
D’une surface avoisinant les 150 hectares de forêt, la Salandrière est un lieu-dit et un canton ou triège de la forêt des Eawy qui a toujours été sous garde saint-saënnaise. Délimitée à son est par le chemin des Dames Blanches, à l’ouest elle contourne des champs qui font partie du Lihut, pour finalement être délimitée par la route menant aux Ventes-Saint-Rémy. Le chemin du Grimplet traverse le lieu-dit, mais le délimite plus au sud en continuité avec le chemin Dames Blanches.

TOPONYMIE
La Salandrière, parfois écrite Sallandrière (sur une carte du XVIIème ou par l’abbé Cochet) ou Salendrière (sur une carte du XVIIIème ou par André Lejeune) est un nom utilisé au moins depuis le XVIème siècle. Quant à son origine et ce que ça veut dire… bonne question.
Piste Chaland
Il existe un patronyme proche originaire de Champagne-Ardennes : Salandre, Salendre, Sallandre… Sur geneanet.org, on écrit que le mot salandre pourrait être « une variante de l’ancien français chalandre, mot qui désignait un chaland, grande péniche plate pour le transport des marchandises. » Un chalandre étant celui qui possède un chaland. Donc l’évolution du mot aurait fait quelque chose comme : chaland -> chalandre -> chalandrière -> salandrière. Un chemin de la Chalandrière existe à Vilsard du côté de Châteaudun ou à Maboué en Eure-et-Loire, par exemple. En France, Salandrière est très rarement utilisé. On retrouve tout de même un Chemin de la Salandrière à Pornichet en Loire-Atlantique qui est… non loin de la mer !
Donc l’idée que ça vienne du nom d’un bateau ou un truc pour flotter, un chaland, pourquoi pas finalement. Sauf qu’en pleine forêt ici à Saint-Saëns difficile d’expliquer pourquoi ce serait lié à un bateau si loin de l’eau. À moins que ce soit ici qu’on construisait des chalands et trucs flottants, la forêt étant là pour se fournir en bois ? C’est ma meilleure piste pour expliquer l’origine du nom du lieu-dit.
Piste Salandria
En France, la Salandrière comme lieu-dit est unique à Saint-Saëns. SAUF, pour un autre lieu dans le Maine-et-Loire ! À Breille-les-Pins, une portion de forêt, en hauteur pas loin d’un étang, porte le nom de La Salendrière ou Salandrière. C’est un lieu d’anciennes fortifications. Une ancienne motte castrale s’y retrouverait. Un château féodal (castel) disparu donc, écrit-on, en précisant trouver dans une vieille charte : Hato de Salandria (1105-1120). Problème : Salandria est utilisé comme un nom ou prénom aujourd’hui, donc difficile de faire davantage de recherches efficaces dessus.
GÉOGRAPHIE

Observations personnelles

Parcelles 371 et 372 : sur le plateau proche du Camp Souverain. Zone plate humide truffée de petits tas de terres dont la majorité équivaut à des chablis. Dus aux arbres déracinés donc. Plus on s’approche du Camp Souverain, plus l’herbe (ou en tout cas une espèce végétale de graminée) tapisse le sol au lieu des feuilles mortes. Il y existe une clairière pleine de fougères. Un indice archéologique ? En tout cas, autour il y a peu de traces archéologiques gallo-romaines bien typiques, et à la limite une pseudo-mare et une ancienne cavité qui aurait pu être une mare. Il existe en revanche un micro-relief positif à l’ouest de cette clairière allant perpendiculairement jusqu’à la route des Limousins (ligne rouge sur la map ci-dessous). Cette zone semble, archéologiquement, indissociable au Camp Souverain.


Parcelles 373, 374 et 375 : la butte de la Salandrière entre les chemins du Grimplet et des Dames Blanches. Pendant un temps la 375 était grillagée par l’ONF, et aujourd’hui une parcelle de sapins. Il y existe deux mares (points 1 et 2) indiçant une zone précédemment habitée. Des bouts de briques rouges se retrouvent à même le sol autour de la mare 1. Qu’il y ait eu une présence gallo-romaine est donc selon moi une forte possibilité.
Parcelle 377 : lieu de la Mare Verte (point 0) et ses maisons gallo-romaines que j’évoque dans la section suivante. Pour l’anecdote, à chaque fois que je m’y pointe, il y a très souvent un héron cendré qui s’y repose.

Parcelle 378 et 379 : au beau milieu de la forêt entre les deux parcelles, il y existe de gros trous. Ce sont des excavations d’anciennes mines à poudingue du temps gallo-romain. On les voit vachement bien sur les cartes du LiDAR.
Parcelle 379 : même chose, en contre-bas, le long de la route il y a de sacrés fossés plein de ronces. Ce sont des fosses d’extraction de poudingue datant de l’antiquité (Bulletin de la Société normande d’études préhistoriques, 1897, p.107). Pour l’anecdote, c’est un lieu où parfois un couple de buses variables niche en haut d’un grand hêtre.
PARTIE HISTORIQUE
- ÉPOQUE CELTE (-400 – -100) : Mare verte habitée ?
- ÉPOQUE GALLO-ROMAINE (-100 – 486) : majorité de la zone habitée et cultivée
- ÉPOQUE MÉDIÉVALE (486 – 1450) : période dont est tiré le nom « La Salandrière »
- Peut-être courant XIIème XIIIème siècle ?
- ÉPOQUE MODERNE : triège de la forêt d’Eawy, sous garde Saint-Saënnaise, entre les propriétés de :
- les religieuses de l’abbaye
- le sieur Charles-Bonaventure Varengue
- le sieur Hély
ARCHÉOLOGIE : Époque gallo-romaine
Plusieurs maisons autour de la Mare Verte
Ruines les plus visibles d’un mur gallo-romain effondré, de la Maison 02 (cf. carte qui suit).
Des bouts de tuiles romaines (tuiles à rebords, tegula) sont visibles surplace.
Fin des années 1860 ce sont les nobles de l’époque, le baron d’Haussez et le comte de Barville, qui donnèrent à l’abbé Cochet l’idée de fouiller la Salandrière à l’endroit de la Mare Verte ainsi que plus loin le Camp Souverain. Ces derniers avaient déjà prospecté la zone dans les années 1850 après avoir « obtenu de l’administration forestière la permission de fouiller la forêt d’Eawy » (Le journal de Rouen 1869). À partir de 1868, Paul-Henri Cahingt et l’abbé Cochet s’intéressent au lieu. Au total, les archéologues dénombrent 7 ou 8 maisons en 1868, avant d’écrire ensuite plutôt 5 ou 6 maisons, les années suivantes (1871). Toutes mesureraient environ 20 x 9 mètres, écrit l’abbé Cochet en 1870, et auraient été détruites à cause d’incendie. Le toit (et ses tuiles) s’étant affaissé sur lui-même (1870).
L’appareillage des maisons est typiquement gallo-romain : « des tuiles à rebords » ; « les murs sont en silex, en tuiles et en moellon du pays, taillé en petit appareil » ; le sol est de « béton battu à la masse » comme à Lillebonne. L’abbé Cochet s’étonne toutefois sur l’épaisseur des murs proche de 1 mètre d’épaisseur, « ce qui est considérable » pour du gallo-romain, « où les constructions domestiques ne dépassaient guère 66 centimètres ». Cette étonnante épaisseur est aussi retrouvée sur la maison gallo-romaine principale du Camp Souverain ventois.

3 maisons fouillées
La plus grande maison (01) la plus au nord mesure 20 x 8 mètres, partagée en deux par un mur de refend. L’autre maison (02), de 19 x 9 mètres, est la plus curieuse : « les angles [sont soigneusement] faits avec des petites briques carrées, les briques de l’hypocauste, et 8 ou 10 soupiraux [sont] placés au pignon du nord et aux angles de nord-ouest et du sud-est. » Des soupiraux « fort bien faits », écrit l’abbé Cochet, avec des tuiles de plusieurs dimensions. Étonné, c’est la première fois qu’il voit une telle chose (1868, 1869, 1871 p.260).

Mobilier antique
Les objets antiques trouvés sur les lieux sont : un vase en bronze, des vases en terre cuite (1871, p.260), ainsi que deux poids romains de forme ovale dont l’abbé Cochet écrit d’abord être en basalte ou en pierre noire en 1868/1869 avant d’écrire plus tard qu’ils soient en grès (1871). Le plus petit des deux poids est noté partiellement du chiffre X (un X lisible suivit supposément de XV car effacés, selon l’abbé Cochet) pèse 8 kg. Le plus lourd pèse 16 kg. En 1871, il précise plutôt : 7,750 kg et 15,050 kg.

Pour tenter d’en comprendre un peu plus sur ces poids, je me suis renseigné un peu. Les romains pesaient en livres. Pour reprendre un exemple de l’article de Roca & Arnaud (2018), un poids actuellement de 35 kg et quelques était noté des chiffres CXIII, soit 113 livres. Par simple produit en croix, le gros poids de 15,5 kg aurait du être inscrit d’un « L » pour 50 livres donc. Et le second plus petit, inscrit d’un « XXV » pour 25 livres, chose que l’abbé Cochet semblait donc bien supposer. Ce genre de poids étaient utilisés dans le commerce ou dans l’artisanat. Quelle activité se faisait dans cette maison 01 ?
ÉPOQUES MÉDIÉVALE ET MODERNE
La Forêt d’Eawy
À partir de la fin de la période gallo-romaine, les fermes rurales et regroupements gallo-romains autour de mares, deviennent petit à petit moins nombreuses mais plus grandes en superficie. À l’arrivée des francs par incursions et colonisations brutales, la majorité des bâtiments sont détruits voire convertis en sépultures (c’est le cas par exemple de la maison principale du Camp Souverain). La forêt d’Eawy pousse alors sur les ruines d’espaces originellement habités et cultivés durant l’antiquité. Toute l’époque franque, viking et normande, puis médiévale garde à peu près l’aspect de forêt qu’on lui connaît aujourd’hui, si ce n’est une nouvelle fois davantage défrichée au début du moyen-âge, par colonisation chrétienne. Mais dès que la forêt est sous garde royale, puis avec les diverses réformes pour éviter la perte de nos forêts françaises, la partie saint-saënnaise de la forêt d’Eawy est fortement équivalente à aujourd’hui.
Réforme des Eaux et forêts sous Louis XV

Le triège de la Salandrière, sous la garde de Saint-Saëns, semble être lié à 3 propriétaires du coin : les religieuses de l’abbaye (depuis au moins 1658) le sieur Charles-Bonaventure Varengue (depuis au moins 1577) et le sieur Hély (et le sieur de Montval ?). Les trois partis sont d’ailleurs priés de borner les limites de leur propriété, par une clôture par exemple (Réforme des Eaux et des Forêts du XVIIIème siècle, p.33, p.104). À cette époque, la Salandrière était déjà équivalente à ce qu’on connaît aujourd’hui (autour de 455 arpents ~ 390 acres ~ 158 hectares).
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Seconde guerre mondiale
Le 24 Avril 1944, crash d’un avion parti d’Angleterre (station 111 Thurleigh). Vers 11h23, il explose dans les airs à cause du moteur 4 touché en feu. Les morceaux atterrissent proche des champs du Lihut. 6 personnes de l’équipage états-unien sont mortes dans l’explosion : le pilote Peterson, le co-pilote King, le bombardier Storolis, l’opérateur radio Smith et les canonniers Burton et Bell (corps initialement inhumés à Saint-Riquier-ès-Plains aux tombes 54 à 59).
Seules 4 personnes ont pu sauter en parachute avant l’explosion puis être capturés par les allemands : le navigateur Dinkel et les trois canonniers Antonios, McAllister et Marlow. « Plusieurs personnes localement furent témoins du drame: Mr Louis Choppe se trouvait au carrefour du Conservateur avec des collègues, ils virent l’avion voler à basse attitude sur la forêt et plusieurs parachutes s’ouvrir, quand soudain l’avion explosa en morceaux de toutes tailles. Mr Henri Dumontier de Maucomble vit un parachutiste tomber sur un bâtiment du village et se faire attraper par les troupes d’occupation. Mr Guy Laurence qui gardait sur l’Allée des Limousins les vaches de son père brigadier au poste du Lihut vit également la chute de l’avion en plusieurs morceaux, il alla plus tard avec son père sur les restes de l’épave. (database-memoire.eu ; uswarmemorials.org ; francecrashes39-45.net ; francinecarville.free.fr) »
Mentions de La Salandrière
Le lieu-dit est mentionné dans les journaux (une vente tenue par le greffier saint-saënnais M. Lanquet en 1889), comptabilité de forêts (1878) et autres revues de chasse et de vénerie du coin (1883, 1884, 1879, 1910, 1933)



