Sur PodcastScience n°410 YouTube ci-dessus
Science : un gros mot !
Personnellement, un peu comme la science en elle-même, j’ai tendance à douter de tout. Et de temps en temps, j’aime bien revenir à la base des choses. Savoir si le socle tient bien ; juger par moi-même si tout tient bien ensemble. Dans PodcastScience il y a deux termes – ouais, je viens de vous le dire, je retourne à la base de la base ! Il y a le mot « podcast » qui signifie un média, majoritairement audio, capable d’être diffusé n’importe où. Certains francophones parlent de baladodiffusion. Je pense qu’on peut se mettre d’accord sur une définition de ce genre.
Mais dans PodcastScience il y a surtout le terme « science ». Là, en revanche, bien que ça puisse à première vue être aussi facile à définir, ça l’est un peu moins. Très légèrement hein… C’est juste un questionnement philosophique qui s’étend sur des siècles et des siècles. Alors, selon vous, c’est quoi la science de manière générale ? Contrairement au titre que j’ai donné à ce premier dossier sur l’épistémologie – la science est une croyance – intuitivement la science n’aurait pourtant rien avoir avec les croyances, n’est-ce pas ?
Et vous, comment est-ce que vous définirez la science ?
Selon Larousse.fr, la science est un « ensemble cohérent de connaissances relatives à certaines catégories de faits, d’objets ou de phénomènes obéissant à des lois et/ou vérifiés par les méthodes expérimentales. » Quand on définit une science on a ainsi tendance à rencontrer quatre grands critères, tous retrouvés ici dans cette définition. Ce sont la connaissance en elle-même, l’objet étudié par la science question, la méthode explicitée pour tester une hypothèse et reproduire l’expérimentation ainsi qu’une tentative d’universalité des phénomènes expliqués telles des lois immuables (Pierre Sagaut). C’est ce que j’en tire personnellement. Je ne suis ni épistémologue, ni philosophe, ni chercheur de métier, mais juste un curieux amateur qui tente de vous partager ses découvertes lorsqu’on questionne la science en elle-même. Ces 4 points – permettant de définir ce qu’est la science – suivent le plan de notre voyage philosophique. Dit autrement, ils sont :
· la connaissance, dont nous allons parler dans ce premier dossier ;
· la méthode pour acquérir cette connaissance ;
· l’objet bien défini du réel sur lequel se réfère cette connaissance ;
· et le caractère universel des connaissances.

Tout ça, c’est de l’ordre de l’épistémologie, c’est-à-dire de la philosophie de la connaissance. Et c’est ce dont nous allons traiter ensemble à travers quatre petits dossiers – si ce premier vous plaît – tentant d’effleurer chacun des ces 4 domaines : la connaissance, la méthode, l’objet réel et le caractère universel. L’épistémologie est un sujet qui reste très abstrait et difficile à bien médiatiser. Je ne vais donc pas à chaque fois entrer dans les détails, mais juste tenter de vous piquer votre oreille ou de mettre la puce à la curiosité.
Au passage, petite particularité francophone, en français l’épistémologie fait davantage référence à la philosophie des sciences et non à la philosophie des connaissances (nommée gnoséologie en français). Science… Connaissance… Quelle est la différence me direz-vous ? Hé bien, parlons-en. Parlons en premier lieu du lien entre connaissance et science.
Connaissances : des connaissances communes et des connaissances scientifiques
En fait, qui dit science dit connaissance, mais l’inverse n’est pas forcément vrai : qui dit connaissance ne dit pas forcément science. Par exemple, avoir connaissance d’être assis sur une chaise n’implique pas une connaissance scientifique. Je n’ai pas besoin de tout un protocole expérimental ou un consensus scientifique pour savoir que ce que je pointe du doigt est une chaise ou de savoir que je suis assis sur une chaise.
Ainsi, les connaissances englobent les sciences. Autrement dit,
la philosophie des sciences fait partie de la philosophie des connaissances.
Toutes les connaissances ne se « valent » donc pas. Sont à différencier les connaissances scientifiques relatives à la science, des connaissances communes relatives au monde sensible comme le fait de voir que ce je pointe du doigt soit bien une chaise. Lesdites connaissances scientifiques ne sont donc pas les seules connaissances qui existent. En effet, quand je me brûle je ne me dis pas que je crois que j’ai mal, mais que je sais que j’ai bel et bien mal. Ça brûle quoi. Ça reste une connaissance ! Une connaissance basée sur les perceptions et sensations.
Grossièrement, les connaissances communes sont les connaissances immédiates, ce que l’on sait directement, intuitivement, ou même inconsciemment, sur un objet (on parlerait en terme technique de connaissances objectuelles). Alors que les connaissances scientifiques sont des connaissances réfléchies, dites rationnelles, en testant leur véracité. (De manière similaire, Christophe Michel de la chaîne YouTube Hygiène Mentale parle de pensée intuitive et de pensée analytique). Nous y reviendrons un peu plus loin. Puisque certes, nous venons de séparer deux types de connaissances, mais nous n’avons pas encore défini ce qu’était une connaissance…
Une idée ? Qu’est-ce qu’une connaissance selon vous ? En tant que chercheur ou enseignant jouant ou transmettant continuellement des connaissances, qu’est-ce qu’une connaissance ? Quelle est sa nature ?
La Nature d’une connaissance
Questionner la nature de la connaissance est encore un sujet qui me dépasse personnellement. Je vais donc me limiter à me demander si le fait de connaître peut être possible ou pas. Si on peut connaître quelque chose du monde alors les connaissances existent. Sinon, bah ça ne vaut pas le coup d’y rechercher une définition (Pascal Engel). C’est le cas pour les sceptiques annonçant que accéder à une connaissance est impossible car tout ce que l’on expérimente est voué au doute. Si je vois une chaise, qu’est-ce qui me dit que ce n’est pas un hologramme ou un programme extérieur au monde qui me fait donner l’illusion de voir une chaise ? C’est la dite vision sceptique du monde.
Pour d’autres les connaissances peuvent exister mais restent limitées car tout n’est pas accessible, notamment parce qu’on est incarné dans un corps limité. C’est ce qu’on appellerait le criticisme ou la philosophie critique. Enfin la troisième et dernière position est la position du réalisme pur où tout ce qui existe du monde réel et extérieur à nous est accessible.
Plusieurs termes permettent de mieux définir ce qu’est une connaissance en les comparant entre eux tels l’erreur, l’illusion, l’incertitude, le savoir, la croyance ou l’information. À vrai dire, les termes entre eux sont si flous que le philosophe Pascal Engel en a fait tout un cours de près de deux heures. Par exemple on croit en un phénomène mais on ne sait pas EN un phénomène, on sait SUR un phénomène. Bref, je vais vous épargner toutes ces subtilités et nous allons nous limiter ici à comparer connaissance et croyance.
Croyances : des croyances vraies et des croyances idéologiques
Toujours selon Larousse.fr une connaissance est le « fait de comprendre, de connaître les propriétés, les caractéristiques, les traits spécifiques de quelque chose » alors que les connaissances au pluriel seraient « l’ensemble de ce qu’on a appris […] dans un domaine précis. » Je ne sais pas vous, mais leurs définitions ne m’avancent pas à grand-chose.
Restons-y à une seule question : est-ce que connaissance et croyance s’opposent ? Si oui, alors les deux termes n’auraient rien à voir. C’est ce que personnellement j’imaginais. Si on reprend les termes de Larousse.fr, on aurait d’un côté les connaissances comme étant le fait de comprendre les propriétés de quelque chose, et de l’autre les croyances comme étant le fait d’être certain de l’existence de quelque chose. Une connaissance serait une description tandis qu’une croyance serait une certitude. À première vue donc, les deux termes pourraient totalement s’opposer.
Une connaissance peut devenir croyance
Pourtant, à bien y réfléchir, la limite entre connaissance et croyance est beaucoup moins stricte. L’une peut empiéter sur l’autre et inversement. Une connaissance peut devenir une croyance. Même une connaissance scientifique. On parle d’ailleurs de doctrine, de camps qui s’affrontent ou de dogmes scientifiques. C’est-à-dire des théories pour lesquelles plusieurs scientifiques croient énormément. Oui je viens d’utiliser le verbe croire au sein même de la recherche scientifique !
Ainsi, parmi toutes les théories scientifiques possibles sur un thème donné, lorsque l’une d’entre elles s’effondre, elle devient de l’ordre de la croyance. Et malgré cela, il y a et aura toujours quelques personnes qui y croiront encore coûte que coûte telle une certitude. Vous voulez des exemples ? Il y en aurait pas mal parmi les sujets d’actualité. Mais je peux prendre l’exemple de la phrénologie fondée par un certain médecin allemand du nom de Gall. La phrénologie est une théorie selon laquelle les bosses du crânes reflètent les traits de personnalité de la personne. C’est de là que vient d’ailleurs la fameuse expression de la bosse des maths. Hé bien, cette théorie aujourd’hui relayée en tant que croyance, était au rang de science à une époque pas si lointaine, au XIXème. Et certaines personnes s’y réfèrent malheureusement encore. Ces personnes peuvent d’ailleurs tout aussi bien être des éminents scientifiques qui ont reçu un prix Nobel. Personne n’est épargné d’opinions, de biais cognitifs et de croyances. Loin de là. Suffit juste dès fois de se taire et dire qu’on ne sait pas. D’ailleurs, il y a quelques jours Léo Grasset à partager sur twitter comment s’appelait ce phénomène où, je le cite : « des éminents chercheurs dérapent et donnent leur opinions ». C’est l’ultracrepidarianisme. Voilà. C’est cadeau.
Une croyance peut devenir connaissance
Donc une connaissance scientifique peut devenir simple croyance. Et, de la même manière, inversement, une supposée croyance peut devenir une connaissance scientifique. Et c’est d’ailleurs tout le but d’une hypothèse scientifique : mettre au défi ses propres croyances et hypothèses pour tenter de les mettre en avant et les solidifier en tant que connaissances scientifiques. Prenons un exemple concret. Et restons au XIXème siècle. En science, la plupart du temps deux grandes théories scientifiques s’affrontent. Au XIXème siècle, la connaissance scientifique du système nerveux se résumait à de longs filaments continus où tout est connecté (en gros mot : un syncytium neuronal). Le célèbre nom de Golgi est associé à cette manière de penser le système nerveux. A l’inverse, d’autres scientifiques de l’époque comme un certain Santiago Ramón y Cajal, pensaient que le système nerveux était discontinu. Il ne serait pas constitué d’un réseau uni d’un seul trait mais plutôt de plusieurs petits éléments reliés les uns aux autres. A l’époque, cette idée n’était pas consensuelle et était plutôt de l’ordre de l’hypothèse et de la croyance. Pourtant, une fois les observations et expériences faites, ce qui forme le système nerveux sont bien plusieurs neurones bels et biens indépendants et distincts entre eux. Tous deux, Golgi et Cajal, ont reçu en 1906 le prix Nobel de médecine pour leurs avancées sur le connaissance du neurone. Voilà le jeu de la science : le fait de confronter nos croyances au prix de la connaissance.
En bref, croyance et science ne s’opposeraient donc pas si facilement. Mais on peut aller encore plus loin et tenter de hiérarchiser les deux notions. Parce qu’a priori l’une engloberait l’autre. Les croyances engloberait les connaissances. Une connaissance ne serait qu’une dite croyance vraie – ou autrement dit vérifiable dans le monde réel (« La Science est une croyance » est un titre d’une vidéo provenant de la chaîne YouTube Projet Utopia). Finalement si je devais classer les trois termes que sont science, connaissance et croyance, la science ferait partie des connaissances qui elles-mêmes feraient parties des croyances.

Et si science = connaissance = croyance… Par conséquent,
la science serait une croyance ? Les complotistes auraient tous raison
et on doit douter de tout même de la science ? Alors, du coup… pas si vite…
Cité des Sciences : une Agglomération de connaissances
La science n’est qu’un ramassis de croyances ?
Toutes les choses que nous avons en tête ne se « valent » pas. Nous l’avons vu entre les connaissances communes et les connaissances scientifiques. Connaître l’existence d’autres planètes dans notre système solaire n’est pas aussi solide que la connaissance d’avoir croisé l’acteur Omar Sy hier en faisant du shopping. Mon expérience personnelle est difficilement vérifiable par autrui. Alors que tout le monde peut tenter de vérifier qu’il y ait d’autres planètes visibles parmi notre ciel étoilé.
Hé bien, c’est la même chose pour les croyances. Toutes ne se « valent » pas. D’un côté une croyance idéologique relève de l’acte de foi (Hervé Barreau). Elle se rattache à une part intime de l’individu qui décide, consciemment ou non, de croire. Si vous préférez c’est de l’ordre de l’opinion. De l’autre, une connaissance tente d’inférer la vérité (le réel) sur des faits. C’est en cela que l’on parle de « croyance vraie ».
Là, sur le vif en vous l’annonçant, ça ne vous choque pas, vous,
de définir la connaissance comme une croyance vraie ?

L’axe science-croyance : une question de justifications
Ok, ça commence à faire beaucoup de gros mots d’un seul coup. Reprenons. Tracez un axe de l’idéologie à la connaissance scientifique. De manière arbitraire disons que le côté idéologique soit à gauche de l’axe. Du côté de cette extrémité idéologique on a les croyances idéologiques, les opinions et les certitudes. Et plus on va vers la droite de l’axe, plus on va vers des croyances vraies et des connaissances scientifiques, plus les connaissances seront solides, crédibles ou justifiées. La certitude des croyances s’opposerait donc à la justification des croyances vraies. La « justification » des croyances vraies…
De fait, que ce soit une simple croyance vraie n’est pas nécessaire pour qu’elle se définisse en tant que connaissance. Il faut aussi qu’elle soit justifiée, qu’elle soit solide. La justification permet d’écarter les connaissances accidentelles ou les certitudes prises pour acquis. Par exemple, si je lance un dé en disant : « Si ça tombe sur 6, demain Alan aura les cheveux bleus » et qu’en effet le lendemain Alan a les cheveux bleus, c’est juste un hasard. Et pourtant c’était une croyance vraie ! Même chose, si j’annonce que la Terre tourne autour du soleil parce que je l’ai appris à l’école et c’est comme ça un point c’est tout, sans pouvoir le justifier, on est alors de l’ordre de la croyance vraie non-justifiée. C’est pourquoi il est plus judicieux de définir une connaissance comme une croyance vraie ET justifiée.
La justification, ou grossièrement dit la « solidifaction », des croyances est donc nécessaire pour qu’elle devienne connaissance. On a alors certaines connaissances qui sont plus solides que d’autres. Certaines sont tellement solides et s’emboîtent tellement bien en une théorie globale, qu’on peut en construire une maison entière, une science à part entière. Nous y voilà. La boucle est bouclée. Une science fait donc partie des connaissances cherchant à inférer la vérité objective du monde. Mieux qu’une simple croyance se basant sur une opinion individuelle, mieux qu’une simple connaissance qui se base sur des faits réels et ponctuels, une connaissance scientifique n’existe que dans la mesure où elle est en relation avec d’autres faits qui lui donne son sens : qu’elle repose sur d’autres briques, qu’elle soit justifiée.
On pourrait aller encore plus en énonçant le problème de Gettier. On vient de voir que définir une connaissance comme une croyance vraie n’est pas suffisant. Il faut que la croyance soit vraie ET justifiée. Hé bien le philosophe Edmund Gettier annonce que cette définition n’est pas encore suffisante. Bienvenue dans la philosophie analytique décortiquant un à un tous les mini-détails analytiques. Gettier est connu pour avoir publié en 1963 trois petites pages sur le sujet en reprenant l’exemple que ce soit vrai par hasard. Je ne vais pas m’éterniser dessus. Très grossièrement, si j’annonce une proposition P qu’entre Eléa et Alexa l’une des deux soit une plante ; et que je pense plus particulièrement une proposition A que ce soit Alexa alors que finalement c’est Eléa, ma proposition P reste une croyance vraie sans être une réelle connaissance. Bon ça reste très grossier, des liens vous seront partagés dans les notes d’émission si ça vous intéresse. C’était juste pour souligner que toutes ces questions philosophiques sur une meilleure définition de la connaissance restent encore d’actualité.

Trouver une analogie
Dans tous les cas, si ça commence à devenir difficile à suivre, je peux comprendre. Comme c’est très abstrait, je me suis mis alors à chercher une image, une analogie pour rendre la chose un peu plus digeste. Au départ, j’imaginais l’épistémologie comme un terrain vague. Un paysage naturel et vierge de toute construction qui symboliserait toutes les croyances possibles et imaginables. Les croyances idéologiques seraient des statues immuables avec le temps, posées là, devenant mystiques avec le temps.
Quant à la science, elle serait imagée par la construction d’une maison contemporaine, brique par brique, connaissance par connaissance, cherchant à caractériser ce qui est vrai de ce qui est faux. Mais d’ailleurs, qu’est-ce que la vérité scientifique ? Que signifie le terme « vraie » dans « croyance vraie »? Encore une définition à se mettre sous la dent. Du point de vue scientifique, celle-ci reste très simple.
Ce qui est scientifiquement « vrai »
L’ultime sceptique annoncerait que rien n’est vrai au point que tout ce que nous voyons, entendons et ressentons à travers nos sens ne sont qu’une simulation à la Matrix. C’est-à-dire que le monde réel autour de nous n’existerait pas et que notre cerveau serait en quelques sorte enfermé dans une cuve stimulé artificiellement pour paraître dans un monde réel (Putnam, 1981). Est à noter ici un parallèle évident entre ce qui est vrai et ce qui est réel (Thibaut Giraud en parle mieux que moi sur sa chaîne YouTube Monsieur Phi). Un phénomène ou un objet est dit vrai s’il est en adéquation avec le monde réel qui nous entoure. Claire comme définition, vous ne trouvez pas ? Le scientifiquement vrai, c’est le réel. Point.
Une connaissance scientifique est donc relative au vrai. En terme plus technique une connaissance scientifique est appelée connaissance propositionnelle. Propositionnel ça veut tout bêtement dire être lié à une proposition vraie pour décrire le réel. Comme des propositions en mathématiques si on veut.
Vous auriez une autre définition de ce qu’est la vérité scientifique ?
L’objectif de la science
La science est un parcours perdu d’avance
Connaissances et croyances se différencient donc sur la véracité, le vérifiable ou le vrai. Jusque là rien de surprenant. Mais, du coup, comment bien différencier ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas ? Là est toute la question d’avoir une méthodologie robuste pour acquérir une connaissance : la notion de démarche scientifique.
La méthodologie, c’est le terme « justifiée » de la « croyance vraie et justifiée ». La méthodologie c’est la recherche de justification, de solidification pour construire la manoir scientifique brique par brique. La science répond à une volonté de savoir vraiment (https://philosciences.com) en se méfiant des « on dit » et des intuitions premières. Charles Sanders, un certain pionnier américain en philosophie des sciences du XIXème siècle, disait de la science qu’elle exige «un ardent désir de savoir comment les choses sont réellement.»
« Un ardent désir de savoir… » J’insiste sur ce point car cela ne va pas de soi. Pourquoi donner tant d’énergie à créer une seule brique de connaissance, pour fonder un manoir scientifique qui ne sera même terminé un jour, alors qu’on pourrait simplement se contenter du paysage intuitif ou du terrain vague épistémologique ? Parce que les scientifiques veulent atteindre ce qu’est réellement le monde. Ils veulent connaître le réel. Voilà le but ultime de la science : ‘atteindre’ le réel.
But de la Science : décrire le réel
Ainsi, se confronter au réel demande beaucoup d’énergie non seulement au niveau de la démarche mais également sur le plan psychologique (Pierre Sagaut, Introduction à la pensée scientifique moderne). Se confronter au réel c’est remettre en question les connaissances et croyances antérieures. Se confronter au réel c’est tester ses propres croyances et hypothèses quitte à trouver un résultat contraire à nos propres croyances. Se confronter au réel sous-entend la notion de sacrifice. Imaginez que, durant toute votre vie de chercheur, vos recherches se basent sur un postulat scientifique qui vient, aujourd’hui, tout juste d’être remis en question. Que devient tout à coup votre vie ? C’est comme si depuis tout ce temps vous preniez pour acquis l’existence du Père Noël… Vous noterez là encore le flou entre croyance et connaissance… On peut facilement passer de l’un à l’autre.
Le fait de remettre continuellement en question chaque croyances prises pour acquises, c’est ce qu’on appelle la rupture épistémologique. Une notion développée par Gaston Bachelard, éminent philosophe des sciences du XXème siècle. La recherche de vérité c’est contourner tous les biais possibles pour ne pas être trompé. Vous vous souvenez de notre distinction entre connaissances communes quotidiennes et connaissances scientifiques ? Hé bien, en fait, la science balaie continuellement du revers de la main les connaissances communes pour établir des connaissances ou carrément des lois scientifiques.
Oui car, je ne sais pas si vous avez remarqué mais, à chaque fois, les lois scientifiques annoncent l’inverse de nos présupposés. Juste un exemple, en chute libre. Je ne sais pas vous mais je n’ai jamais vu tomber une plume aussi rapidement qu’un objet plus lourd qu’une plume. Pourtant les lois physiques formalisent bien mathématiquement que la masse n’intervient pas durant une chute libre. C’est contre-intuitif ; et les lois et connaissances scientifiques sont là pour continuellement nous le rappeler. Les quotidiennes connaissances communes sont très souvent des images biaisées. Elles sont des obstacles à la description des objets du monde réel. Pour ces images biaisées qui font obstacles à la connaissance du réel, en terme technique, Gaston Bachelard parle d’obstacles épistémologiques.

Prenons un dernier exemple. S’il fallait décrire ou expliquer
ce qu’est un atome, comment est-ce que vous vous y prendriez ?
Encore une fois, ce que nous appelons ici « connaissances communes » ne sont pas des opinions individuelles et subjectives. Si je pointe du doigt une chaise, chacun de nous sera d’accord pour dire que c’est une chaise. C’est ce qu’on pourrait appeler une connaissance immédiate. Parmi les connaissances communes il y a aussi les connaissances professorales, celles qui nous permettent de simplifier la description du réel. Si on reprend cet exemple de l’atome, une connaissance commune est le fait d’imager l’atome comme une système planétaire avec les électrons tournant autour du noyau. Mais ça ne reste qu’une image ! Qu’une approximation ! Qu’un obstacle épistémologique pour comprendre et atteindre le réel. Parce que, réellement, l’atome ne ressemble pas à un système planétaire. Tout le but de la science est de remettre en question encore et encore toutes ces images qui simplifient ou tord ce qu’est vraiment le monde réel. Gaston Bachelard parle carrément de « dépsychologisation » pour se libérer de ses images.
En bref, pour le répéter de manière succincte, tout en rappelant que je ne suis pas philosophe mais un petit amateur qui tente de vous partager quelque chose de plus ou moins digeste sur un sujet qui m’intéresse :
· Une croyance idéologique est une opinion immuable et individuelle. Par exemple pour expliquer les constituants élémentaires du monde réel, je ne crois pas en l’atome mais aux quatre éléments l’air, le feu, la terre et l’eau. Ça, donc, c’est de l’ordre de l’idéologie, de la certitude.
· Une connaissance commune est une connaissance immédiate. Elle est imagée, ou dit plus précisément une connaissance commune est une représentation. Elle peut aussi être intuitive ou sensitive. C’est par exemple le fait d’avoir l’intuition que telle personne soit sympa et l’autre non. C’est pointer du doigt une chaise. C’est imager l’atome par un système planétaire.
· Enfin, une connaissance scientifique s’adresse aux faits, aux choses, du monde réel outrepassant l’image qu’on en a. Et elle est surtout en lien avec d’autres connaissances : elle est solide, rationnelle, justifiée. Reste à savoir comment y arriver.
Connaissance scientifique : un processus qui évolue
La manière dont fonctionne la science est très simple. En reprenant notre analogie de la construction d’une maison – brique par brique – la science n’est pas uniquement un socle de béton, c’est tout un manoir dans son ensemble. Il y a une notion de processus derrière les notions de science et de connaissance. La science n’est jamais établie. La science n’est pas un dogme, ni une idéologie. Elle évolue. Au lieu de définir une connaissance par une « croyance vraie » nous devrions parler de « croyance affinée » ou même mieux de « croyance auto-corrective » convergent vers une description de plus en plus fine du réel. Et ce, basé sur les connaissances scientifiques précédentes, car la science est cumulative, tout comme un mur se compose de plusieurs briques.
Alors oui, en se tenant à ces définitions, la science est avant tout une croyance. Les consensus scientifiques changent avec le temps. Et, d’ailleurs, la manière de faire de la science également. En revanche, la science est une croyance qui s’affine continuellement pour décrire le monde réel et non pas une croyance idéologique qui se statue sur une vérité immuable. La science se remet en question. Ou, dit autrement, la science est réfutable.
Pour terminer, en bref, comme elle se réfère au réel et de ce qui existe vraiment, la « croyance vraie » est appelée connaissance. Et mieux qu’une simple connaissance commune, la « croyance vraie et justifiée » est appelée connaissance scientifique de part sa méthodologie C’est-à-dire la manière dont on agence les briques pour fabriquer le manoir scientifique. Et justement – maintenant que nous avons bien défini l’objet de l’épistémologie, c’est-à-dire ce que sont et doivent être les briques-connaissances – la méthodologie scientifique sera le thème du prochain dossier sur le sujet. Plus loin donc que de parler d’assemblage de briques, on parlera maçonnerie !
Quelques sources et liens francophones
· Page Wikipédia sur l’épistémologie ;
· Page Wikipédia autour de la connaissance ;
· https://philosciences.com de Patrick Juignet ;
· La chaîne YouTube Monsieur Phi de Thibaut Giraud ;
· E.Gettier (1963) Is Justified True Belief Knowledge ? ;
· Un article du blog de Quentin Ruyant sur la philosophie des sciences ;
· Divers cours d’Etienne Klein introduisant la philosophie des sciences ;
· Cours du philosophe analytique Pascal Engel sur l’épistémologie (2009) ;
· Playlist de cours de Richard Monvoisin (2016-2017) sur YouTube ;
· La science est une croyance (2019) de Projet Utopia sur YouTube ;
· Un cours complet de Pierre Sagaut : Introduction à la pensée scientifique moderne ;
· Louisa Yousfi, (2013) La Formation de l’esprit scientifique, de Gaston Bachelard ;

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