Notre corps agit très souvent tout seul, sans même qu’on en ait conscience, sans même y penser. Si vous en doutez, est-ce que vous pensez à chaque seconde de respirer ? En sciences, on parle d’automatismes et de réflexes (cligner de yeux, déglutir, faire battre son cœur, respirer, retirer la main d’une sensation de brûlure, fléchir un muscle par une pression soudaine…).
Comportez-vous sans passer par la case « pensée »
Psycho Map : cartographier de plus en plus précisément
Durant notre premier article, de la définition de ce qu’est la psychologie, nous tirions le plus simpliste schéma pour expliquer nos pensées et comportements (Figure 1). Aussi simpliste soit-il, il y a toutefois déjà un parti pris dans ce schéma : que les pensées précèdent les comportements. D’abord, en quoi sont-elles nécessaires puisque les automatismes et réflexes ignorent carrément nos pensées ? Et ensuite, si elles existent, ça pourrait totalement être l’inverse : qu’on agisse avant de penser !

Le circuit le plus simple possible
Le plus simple circuit possible pour comprendre un comportement serait de prendre deux neurones. L’un pour capter le stimulus et l’autre pour réagir à ce stimulus. Bah ce très court circuit neuronal existe dans notre corps. C’est tout bêtement un réflexe biologique. Un réflexe est une intense information, transmise par 2 ou 3 neurones, qui fait un aller-retour vers la moelle épinière sans passer par le cerveau.
Exemple. Si vous effleurez un plat tout juste sorti du four avec votre main, sans protection, tout de suite vous adoptez un comportement de recul pour fuir la source de chaleur. Le réflexe biologique retire la main pour l’éloigner du danger, en stimulant les muscles adéquats. Et ça, ça se fait de manière instantanée. Ou presque. Le temps que l’information nerveuse circule pour faire un aller-retour dans notre moelle épinière.

Notre corps bouge tout seul !
L’information neuronale du réflexe ne passe donc pas par le cerveau ! Littéralement, le corps réagit sans qu’on en ait conscience, ni aucune pensée. Dans notre exemple, on retire la main avant même qu’on ait conscience du pourquoi. Ce n’est qu’ensuite qu’on se rend compte que : « Ah oui, c’était brûlant ! » Et des réflexes de ce genre il y en a plein, comme les fameux réflexes ostéo-tendineux chez le médecin.
Rajouter la « case » physiologie
En parallèle de l’activité mentale
De fait, activité mentale et pensées ne sont pas nécessaires pour observer un comportement. Un comportement peut juste être le résultat d’un réflexe vis-à-vis d’un stimulus particulier. Agir sans même y penser ! Tout ce qui est mécanisme biologique de notre corps, entre un stimulus et comportement, on va appeler ça la physiologie : système nerveux, système respiratoire, système digestif, système cardiaque et circulatoire, etc.
Au quotidien, en parallèle de notre activité mentale – ou pire, en parallèle de notre sommeil où on perd conscience – notre corps vit sa petite vie comme un grand. Notre cœur bat. On respire. On dégluti. On peut même se débattre ou marcher en mode somnambule en pleine nuit. Et tout ça, sans y penser. C’est pourquoi il est nécessaire de rajouter une boîte à notre schéma : la physiologie.
Qui est la cause de qui ?

On se trouve alors avec 4 boîtes : le stimulus, la physiologie, le comportement et la pensée subjective. Reste à savoir qui est la cause de qui et comment elles s’emboîtent. Et là tout un tas de modèles et théories existent : James & Lange, 1885 ; Cannon & Bard, 1920 ; Schachter & Singer, 1962 ; Damasio, 1999 ; Grandjean & Scherer, 2008…
Est-ce qu’il faut forcément qu’il y ait une activité physiologique pour qu’il y ait activité mentale et pensée ? Est-ce que c’est l’inverse, ce sont nos pensées qui produisent une activité physiologique ? Et nos comportements dans tout ça ? Un comportement peut-il induire une pensée ?
Ces 4 boîtes sont la base de la psychologie. À travers toutes mes prochaines publications, nous retrouverons ces boîtes pour connaître l’approche d’un chercheur ou d’un paradigme : le couplage perception-action en psychologie du développement ; la fameuse association stimulus-réponse en psychologie comportementale ; si on mélange comportement et activité mentale on va alors parler de cognitivo-comportemental ; ou encore le processus bottom-up, en psychologie cognitive, où le stimulus impose de lui-même une certaine activité mentale ; et j’en passe…
Comment coordonner les 4 boîtes ?
Comportementalisme : les pensées ne sont qu’un épiphénomène
Une première manière d’agencer ces boîtes serait d’ignorer le boîte des pensées. Telle une boîte noire inaccessible. On se retrouve avec une approche comportementaliste (béhavioriste) de la psychologie où tout ce que l’on peut observer et mesurer c’est ce qu’il y a en amont – le stimulus – et en aval – la réponse comportementale. Un peu comme un réflexe oui. Comme si tous nos comportements étaient des réflexes ou des automatismes appris.

Plus loin dans cette approche, on pourrait même dire que la pensée n’est qu’un épiphénomène. Un épiphénomène, c’est-à-dire quelque chose qui subjectivement existerait mais qui n’a aucune fonction. Les psychologues D.Oakley et P.Halligan (Décembre 2017) utilisent la métaphore de l’arc-en-ciel. Ce qui existe physiquement et réellement ce sont les gouttes d’eau, qui dévient et réfléchissent la lumière. Mais l’arc de toutes le couleurs formant ce qu’on appelle l’arc-en-ciel n’est qu’un épiphénomène. Quelque chose subjectivement perçue mais qui n’a aucune fonction réelle.
La pensée magique : agir juste en y pensant ?
Ainsi, pour certains la pensée consciente ne serait qu’un truc là mais d’aucune utilité. Totalement à l’inverse, pour d’autres, les pensées auraient une action sur la réalité qui nous entoure. Et cela sans un seul comportement moteur. C’est ce qu’on peut appeler la pensée magique (Epsytémo (Août 2021) Pensée magique et modèle explicatif en psychologie cognitive : l’illusion de contrôle) : une pensée à elle seule modifierait l’environnement et la matière. Il y a là-dedans tout ce qui est prière jusqu’à la loi de l’attraction du New-Age en passant par des dérives pseudoscientifiques de la psychologie positive et du développement personnel : je peux si je le veux.

Penser parce que j’agis : une pensée créée par la mouvement ?
Une première manière d’ordonner ces boîtes est d’imposer le stimulus environnemental comme la cause de tout (comportementaliste). Une deuxième, est d’imposer la pensée subjective comme cause de tout (pensée magique). Une troisième approche serait d’imposer le comportement comme la cause de tout. C’est-à-dire de définir la pensée comme le résultat d’un comportement. Mieux que d’agir sans même y penser, ce serait : penser parce que j’agis (James et Lange, 1885).

Exemple. Imiter les muscles faciaux d’une certaine émotion nous ferait sentir subjectivement l’émotion. Si j’imite une expression de tristesse, je ressentirais de la tristesse. Autre exemple, le fait de relaxer son corps. On met notre corps en mode pause, sans aucune action, pour se détendre et ressentir un bien-être subjectif. Comme si finalement, l’immobilité pourrait s’apparenter à un vide de pensées. Ou à l’inverse, bouger violemment son corps pour se réveiller et avoir les pensées claires et plus dynamiques.
Mon approche personnelle des choses
Et si les 4 boîtes interagissaient ?
Bien sûr ce ne sont que des exemples pour agencer toutes ces boîtes ensemble. Et certaines approches sont plus facilement critiquables que d’autres. Le fait est qu’il soit possible que nos pensées soient totalement à la ramasse voire dépassées au point que ce soit notre corps et nos comportements qui prédominent.
Ma manière d’illustrer cela est d’ajouter la physiologie en parallèle de notre boîte pensée. Une pensée donc en parallèle, en dérivation pourrait-on dire, mais pas nécessaire à tout comportement. Pour certains scientifiques elle n’est qu’un épiphénomène passif, qu’une fenêtre sur ce qu’il se passe dans notre corps. Pour d’autres, nos pensées pourraient moduler, inhiber voire initier nos comportements.

L’approche fonctionnaliste
Cette manière de schématiser permet aussi d’introduire le fonctionnalisme pour expliquer ce qu’est une pensée. Alors. Le fonctionnalisme est un paradigme, une manière de voir les choses, pour expliquer l’existence de nos pensées. Elle se base sur les concepts d’émergence et de complexité, dont on reparlera une autre fois.
Grossièrement, c’est à partir d’une organisation particulière de multiples parties qu’émerge une entité commune qu’est la pensée. Et toutes ces parties desquelles émergent notre pensée seraient de notes corps les différents éléments physiologiques. On peut reprendre notre dernière analogie de l’arc-en-ciel. Les parties sont chaque petite gouttelette d’eau. Et de toutes ces parties émerge l’arc-en-ciel comme ci elle était une seule entité.

Et si les 4 boîtes se superposaient ?
Par cette approche on reconnaît une nouvelle fois mon titre : on agit avant de penser. La pensée est un long processus qui demande d’activer beaucoup de parties physiologiques. Alors que de ces parties physiologiques peuvent déjà être engendrer un comportement.
La limite d’une telle approche étant qu’elle ne prend pas en compte ni la partie en amont environnementale lié aux stimuli, ni la partie en aval comportementale. Si parmi toutes ces parties physiologiques on rajoute à la fois des éléments environnementale et comportementale, là on arrive carrément sur du constructivisme. Le constructivisme étant une approche de la pensée en l’expliquant qu’elle se construit et s’adapte constamment à son environnement, dont le comment on perçoit l’environnement et comment on peut agir sur cet environnement.

Mais au fait, c’est quoi une pensée ?
On n’a pas des termes plus scientifiques ?
Jusque là j’ai utilisé le terme « pensée » pour évoquer la boîte à subjectivité. Mais est-ce un terme rigoureux ? Sur la dernière figure (10), j’ai même eu du mal à écrire « pensée » et préféré d’écrire « psyché ». En psychologie, en plus d’utiliser dans la vie quotidienne, la plupart des termes scientifiques en psychologie sont trop flous (Bringmann et al., 2022). Pensée, psyché, âme, conscience, esprit, mental… N’y aurait-il pas des termes plus scientifiques et plus précis ? Hé bien c’est ce que nous verrons dans une prochaine publication, où on parlera de processus et de cognition.
Biblio
Espace des sciences (Janvier 2015) [Stanislas Dehaene] Le code de la conscience : https://youtu.be/mSqX_dwLA40
B.Chamak (2002) Colloque La représentation du vivant : du cerveau au comportement : Modèles de Pensée
Bringmann et al. (2022) Back to Basics: The Importance of Conceptual Clarification […] : http://dx.doi.org/10.1177/09637214221096485
Oakley & Halligan (2017) Chasing the Rainbow: The Non-conscious Nature of Being : https://doi.org/10.3389/fpsyg.2017.01924
Epsytémo (Août 2021) Pensée magique et modèle explicatif en psychologie cognitive : l’illusion de contrôle https://youtu.be/lZGDi_wvk6I
Oakley & Halligan (Décembre 2017) Nos actions sont-elles vraiment régies par notre conscience ?
Elisabeth Mol RTBF.be (Juin 2022) Peut-on manipuler facilement nos actes et nos pensées ?
Je ne suis pas expert en tout. Je suis expert en rien.
Je suis simple humain. Donc si selon vous je fais des erreurs,
n’hésitez pas à me faire passer un mauvais quart d’heure !

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