Nous sommes dans la nuit du 27 au 28 avril (ou 26 au 27 avril, ou 25 au 26 avril selon cnd-castille.org, le 22 avril selon Alain Gasperini). Le ciel est dégagé et c’est quasiment la pleine Lune. Dans le silence de la nuit, en pleine occupation nazie, Saint-Saëns entendra le moteur d’un Lysander. Nous sommes le lundi 27 avril 1942, l’opération Bridge est sur le point d’être achevée.
Contexte
Contexte du printemps 1942
Contexte. Ça va bientôt faire 2 ans que Saint-Saëns est occupée par les allemands. Le récent numéro du journal brayon local vient de publier au calme et l’anniversaire d’Hitler et l’anniversaire de Pétain, à côté d’un article annonçant 30 juifs et communistes fusillés (publié le 25 avril). Côté résistance française, elle commence à être bien installée. Il manque juste une chose. Bâtir des liens durables entre la résistance extérieure vers Londres et la résistance intérieure locale, que ce soit dans la zone libre ou la zone occupée. Cette dite Opération Bridge sur Saint-Saëns, fait partie des quelques-unes allant dans ce sens à cette époque : lier physiquement – tel un pont – la résistance extérieure aux résistances intérieures françaises. Et ce pont se fait par les airs. Saint-Saëns est donc le lieu, depuis un peu plus de 3 mois, d’une liaison aérienne clandestine.
Ce 27 avril 1942 est la seconde opération connue de ce genre sur Saint-Saëns. Quelques résistants ont veillé jusqu’à nuit noir pour se rejoindre sur les hauteurs. Parmi eux il y avait un certain Denis et certain Pedro. Deux personnes clés de la résistance française intérieure qu’on cherche à exfiltrer pour l’Angleterre.
Le couple Legardien
Ils avaient été logés et réfugiés chez Suzanne Legardien et Marcel Legardien, dans leur café rue des Bouchers. Ça équivaut au bâtiment de l’actuel n°16 rue général de Gaulle, si je comprends bien. Suzanne Legardien tenait ce café, et Marcel Legardien originellement « garçon de restaurant » travaillait pour une usine en tant que chauffeur, mais était surtout passeur. Le couple est une figure de la résistance saint-saënnaise, ayant réfugié bon nombre de résistants et aviateurs alliés. Un endroit transitoire où les résistants ou aviateurs pouvaient se cacher le temps d’être exfiltrés.
| Ce n’était pas le seul refuge saint-saënnais de l’époque, quelques fermes l’étaient aussi ou encore la maison du couple Vallès, mais le foyer du couple Legardien a été l’endroit refuge principal de plusieurs membres résistants français qui marqueront et marquent encore l’histoire française. |

Les partants : Denis et Pedro
Plaine de la Haye
Partis en pleine nuit de la rue des Bouchers, Denis, Pedro et Marcel Legardien – en tout cas ils n’étaient que quelques-uns – rejoignent la plaine de la Haye vers Maucomble. C’est là-bas qu’un petit avion devrait se poser pour exfiltrer les deux résistants français. Ils montent alors par le chemin aux Anglais pour atteindre le plateau.
Sous le clair de Lune. Positionnés sûrement sous les arbres, à scruter le ciel, les hommes attendent le long de la plaine de longues minutes. L’avion est en retard. La tension est palpable. Avec une nuit aussi claire, ce n’est pas une lisière d’un bois qui pouvait les cacher de tout. Et la plaine faisant office de piste d’atterrissage est totalement dégagée. Dès que l’avion sera arrivé, ils devront faire au plus vite pour ne pas alerter.
Unifier la résistance
La tension est palpable, aussi parce que c’est la première fois que ces deux personnes procèdent à une exfiltration de ce genre. Ça fait à peine 5 mois que Denis et Pedro appartiennent au réseau de la confrérie Notre-Dame (depuis décembre et novembre 1941). Un réseau de renseignement français (du Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA)) rattachée à la résistance extérieure – c’est-à-dire France Libre dirigée par Charles de Gaulle sur Londres – qu’ils essaient de rejoindre ce soir là pour partager leurs informations.
Un réseau rattaché à la résistance extérieure donc, mais tout en étant à la fois diffusé sur-place parmi les diverses organisations de la résistance intérieure, composée à la fois de français et d’étrangers, et de divers bords politique. Denis et Pedro font donc parti de ceux-là. Ils font et feront office d’interface pour organiser voire unifier la résistance française dans toute sa diversité (Jean Quellin, 2024).

Les cellules résistantes saint-saënnaises
Par exemple, rien que sur Saint-Saëns 3 réseaux principaux ont co-existé durant l’occupation. On avait les maquisards communistes et sympathisants qui seront regroupés sous les Francs-Tireurs et Partisans (FTP), dont Paul Lesueur et d’autres faisaient partie. On avait le Réseau Centurie (OCM) qui était un réseau de renseignement français dont Simone Vallès faisait partie. Et on avait la Cellule Résistante aidant les aviateurs alliés, dont Jacques Vallès et le couple Legardien faisaient partie. On pourrait aussi à la limite classer le couple Legardien comme faisant partie de la confrérie Notre-Dame (CND). Sous l’occupation nazie, Saint-Saëns était donc un lieu de résistance très actif, au point qu’on y cachait des aviateurs et réfugiés venant de Saint-Hellier ou Bosc-Bérenger.
Mais ici ce n’est pas d’aviateurs dont on parle, mais de personnes clés de la résistance française à l’échelle nationale, se cachant sous les nom de code Denis et Pedro. Et ça fait plusieurs minutes qu’ils attendent leur avion.
Jacques « Denis » Robert
Le premier à attendre l’avion, Denis, est Jacques Robert (ordredelaliberation). Ingénieur et combattant reconnu, parfois noté comme garde du corps ou second, en tout cas il était le bras droit de Rémy – aujourd’hui communément appelé colonel Rémy (Gilbert Renault). Colonel Rémy qui est à l’origine de ce fameux réseau de renseignement : la confrérie Notre-Dame. Jacques Robert part sur Londres pour confirmer son activité au son sein. Arrivé sur Londres, après avoir divulgué ses informations et reçus ses missions, il sera parachuté en France deux mois plus tard. Puis, parti presque de rien, il sera à l’origine du plus vaste réseau de renseignement français contre le régime de Vichy (Réseau Phratrie).

Pierre « Pedro » Brossolette
Le second à attendre l’avion, Pedro, est bien plus connu pour les saint-saënnaises et saint-saënnais, puisque, comme dans beaucoup de villes, une rue du bourg porte son nom. Pedro est Pierre Brossolette (ordredelaliberation). Journaliste politique républicain socialiste, il était sous l’époque nazie renvoyé de tous les médias mainstream de la radio aux journaux. Au sein de la résistance, il était un peu la parole politique du réseau, que le colonel Rémy avait du mal à avoir. Ce 27 avril, il est et sera un grand initiateur de l’unification des mouvements résistants de la France occupée allant des travailleurs communistes (PCF (FN, FTP)) jusqu’aux conservateurs capitalistes (OCM), en passant par les mouvements démocrates (CDLR), syndicalistes (Libération-Nord (CGT, CFCT)) et socialistes (SFIO) dont il était politiquement plus proche.
| Ligne Politique de Pierre Brossolette Sa vision politique d’abord claire, aura fini en fin de guerre un peu plus floue, virant nettement à droite. Originellement contre toute monarchie et dictature, dès l’installation des pouvoirs totalitaires en Europe il devint évidemment antifasciste, contre le stalinisme et le nazisme. Toujours aussi clair dans cette ligne politique, il gardait une certaine méfiance qu’un seul homme soit la figure d’un pays. Il était ainsi très critique de la figure du général de Gaulle. Et pourtant, il comprendra tout à la fois un certain intérêt du personnage pour la libération du peuple français au point de travailler avec lui et d’en défendre sa nécessité. C’est là toute la complexité du personnage. Pour que la France se relève de la guerre, il sera même presque à l’initiative du gaullisme et en faveur d’une union politique transitoire, voire carrément d’un parti unique, autour du seul personnage qu’est de Gaulle (Claire Andrieu, Eric Roussel et Claude Pierre-Brossolette sur France Culture, 2011). Un virage à droite de ses idées politiques, semblant contraire à ses idées premières. Cette idée politique ne sera pas instaurée à la fin de la guerre pour la IVème République. Par contre, elle semble inspirer la Vème lors du coup d’État de 1958. C’est en effet assez cocasse que les idées de Pierre Brossolette soient instaurées par ce coup d’État installant de force cette Vème République qui augmente le pouvoir exécutif en mettant de Gaulle au pouvoir, et se rapprochant donc du totalitarisme qu’il combattait ! Pour Pierre Brossolette, ce ne devait être que transitoire, le temps que le pays se remette sur pieds après la guerre (comme un « État d’Urgence » si on veut) et pas quelque chose de statufier sur long terme dans laquelle on vit encore aujourd’hui. Il était également en faveur des « États-Unis d’Europe » tout comme Aristide Briand, nom porté par une autre rue du bourg de Saint-Saëns. |
L’avion
En cette nuit du 27 avril 1942, dans la plaine de la Haye, ce sont donc deux futurs importants personnages de la résistance française qui attendent là leur avion, à la lueur de la Lune. Là haut, c’est un Westland Lysander de la Royal Air Force qui arrive (n°RAF 161 Squadron). Son pilote est un certain Sticky alias Alan Murphy. De là-haut il voit une lumière rouge donnant l’indication pour atterrir. Il coupe le moteur, et c’est parti pour la danse.
Deux hommes descendent, deux autres se précipitent pour monter. On raconte même que Pierre Brossolette ce serait cogné la tête dans la précipitation (« la trappe se referme, le blessant légèrement à la tête »). On cale les deux résistants et on tasse le gros sacs de courriels, et 5 minutes à peine plus tard, l’avion repart de nouveau à pleine balle, moteur à fond. J’avoue avoir du mal à imaginer comment un avion pouvait aussi rapidement décoller de cette plaine.
Arrivés sur Londres
Ils atterriront une heure plus tard sur la côte anglaise (Tangmere) dans une des bases aériennes rattachées à Londres avant de rejoindre la capitale. Pas les bras ouverts mais sous interrogatoire. Le soir même, le soir du 28 avril, on annoncera alors à la BBC, à la radio, que l’avion est bien arrivé à bon port. Le message codé diffusé était : « La pétrolette a vidé son jacquet ». Phrase codée stupide mais qui cachait les prénoms des deux résistants. Pétrolette pour le pseudo Pedro et jacquet pour Jacques. Là-bas, Pierre Brossolette pris une place importante dans la résistance en devenant par la suite l’adjoint du colonel Passy (André Dewavrin) dirigeant le service de renseignement de la résistance extérieure (BCRA), avant de revenir en France et d’être à nouveau plusieurs fois exfiltrés. Deux ans d’activité pour unifier la résistance, avant d’être arrêté un peu par hasard par les allemands et de se suicider en mars 1944 peu après qu’il soit reconnu et torturé.

Les arrivants : Francis et Paco
Opération Bridge ou Opération Isabelle ?
Ce 27 avril, Saint-Saëns a donc connu le passage de plusieurs résistants. Claude Fournier l’appelle l’Opération Bridge. Pourtant, dans les documents officiels, je ne retrouve pas ce nom. Opération Bridge semble avoir été un nom diffusé par le colonel Rémy, reprenant lui-même les ambigus rapports de la Royal Air Force, et repris sans remise en question par Claude Fournier. Or, dans les comptes rendus de la résistance extérieure (p.27), le nom que je retrouve est l’Opération Isabelle.
Lors de son succès, il est noté que REWEZ et BOURGAT sont bien arrivés à Londres. Jacques Robert prendra en effet par la suite comme nom de code Jacques Rewez. J’imagine donc que BOURGAT est nom code donné pour Pierre Brossolette. Dans le rapport suivant, on notera l’engouement positif apporté par les deux résistants, malgré un manque crucial de recrutement.
Cette nuit-là, ce 27 avril 1942, ce n’était donc pas l’Opération Bridge comme on le prétend depuis des années, mais l’Opération Isabelle. Qu’on ait deux noms différents pour l’opération, je peux toutefois trouver une explication. La résistance extérieure et la Royal Air Force donnaient sûrement chacun de leur côté un nom différent pour une même opération. Opération Isabelle côté Charles de Gaulle et Opération Bridge côté Royal Air Force. Peut-être. Et ça expliquerait la confusion. Pierre Brossolette et Jacques Robert repartiront pour la France sous l’Opération Marguerite la pleine Lune suivante par un petit avion similaire de la Royal Air Force.
Les passagers de la Lune
Les petits avions de ce genre, les Lysander, qui permettaient d’infiltrer et d’exfiltrer des agents, étaient réellement des avions-espions. Sans armes, le plus léger possible. Pierre Brossolette et les autres en ont donc emprunté plusieurs. Durant la seconde guerre mondiale, on en comptera plus d’une centaine à passer clandestinement des espions et résistants avec réussite. Que ce soit au sol, ou parachuté. Sans compter les nombreux échecs. Et ça ne se faisait pas n’importe quand. Il fallait, d’abord, que ça se fasse de nuit. Pour être le plus discret. Ensuite, que le ciel soit un minimum dégagé. Et enfin, qu’on y voit un minimum quelque chose. Du coup, ça se faisait de nuit, par temps calme et en période de pleine Lune.
C’est pourquoi, ces agents de la résistance extérieure faisant interface avec la résistance intérieure locale, on les appelait les passagers de la Lune. (Les « gens de la Lune » pour reprendre l’expression exacte comme le raconte Brigitte Friang pour parler des agents du BCRA (Bureau Central de Renseignements et d’Action)). On en a décrit deux qui sont partis pour Londres ce soir là : Jacques Robert et Pierre Brossolette. Ils nous en restent deux à décrire qui, eux, en reviennent de Londres. Deux autres résistants, réfugiés chez le couple Legardien, se nommant Francis et Paco. Deux nouveaux pseudos. Sous les noms de code du jour : FRANCK et JACK.

Christian « Francis » Pineau
Le premier, Francis, c’est Christian Pineau (ordredelaliberation.fr). Originellement syndicaliste et secrétaire à la CGT, il revient sur le sol français toujours dans cette volonté d’unifier la résistance française. La majorité des résistants étant communistes, son rôle sera d’enrôler dans la résistance davantage de syndicalistes (Libération-Nord (CGT, CFCT) et socialistes (SFIO). Pour aider à cette tâche, on lui confia de publier en Juin 1942 les déclarations du général de Gaulle dans le journal clandestin Libération(-Nord). Déclarations officielles pour mobiliser la résistance et tenter de contrer les ambiguïtés imaginées ou diffusées par la propagande d’extrême-droite de Vichy ou de l’Allemagne.
Une déclaration faites après concertations. François Faure et Christian Pineau auront été les premiers représentants de la résistance intérieure française à rencontrer Charles de Gaulle. Puis, après ce 27 avril, Pierre Brossolette a donc été le suivant. Une liaison et des rencontres physiques réalisées grâce à cette ligne aérienne clandestine atterrissant à Saint-Saëns. À l’origine, Christian Pineau aurait dû être parachuté bien plus tôt, le 10 avril, en Bretagne. Mais ce fut reporté à cause du mauvais temps. C’est alors cette nuit là, qu’il revient sur le sol français. Même chose pour son acolyte Paco.
François « Paco » Faure
Paco est François Faure (ordredelaliberation). Il a pour mission d’unir les actions de la résistance intérieure du Parti Communiste Français (clandestin), avec les actions de la résistance extérieure. Tout un boulot, puisque les communistes sont les résistants les plus nombreux (Jean Quellin, 2024). Mais le fait de vouloir collaborer avec le général de Gaulle provenait des communistes eux-mêmes. Ça devrait donc bien se passer. Il participera à d’autres rencontres aux horizons politiques plus larges, secondant un peu ce que fait Pierre Brossolette donc.
François Faure lui connaissait déjà bien Saint-Saëns puisqu’il était un cadre commercial dans une usine saint-saënnaise de meubles. C’est même à cause ou grâce à lui que cette ligne clandestine s’est installée. Si tout ça a existé ici, dans cette plaine, tout provient de lui. François Faure est le nœud central de notre histoire.

Les origines : pourquoi ici ?
Les origines de la cellule résistante
L’usine pour laquelle il travaillait était celle de René et Jacques Steeg située à Roville. Une usine de meubles, certainement en bois. Et elle employait un certain… Marcel Legardien… travaillant en tant que chauffeur. Il faisait parti d’un groupe de résistants monté par François Faure (« dirigé par un employé de l’usine Legardien Marcel » selon cnd-castille.orteinturg). Quand le colonel Rémy le contacte fin 1941 pour rejoindre Londres, François suppose Saint-Saëns comme être un bon lieu d’exfiltration. C’est à mi-chemin entre Paris et l’Angleterre. Ça semble une bonne idée. Du coup, François Faure en discute avec Marcel Legardien.
| Les Steeg sur Saint-Saëns L’entreprise de Jacques Steeg (et son frère René Steeg), s’appelait Les scieries d’Eawy fondée le 20 avril 1940. Le siège sociale était à Paris. L’usine existait malgré tout déjà depuis au moins 1933, ayant eu un différend avec le mécanicien Marcel Marchal lors du déplacement des machines et outils depuis la gare. Un événement d’abord diffusé dans les journaux par la demande Jacques Steeg lui-même dont on peut suivre la saga en fil de des mois : lettre de mars 1933, mars 1933, avril 1933, mai 1933. On cite aussi les ouvriers Raoul Legras en mars 1933 ou Louis Buleté en août 1933. L’usine se situait à Roville, mais savoir où précisément je n’ai pas de confirmation. Sûrement dans les locaux de l’ancienne teinturerie, j’imagine mais c’est à confirmer Après la guerre, on retrouvera un certain René Steeg en 1948 dans le Calvados. Quant à Jacques Steeg, il est noté comme maire pendant un temps en 1945, avant que Simone Vallès le soit. Aucune idée du pourquoi ces dénouements. Je verrai en creusant mes recherches autour de Simone Vallès. Peut-être que les Steeg on définitivement quitté Saint-Saëns après 1945. Enfin, à cette même époque, un autre Steeg était patron d’une autre industrie sur Saint-Saëns. Pierre Steeg détenait la chemiserie sur la route du Pont-du-Thil : cf. page sur les industries. Aucune idée s’ils étaient de la même famille. Jacques et René, par contre, sont de la même famille que le ministre Théodore Steeg. Les dieppois, saint-saënnais pendant un temps, Jacques (1899-1963) et René (1897-1969) étaient leur neveu. Leur père était Charles Steeg, un médecin. |
Plaine de la Haye
Pour le lieu précis d’atterrissage, la plaine de la Haye a été choisie. C’est Marcel Legardien qui l’a proposé. C’était ici que s’était déroulée une fête de l’aviation quelques années auparavant, à laquelle il avait participé (organisée par les associations saint-saënnaises). C’était le dimanche 29 août 1937, si on veut être précis. Le sol était donc assez dur pour supporter des avions en plein été. En plein hiver, avec un sol gelé, ça devrait donc pouvoir se faire. En plus, le volume du terrain et les bois aux alentours, proposent un endroit assez dissimulé. Pas mal d’arguments donc. Sans compter que la cellule résistante saint-saënnaise était plutôt très active pour l’époque. C’était acté. C’était ici que la ligne clandestine allait être officialisée.
| Les Ouin sur Saint-Saëns Si les opérations se faisaient sur les plaines de la Haye, cela semble évident que les propriétaires ou au moins les personnes qui utilisaient les terres étaient au courant des opérations. Tout porte à croire qu’à cette époque les terrains étaient utilisés par le cultivateur Gustave Gabriel Ouin, qu’on retrouve à la ferme de la Haye avant et après la guerre sur les recensements (1936 et 1946). Il était avant recensé à la ferme de La Hogue. Ferme de La Hogue qui a ensuite été reprise un tant par le cultivateur André Georges Ouin (1927, 1932, 1935, 1941). Enfin, il y avait Alphonse Ouin cultivateur à la ferme au Fief-Toubert. Un certain Roger Bernard Ouin est également noté sur le monument aux morts, décédé à Stone en mai 1940. |

Gilbert « Rémy » Renault
Et le premier à l’avoir initiée, c’était le colonel Rémy (Gilbert Renault) lui-même. Colonel Rémy qui, je le rappelle, est à l’origine de la confrérie Notre-Dame et qui est aussi à l’origine du Réseau Centurie dont Simone Vallès faisait partie. Comme quoi, c’était vraiment un petit monde, la résistance. Qu’une minorité de la population. Qui, en plus, était isolée par bulles pour éviter que si quelqu’un se fasse chopper il puisse balancer tous les noms.
Fin 1941, le colonel Rémy cherchait alors à rejoindre Londres. Ça s’est fait bien plus tard, après moult péripéties, dans la nuit du 27 au 28 février 1942, après deux premiers échecs (à la pleine lune précédente, par mauvais temps et présence de allemands), et un nouveau report parce qu’il neigeait. Ce soir-là, il n’était pas le seul passager. Il était avec Pierre Julitte (ordredelaliberation.fr), un autre résistant du réseau, dont sa tête venait d’être connue par les allemands et la Gestapo. Le but premier était alors de l’exfiltrer. L’opération avait même comme nom code : l’Opération Julie (ou Opération Baccarat dans les rapports de la Royal Air Force, l’Opération Birdge est aussi confondu à cette opération). Et le pilote d’avion, qui c’était ? C’était ce même Alan Murphy. Le même qui transporta Pierre Brossolette deux mois plus tard. Claude Fournier, qui avait 12 ans environ à l’époque, racontait d’être sûr d’avoir entendu le moteur de l’avion à son décollage.
| L’Opération Julie L’avion aurait été un récent Lysander : le V9428 ? La trajectoire prise par Alan Murphy était assez inédite. Parti de Tangmere à 22h45 sur la côte anglaise, il ne tira pas tout droit vers Saint-Saëns, mais sur Abbeville. Puis fit demi-tour pour revenir à la base car un truc déconnait sur son avion. Il retraverse une troisième fois la Manche vers Abbeville, puis met le cap droit sur Saint-Saëns vers 1h44 à 450 mètres d’altitude. Pourquoi ? Parce l’Opération Julie s’est déroulée le même jour qu’une autre opération en cours : l’Opération Biting ou « Coup de croc » autour du Havre, qui fera ensuite les titres des journaux anglais. À 1h57 du matin il arrive sur Saint-Saëns. 2h01 l’avion est au sol. 2h07 l’avion redécolle déjà. Pour partir du café de Suzanne et Marcel Legardien ils n’auraient pas pris la rue des Bouchers (actuelle rue général de Gaulle) mais seraient partis à l’arrière de chez eux. Une fois l’avion décollé, on raconte que Marcel Legardien aurait pleuré à chaudes larmes pour le succès de sa mission. Il en reparlera avec le colonel Rémy lorsqu’ils se reverront en 1968. |
Anatole et Bob
Concernant les passagers de la Lune de cette nuit-là Pierre Julitte et le colonel Rémy partent et vienne d’arriver : Anatole. Dans les notes d’Alan Murphy, il se rend compte que la personne peut être une femme en sentant l’odeur de son parfum. Et, en effet, Anatole est une jeune femme blonde dont on ne sait rien sur elle. Mystère. Le colonel Rémy suppose qu’elle a ensuite été arrêtée sur Rouen. (Ce qui est très bizarre par contre, c’est que dans un autre rapport partagé en ligne, il ne l’associe pas à l’Opération Julie mais à l’Opération Bridge ?!)
Lors de l’Opération Julie, le colonel Rémy n’était seul, mais également entouré de Léon et Bob : Bob est Robert Delattre un autre résistant du réseau de renseignement (en charge du réseau Centurie pendant un temps) qui s’occupait de la radio à ce moment là. Mais il était un élément clé du tout le réseau de renseignement. Bob étant souvent repris dans les rapports. C’est notamment lui qui, plusieurs mois plus tôt en novembre 1941, avait confirmé et repéré avec Marcel Legardien la plaine de la Haye comme lieu de ligne clandestine. Il sera arrêté par la Gestapo 4 mois plus tard.
La ligne clandestine Saint-Saëns – Tangmere
Et, vous l’aurez compris, ça s’est déroulé la nuit, par temps dégagé et en période de pleine Lune. Toujours. L’exact même protocole, pour les passagers de la Lune. Les deux décollages clandestins cités ici, celui du 28 février et celui du 27 avril 1942, sont à notre connaissance les deux seuls qu’ont connu Saint-Saëns. Puisque que quelques mois plus tard, dès l’été 1942, les allemands installèrent dans la plaine de la Haye carrément un poste de guet (tour de vigie en bois j’imagine ?). À croire que ça s’est fait savoir…

La Mémoire
Marcel « Ange Gardien » Legardien
Sur tout ça, de toute cette histoire de résistance sur Saint-Saëns, on n’en connaît pas grand-chose. L’humilité du couple Legardien fait qu’on en garde que très peu de souvenirs concrets de leur réel rôle. Il en existe tout de même un livre de Jean-Claude Méresse (Nom de guerre : Ange Gardien, 2008), mais c’est franchement peu et sous-estimé comparé a ce que sous-entend les bribes de biographies autour de François Faure et du colonel Rémy.
Le colonel Rémy qui appelait l’imperturbable Marcel « le chêne » ou « le viking » car il pouvait porter porter des kilos de courriers sur des kilomètres. Il était un des premiers fervents résistants de son réseau, parmi lequel on l’appelait « l’Ange Gardien ». Si par hasard vous parvenez à entendre « Ange Gardien » sur des archives de la BBC, c’est certainement de lui qu’on parle. Et même sur le site référant les résistants de la confrérie Notre-Dame, tous les deux ont leur propre page. Vide, mais présente. Tout menant à dire, qu’ils avaient un rôle plus important qu’on pourrait le croire. Malgré leur humilité et leur volonté de rester dans l’anonymat. Quand Pierre Brossolette parle des « soutiers de la gloire », c’est aussi à eux qu’ils pensent. Les anonymes résistants du quotidien, dont on oubliera un jour leurs efforts et leurs histoires…
| En 2024, une planque commémorative en l’honneur de Marcel et Suzanne Legardien a été installée à Grainville-la-Teinturière (plaque de commémoration à l’initiative de M. David du Château de Sommesnil). C’est dans cette commune que le couple a terminé sa vie. Le 18 juin 2024, une stèle en l’honneur de Charles de Gaulle et l’appel du 18 Juin a été inaugurée dans le « Parc de l’Ange gardien » derrière la mairie. Parc de l’Ange Gardien, justement. |

22 septembre
Les élus et les anciens combattants de la commune tentent aussi d’entretenir la mémoire. Claude Fournier a bien aussi essayé de le mettre sur papier. Et enfin, le bourg de Saint-Saëns en garde une stèle et le nom d’une rue. La rue Pierre Brossolette fut inaugurée par Simone Vallès (maire de l’époque) le 22 septembre 1946. Était également présente Gilberte Brossolette résistante socialiste et compagne de Pierre de son vivant. À la même occasion, Marcel Legardien reçut la croix de guerre.
La date du 22 septembre comme inauguration a très certainement été choisie délibérément. Puisque c’était exactement un 22 septembre, en 1942, que fut diffusé à la radio anglaise (BBC) un célèbre discours de Pierre Brossolette dont voici un extrait incarné par un acteur :
À côté de vous, parmi vous, sans que vous le sachiez, toujours luttent des hommes. […] Tués, blessés, fusillés, torturés, chassés toujours de leur foyer, coupés souvent de leur famille […], régiment sans drapeau dont les sacrifices et les batailles ne s’inscriront point en lettres d’or dans le frémissement de la soie mais seulement dans la mémoire fraternelle et déchirée de ceux qui survivront […]. La gloire est comme ces navires où l’on ne meurt pas seulement à ciel ouvert mais aussi dans l’obscurité pathétique des cales […] C’est ainsi que luttent et meurent les hommes du combat souterrain de la France.
Saluez-les, Français !
Ce sont les soutiers de la gloire.
| 13 mars 1968 : Tournage pour l’ORTF Rémy et le couple Legardien sont devenus de bons amis. Ils se sont retrouvés au moins une fois après la guerre, le 13 mars 1968, lors d’un tournage pour l’ORTF à Saint-Saëns à la ferme de la Haye pour évoquer ce passage clandestin par les airs de février 1942. La série documentaire de Rémy s’appelait « La ligne de démarcation » diffusé en 1973. On en garde qu’une photo de journal, partagé ici par Jean-Claude Méresse dans son livre sur Marcel Legardien. Il y a eu 13 épisodes diffusés sur l’ORTF. |
8 mai 1975 : stèle inaugurée
La stèle en grès a été inaugurée bien plus tard, le 8 mais 1975 par François de Laboulaye (maire de l’époque). Était également présent Claude Pierre-Brosselette fils de Pierre et Gilberte. Il est gravé sur la pierre : « Ici passe le 27 avril 1942, Pierre Brossolette, qui rencontra la mort sur la route de la Liberté. » À l’origine d’ailleurs, la stèle n’était pas posée en bas de la rue Auguste Guérin près de la chapelle là où elle est aujourd’hui, mais tout en haut près du collège, vraiment à l’entrée du chemin aux Anglais. Plutôt dommage, car de là-haut elle aurait pu mieux admirer, comme ces passagers, les lueurs de la Lune.
Ressources
Claude Fournier, Tome I sur Saint-Saëns
Nom de guerre : Ange Gardien (2008) de Jean-Claude Méresse
Pierre Brossolette : le soutier de la gloire sur France Inter, 2015
Claire Andrieu, Eric Roussel et Claude Pierre-Brossolette sur France Culture, 2011
Vidéo de l’INA lors de la commémoration du 09.05.1975 de la stèle en présence de Claude Pierre-Brossolette
Vidéo d’un Westland Lysander de Dariusz Gorgoń : https://www.youtube.com/watch?v=O9PDn7jodvc
Le site de Christian Fournier : http://orguestsaens76.free.fr/pbrossolette.html
Le site d’Alain Brion : http://beaucoudray.free.fr/brossolette05.htm
Le site https://www.ordredelaliberation.fr
Rapports officiels du BCRA sur cnd-castille.org
Articles de l’historien Jean Quellien sur le site : https://atlasfrance.hypotheses.org/
Le Mag Septembre 2024 Discours du 1er adjoint Gilles Frelaut lors de la commémoration du 31 août
