrande, on retrouve aussi des haches polies en silex, une très rare en poudingue, et d’autres en « roches étrangères » (Bulletin de la Société normande d’études préhistoriques, 1897) c’est-à-dire en jadéite. Il y avait tout un commerce préhistorique puis celte autour de cette roche. Ce type d’offrande, de haches polies, c’est typiquement celte et a, a priori, perduré un peu au temps gallo-romain.

Période délimitée

Dernier indice et pas des moindres, pour argumenter que ce soit gallo-romain, c’est les monnaies en bronze ou en argent retrouvées sur-place (p.271). Des pièces s’étalant sur plusieurs époques de César à Postume (« de Julius Gaesar à Postumus » mais aussi : Indutiomar (Germanu indutili), Antonin le Pieux et de Faustine sa femme, d’Adrien, de Domitien et de Vespasien) du milieu du Ier siècle jusqu’à la deuxième moitié du IIIème siècle. On peut alors imaginer, que la période d’activité du temple y soit associé. 200 ans d’activité, avant que le culte soit abandonné puis que les francs barbares viennent j’imagine tout piller.

On a délimité l’époque, maintenant essayons de délimiter le lieu. Un fanum était construit sur une parcelle sacrée, qui était souvent délimitée par un mur et/ou un fossé. Cette délimitation, on appelle ça un péribole. On va alors tenter ensemble d’estimer les délimitations de cet espace sacré, la zone entière du sanctuaire.

Flore, parle-moi

Pour ça, vous vous rappelez, je vous ai dit que les plantes pouvaient nous aider à savoir sur quel terrain nous sommes. Bon. Hé bah, quand je suis revenu sur les lieux au printemps, j’ai essayé de délimiter la zone entière où les jacinthes (Hyacinthoides non-scripta) poussent. Pourquoi ? Parce qu’en archéologie forestière, la jacinthe des bois est connue comme être indicatrice d’un lieu qui a été depuis très longtemps non-cultivée (Georges-Leroy et al., 2009). C’est-à-dire qu’on laissait le sol tel qu’il était, comme s’il était sacré. Et puis par la suite, rapidement une forêt a poussé dès que le lieu a été abandonné. Et voici, ce que j’en dessine. Une surface de quelques 1 hectare et demi.

L’étude de l’étendue des jacinthes m’a aussi aidé a mieux déterminer d’autres zones plus discrètes, presque rectangulaires. L’une avec des tuiles présentes, l’autre proche de la maison gallo-romaine où les jacinthes s’arrête de pousser là. Un rectangle tout plat, sans tas de pierres ou de tuiles. Enfin, dernier élément que la flore peut indicer, c’est une la zone sud recouverte de petites pervenches (Vinca minor) et de quelques gaillets (Galium aparine), qui peuvent être en archéologie forestière des indices d’anciens lieux cultivés ou habités, car nitrophiles, c’est-à-dire aimant les nitrates tout ça (Georges-Leroy et al., 2009). On retrouve d’ailleurs ici presque une élévation du sol. Mais bon, je m’égare, mes observations ne valent pas grand-chose. Je vais juste m’en servir, pour tenter de délimiter la zone du sanctuaire.

Délimitation du sanctuaire

On arrive en effet à une partie de la vidéo où je suis dans l’interprétation voire carrément de l’imagination. Donc ce que je vais dire là est à prendre à la légère. Mes micro indices pour délimiter le sanctuaire sont : le chemin tout bêtement, la surface des jacinthes, le pseudo-fossé tout à l’ouest, et un angle droit que décrit Gaston Le Breton : « les reste d’un talus, ou une sorte d’agger antique venant de deux directions opposées, pour former, en se réunissant, un angle droit orienté au nord-est » (p.277).

Je repars alors une revenant une énième fois sur-place. Mais le seul endroit où je peux imaginer un angle très visible, est bien plus au nord. Il est d’ailleurs dans la continuité du fossé déjà repéré. Peut-être est-ce vraiment une délimitation. Mais j’en doute, car la zone est fortement cabossée. Si c’était bien le cas, la délimitation que j’imagine ferait un truc qui avoisinerait les 3 ou 4 hectares (image ci-dessous). Mais, encore une fois, c’est de l’imagination et rien de scientifique là-dedans. Ce qu’on sait en revanche, c’est que toute la zone du sanctuaire aurait englobé à la fois les constructions gallo-romaines, dont le temple, et les lieux de culte plus vieux celtes voire préhistoriques.

péribole imaginé et surface des jacinthes en violet

Un lieu de culte encore plus ancien

Lieu culte d’époque celtique

Parce ce temple gallo-romain n’était pas construit là au hasard. En fait, c’était déjà un lieu de culte celte et même plus tardif encore (tumulus ? bois sacré ? Nemeton ?). À l’époque, ça semblait commun de construire un fanum, en dur, maçonné, bien romain sur un ancien lieu de culte. Gaston le Breton retrouve en effet sur place plusieurs plusieurs vases contenant des cendres et des os (des ollas gauloises, principalement dans la dite ancienne mare) supposant un lieu de sépultures.

Il décrit plusieurs petites tombelles (tumuli) ici et là, sans prendre la peine de préciser où. Est-ce que les tas pierres supposent ces fameuses tombelles ? On en sait rien.

Au sein des petites tombelle il décrit le revêtement d’argile : des dessins creusés dedans de cercles concentriques « des dents de loup de forme végétale, tels qu’on les rencontre dans le grotte de Gav’rinis, ou dans les chambres sépulcrales, en Irlande ou en Écosse, ou sur certaines mégalithiques breton. » (p.277)

Tumulus

Et ce n’est pas tout . Quand l’équipe de Gaston Le Breton se met à creuser plus profondément sous le temple, ils y trouvent des petites chambres sépulcrales (maçonnés en murs d’argile) supposant le cœur de tout un tumulus. Un tumulus, c’est-à-dire une pièce souterraine pour y déposer les morts, recouvert d’un dôme de terre et de pierres. Cette pièce aurait été, écrit-il, de 14 mètres de côté.

Pour soutenir le dôme, les fondations étaient faits de gros blocs de poudingue. L’entrée elle-même était réalisée en blocs de poudingue, positionnés comme un dolmen (p.274). Bref. Toute la description d’un tumulus qu’il soit celtique ou préhistorique comme il le décrit. De tout ça, c’est difficile à vérifier sur-place, comme tout est sous le sol. Mais à la limite, on peut imaginer l’étendue du tumulus, en contemplant les énormes blocs de poudingue visibles juste au bord du chemin.



Ou encore, en se disant que tous les silex et calcaire qui ont permis de construire les plus récents bâtiments gallo-romains (dont le temple), ont été réalisé en réutilisant les silex de ce tumulus. Ce sont les mêmes matériaux qui ont été réutilisés. Tout ça pour dire, que retrouver à quoi ressemblait toutes ces sépultures au même endroit, avant l’époque gallo-romaine, est complexe à savoir…

Dans ce tumulus, il y découvre des os et des cendres évidemment, mais aucun crâne et surtout plein d’objets comme offrandes allant des hachettes en pierre polie aux petites pointes de flèche, mais je ne vais pas tout lister là. On s’écarte de notre sujet : le temple gallo-romain, le fanum.

À l’intérieur : un poinçon, une épingle en os, des défenses de sanglier, des morceaux de bois très dur, plusieurs hachettes en pierre polie (porphyre de Roquedas ou chloro-mélanite, serpentie, basalte, diorite ou grès vert ou granwaque) ainsi que des petites pointes de flèche qui, écrit-il, sont d’un travail remarquable (quartz hyalin ou cristal de roche). À l’entrée du tumulus, dans l’enceinte, de chaque côté de l’entrée comme caché derrière des portes fermées : d’innombrable quantité d’outils, grattoirs et éclats en silex, trois grandes hachettes en poudingue, des couteaux remarquables, etc.

La grotte du Teurtre

Un fanum dont je suis certain de son positionnement. Deux buttes séparées de 30 mètres, avec des tuiles romaines un peu partout. À 40 mètres, une ancienne mare. Le tout à 100 mètres de la route, comme il l’écrit. Mais aussi, et je ne l’ai pas évoqué jusque là, à 150 et quelques mètres de l’entrée de l’entrée d’une grotte préhistorique, qu’on retrouve bien encore aujourd’hui, et qu’il aurait lui-même visitée. Mais encore une fois, c’est un autre thème, une autre époque – préhistorique – à évoquer peut-être une autre fois.

Conclusion

Opportunisme contre collectivisme

Pour conclure, 2 ans plus tard après les lectures, recherches et la fin du montage de cette vidéo, depuis il y a eu la sortie des images satellites du Lidar, qui en gros permet de voir la surface du sol dans tout son volume en enlevant la végétation. Sur le Teurtre, c’est pas très fameux et pas très visible. On peut voir un bout de la grosse cavité plus au nord, mais sur la zone qui nous intéresse, on peut à peine imaginer les deux buttes de terre.

On notera que Gaston Le Breton a aucunement nommé les personnes qu’il a exploité, pour venir fouiller pour lui, qu’il appelle « ses compagnons de fouille ». À la limite, il cite un certain Ternisien et Léopold Quenouille qui l’ont aidé à surveiller les fouilles (p.278). Peut-être aura-t-on l’occasion de parler de ces personnes une autre fois, puisqu’elles détenaient une énorme collection d’objets préhistoriques.

Les deux buttes de terre fléchées sur la photo satellite du Lidar

Lieu de forte activité gallo-romaine

Mais ce sur que quoi j’aimerais terminer, c’est sur un contexte plus large. Il faut bien avoir en tête, que l’actuelle forêt d’Eawy n’était pas forêt à l’époque gallo-romaine. Toute la zone était habitée et cultivée. On a plusieurs indices à plusieurs endroits pour le montrer. Le temple n’était donc pas isolé. Il était en hauteur, parmi un vaste espace de vie de villas gallo-romanes dispatchées sur des kilomètres. On ne crée pas un temple public là au hasard. Ça nécessitait une certaine population pour justifier la construction d’un tel bâtiment. Rien que dans la forêt au sud de Rouen, on en dénombre 7. Par contre à l’échelle de la Seine-Maritime, à l’exception des alentours de la Seine, ça ne semble pas commun d’en trouver.

Je conclurai alors là-dessus : le lieu aujourd’hui occupé par la commune de Saint-Saëns était un lieu fortement occupé à l’époque gallo-romaine. Et ça, je vais en faire toute une vidéo. Je ne sais pas quand mais ça arrivera… Sur le pourquoi il y avait autant d’activité à cette époque, ici. C’est parce qu’en fait, il y avait toute une industrie.

Références

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Dominique Goguey et al. (2021) Archéologie Forestière. Rappaort annuel 2021 (et ici 2020)
François Duceppe-Lamarre (1999) L’archéologie du paysage à la conquête des milieux forestier
Murielle Georges-Leroy et al. (2009) Le massif forestier, objet pertinent pour la recherche archéologique
Guillaume Decocq (2018) Décrypter la mémoire forestière au prisme de l’écologie historique
Wheeler (1928) A Romano-Celtic Temple near Harlow, Essex ; and a note on the type
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