Lesueur

Patronyme

Étymologie

Étymologiquement un sueur aurait désigné un cordonnier ! Ça viendrait de sutor, en latin (Henri Moisy, 1875, Noms de famille normands, p.278). Ça semble être la meilleure hypothèse. Elle concerne aussi d’autres dérivés du nom comme les Lesur. Mais un Lesueur peut tout à fait venir de quelqu’un qui sue, qui récolte de la sure (mot normand pour le sureau) ou dont on n’a mal écrit Le sieur. Qui sait.

Lesueur est un patronyme courant de la moitié nord de la France et plus particulièrement la Normandie, Picardie et Île-de-France. La Seine-Maritime et vallée de la Seine semblent avoir été les lieux où le patronyme s’est fortement concentré dès le Moyen-Âge. Aujourd’hui, lorsqu’on cherche un certain ou une certaine Lesueur, peu importe son prénom, on en retrouve plusieurs dans les archives, à plusieurs générations.

Au moins 4 siècles de Lesueur

Carte répartition des Lesueur de geneanet.org limitée jusqu’aux années 1700
Armoirie reproduite par André Lejeune

Le nom de famille Lesueur est récurrent sur Saint-Saëns, depuis longtemps. Et pendant au moins 2 siècles (autour du XVIIème) souvent associé aux classes supérieures : noblesse, propriétaire, conseiller du roi, avocat, chirurgien, maître-tanneur, etc. Après bon… C’est biaisé, puisque les traces du passé qui viennent à nous sont souvent les traces écrites des plus riches et puissants.

Sur Saint-Saëns, André Lejeune (1930, p.480) remonte jusqu’à un certain Louis-François Lesueur de la première moitié du XVIIIème siècle, propriétaire de la ferme de la Haye et « conseiller du roi, élu en élection à Neufchâtel ». (À noter que c’est loin, très loin, d’être le seul Lesueur a avoir été conseiller du roi.) Et si je comprends bien, c’est plus un titre honorifique où en fait son rôle est de rendre la justice dans un territoire donné au nom du roi (magistrat). Ici le bailliage de Neufchâtel donc, l’un des plus de 400.


Registre paroissial au 10 janvier 1757 (p.28). On arrive plutôt bien à lire : « Cejourd’huy dix janvier a été inhumé par mr. LeClerc de montreuil dans l’Église de cette paroisse le corps de mr. Louis François LeSueur conseiller du roy élu en l’élection de Neufchâtel, âgé d’environ soixante et deux ans après avoir reçu les Sts Sacrements de pénitence et de l’Extrême onction, décédé d’hier. La présence des soussignés? LeClerc curé de montreuil. » Je retrouve pas mal d’infos comme quoi à cette époque les Leclerc et les Lesueur étaient souvent fourrés ensemble dans les affaires que ce soit dans la petite noblesse, le clergé ou la bourgeoisie avec des magouilles de patrons de manufacture.

Un autre LeSueur est inhumé au cimetière parmi les LeSueur quelques jours plus tard le 25 janvier : Pierre LeSueur décédé de la veille d’âgé environ 64 ans. En la présence d’un certain Nicolas Gouffard et d’un ou une LeSueur qui nous offre sa plus belle des signatures.

Si ce Louis-François Lesueur est mort environ à 62 ans en 1757, j’ai alors tenté de regarder l’année 1695 et paf je tombe p.13 sur le baptême d’un Louis François Lesueur en la présence de ses parents François LeSueur et Charlotte Louise LeClerc, ainsi que la présence d’autres « nobles personnes » dont une certaine Marie Beaufils (il se mariera avec une fille Beaufils). Bon. Je ne vais pas tout détailler pour tous les Lesueur, j’en aurais pour des plombes…


Ce Louis-François Lesueur (né en 24 avril 1695 et mort le 9 janvier 1757) est issu d’une famille saint-saënnaise depuis plusieurs générations, si l’on croit les travaux généalogiques de Sébastien Duvere sur geneanet. Il aurait alors existé des Lesueur sur Saint-Saëns depuis au moins les années 1600. Ce Louis-François a épousé le 8 novembre 1723 Marie-Charlotte Beaufils. Du couple est né :
– Louis Lesueur : chanoine à l’église métropolitaine (habitant rue Saint-Romain)
– Marie-Aimée Lesueur : avocate au parlement de Rouen (habitant rue de la Cigogne)
– Charles-Louis-Auguste Lesueur : avocat également (habitant rue de la Cigogne)

On sait explicitement leur nom parce qu’un 17 mars, autour de 1780, ils ont donné à la paroisse pour l’établissement d’une école des filles sur Saint-Saëns. Leur lieu d’habitation et métier annotés datent de cette époque. Ils sont donc tous rouennais. Ils ont en effet vendu la ferme de la Haye. Mais pas à n’importe qui, elle reste dans la famille. Principe d’héritage toujours.

Aperçu de généalogie, c’est rapidement le bordel.

De Lesueur à d’Haussez

Le 7 mars 1760, la ferme de la Haye est vendue à leur cousine germaine Marie-Louise-Nicole Lesueur et son époux Louis-François-André Bézuel-Duclos tous deux mariés à Mauquenchy le 30 juillet 1751 (André Lejeune, 1930, Notes sur Saint-Saëns p.433). Ce garçon n’est pas n’importe qui, encore une fois. Les nobles se marient toujours entre-eux. Il est le fils de Marie-Françoise Vincent et François-Andrien Bézuel, ancien conseiller du roi, et propriétaire de l’actuel demeure d’Almazan alors appelée « la maison de Saint-Saëns » utilisée comme maison de chasse pour les nobles neufchâtelois.

De cette union naissent la descendance d’Haussez. Une de ses filles (parmi la fratrie de 5 selon les travaux de Martial de Catheu sur geneanet), Anne-Louise Bézuel, épousera Charles-Étienne Le Mercher de Longpré, seigneur d’Haussez. Et c’est leur fils qui se fit connaître comme baron d’Haussez…

Paul Lesueur (1925-1944)

Famille Lesueur

En 1936, à Saint-Saëns on compte 16 Lesueur dont 2 foyers rue du Catelier et 2 à Saint-Martinet. Quelle famille est en lien avec les petits nobles et hauts bourgeois cités dans la précédente partie ? Aucune idée. Sûrement aucune. Et y aurait-il une famille en lien avec Paul Lesueur ? Peut-être. En tout cas, en 1936, on n’a aucune trace d’un Paul Lesueur qui devait avoir 11 ans cette année là. En fait, les parents de Paul Lesueur travaillaient à la SNCF du Tréport (journal en 1944) et seraient revenus sur Saint-Saëns une fois à la retraite. A priori, en 1936, ils étaient encore là-bas.

Les Lesueur recensés en 1936 sur Saint-Saëns

Paul Adolphe Arthur Lesueur

Né à Dieppe le 16 mars 1925, Paul Lesueur était postier. Il portait « à la gare de Montérolier-Buchy et à ramener au chef-lieu, les sacs de courrier, ce qu’il faisait […] à l’aide d’une petite remorque attelée à une bicyclette. » (p.53 Tome 1, Claude Fournier)

À 19 ans, Paul Lesueur faisait partie de la résistance communiste, du « maquis de Pays de Bray » auraient-ils aimer s’appeler, au sein des FTP dieppois (Francs-Tireurs et Partisans) alors supervisé par un certain Louis Fromager. Leurs actes de résistance, leur lutte, étaient en effet équivalents aux maquisards : ralentir, saboter, être un insaisissable trouble-fête contre le pouvoir oppresseur, ici les occupants allemands et dirigeants français collaborateurs au régime nazi.

Louis Parfait Marie Fromager (né le 21 avril 1922 à Dieppe)
· 22 ans dieppois
· commis de trésor à Dieppe (« Longueville-sur-Scie » écrit Claude Fournier ?)
· passé sous clandestinité sous le nom de Paul Prudhon
parce qu’il était requis pour partir en Allemagne le 13 mars 1943. Il devient alors « menuisier dans une scierie à Neufbosc, près de Saint-Saëns » (mrsh.unicaen.fr) habitant chez Christian Barais au Pont-du-Thil.

· Chef de groupe des FTP depuis avril 1944
« il participa à différentes opérations de sabotages contre les troupes allemandes dont un transport de matériel entre les groupes de Blangy-sur-Bresle et d’Aumale. » (fusilles-40-44.maitron.fr).
· Une rue de Dieppe aujourd’hui porte son nom

Mardi 29 août 1944 : les 5 fusillés

Dans la région à cette époque, comme le décrit bien Claude Fournier dans ses livres (2005-2009), c’était plutôt la déroute côté occupant, côté allemand. Le nord de la Seine changera bientôt de camp ce n’est qu’une question de temps. Beaucoup cherchaient à déserter, à fuir quitte à voler (ou « réquisitionner » de force..) le moindre véhicule ou animal. À Saint-Saëns, il fallait mieux cacher les vélos, surveiller les chevaux, et mêmes les bœufs, le moindre animal qui pourrait tracter ! En bref, il y avait du changement dans l’air. Les plus informés pressentaient que la libération arriverait.

Extrait de L’Écho de la vallée de Bray 12 août 1944 : pour illustrer rapido les restrictions émises de plus en plus par les dirigeants et occupants qui tentent de limiter la casse d’un vent de Libération imminent.

C’est dans ce contexte qu’un groupe de 5 jeunes quitta Saint-Saëns par la route de Neufchâtel : Paul Lesueur, Jean Auriol, Christian Barais, Jacques Papin et Louis Fromager. Tous font partie des FTP, sauf Jacques Papin des FFI. Sur la route. Et cela malgré l’aviation alliée qui mitraillait le moindre truc qui bougeait.

Pour répondre au pourquoi, 2 phrases m’ont fait tiquer sur le site de la MRSH de Caen : Paul abandonna son poste de facteur « à la mi-août 1944 pour se consacrer pleinement à la Résistance. Le 29 août 1944, il quitta le domicile paternel de Saint-Saëns, rue du Mont-Miré, vers 18 heures, en emportant le stock d’armes qui y était déposé. » Aurait-il été à l’initiative du voyage ?

Christian Barais
Jacques Papin (né en 1925)
· a grandi dans un orphelinat religieux à Ploumagoar
· 19 ans garagiste originaire de la région d’Aumale
· autobiographie romancée dans Le sixième homme (2006)
Jean Émilien Auriol (né le 5 septembre 1918)
· né à Coudray-Macouard et domicilié à Méron en Maine-et-Loire
· 26 ans saint-saënnais
· forgeron qui se réfugie à Saint-Saëns au sein de la Résistance
Christian Joseph Marie Barais (né le 23 mars 1923)
· né à Saint-Sulpice-des-Landes en Îlle-et-Vilaine
· 21 ans saint-martinais au Pont du Thil
· Garde-voie et/ou chauffeur industriel
Famille Barais recensée en 1936 habitant Saint-Martin-Osmonville au Pont-du-Thil

La maison de la famille Barais au Pont du Thil était vraiment la plaque tournante du groupe des jeunes résistants communistes. (Les Francs-Tireurs et Partisans, bien qu’organisation communiste, dans les faits elle regroupait des jeunes aux valeurs plus hétéroclites.) Durant les dernières années sous l’occupation, outre Christian Barais, elle abritait Louis Fromager et partiellement Jean Auriol. On pourrait presque imaginer un QG des FTP locaux. Si Paul Lesueur partait de la rue Mont-Miré pour les rejoindre, cela lui demandait de parcourir environ 2 km. C’était sûrement la longue maison longeant la route D38 au 1406 du Pont-du-Thil (4), je n’en vois pas d’autres qui pourraient correspondre à la photo qui suit.

Photo – Claude Fournier. Selon sa légende : au Pont du Thil quelques jours plus tôt chez les parents de Christian Barais. Au centre : Louis Fromager. À gauche : Jean Auriol. Si sa légende est bonne par déduction on aurait éventuellement de gauche à droite : Jean Auriol, Marie-Anne Barais, Louis Fromager, ?Christian? Barais, Pierre Barais.

Ce mardi là, on est donc en toute fin d’après-midi. C’est Jacques qui conduit. En sortant de Saint-Saëns dans cette côte, route de Neufchâtel (1), ils croisent un jeune à pieds. Ils s’arrêtent et proposent alors de les rejoindre en voiture, après avoir fait connaissance et surtout de lui avoir expliqué le réseau de résistance dont le groupe fait partie. Il accepte. Il s’appelle Maurice Maugis. Il a 17 ans et est pupille de l’Assistante Publique. Il raconte vouloir revenir à la ferme du bord des bois à Ménonval (2), là où il travaille.

Le concernant, par la suite les informations sont contradictoires. J’essaie de coller les morceaux entre les interprétations de Claude Fournier (Tome 1 p.53), le témoignage de Jacques Papin (Le sixième homme, 2006) et une version universitaire (mrsh.unicaen.fr). Plutôt perdu, mais surtout sans ses papiers et sans à manger si tard dans la journée loin de chez lui, c’est ce qui aurait motivé Maurice Maugis – en plus des insistances garçons – de monter dans la voiture déjà bondée. En fait, il venait de Tôtes ! La veille, avec d’autres ouvriers de la ferme il avait conduit la réquisition de chevaux (et un tombereau ?) jusqu’à là-bas sur une demande militaire allemande reçue le 23 août 1944.

Maurice Maugis (né le 9 mars 1927 à Neufchâtel-en-Bray)
· 17 ans ménonvalais
· pupille de l’Assistante Publique
· Ouvrier agricole chez Paul Normand à Ménonval (mrsh.unicaen.fr)

6 dans l’auto, ils arrivent alors au plateau des Hayons. « Péniblement », a priori, avec une voiture Chenard-et-Walker transformée en camionnette et alimentée à un mélange de fuel et d’essence qui faisait galérer l’auto. Ça nécessitait de nettoyer le filtre tous les 10 km. Alors, Jacques s’arrête pour nettoyer le filtre. Les lieux, carrefour de grandes routes, étaient de toute façon désert tellement il se faisait bombarder. Il se stationne le long de la côte des Hayons (3). Comme ça pour repartir, il n’y a plus qu’à laisser couler la voiture dans les descente vers Neufchâtel.


Les six garçons entourent la voiture, quand une traction-avant noire de marque Citroën passe devant eux en montant la côte des Hayons. Elle fait demi-tour en haut de la côte pour finalement revenir à leur niveau. 5 soldats allemands (de la SS ?), dont un capitaine, descendent pour les aligner le long de la route et fouiller l’auto. Et là. Ils y trouvent une arme bien cachée (parmi d’autres munitions) : un fusil-mitrailleur rouillé qu’ils devaient livrer du côté d’Aumale. Sur eux, ils auraient eu des revolvers dont un a été trouvé lors d’une fouille au corps, les autre balancés sans être vus (mrsh.unicaen.fr).

côte des Hayons le
9 septembre 1945

Le capitaine allemand braille des trucs en allemand dont ils n’ont aucune idée de leur signification, si ce n’est quelque chose comme « vous êtes tous des terroristes » en répétant le mot « terroriste » similaire en allemand. Après cette fouille au corps, ils ont commencé à les amener en dehors de la route… dans le bois… C’est à ce moment là que « tout le monde a compris que nous allions être fusillés », raconte Jacques Papin pour Le Réveil du février 1988 (rapporté par Roland Larchevêque). Jacques est le seul à avoir réussi à s’enfuir. Il a profité de la panique de Maurice Maugis qui attirait les regards en tentant désespérément de dire – et même crier – qu’il n’avait rien à voir avec le groupe de résistants. En s’enfuyant, « j’ai entendu deux rafales de mitraillettes, puis plus tard des coups de feu… » Il est environ 18h30.

Ont été exécutés, criblés de balles :
– Paul Lesueur 19 ans saint-saënnais
– Jean Auriol 26 ans saint-saënnais
– Christian Barrais 21 ans saint-martinais
– Louis Fromager 22 ans dieppois
– Maurice Maugis 17 ans ménonvalais

Côte des Hayons route D928 (jadis N28). On devine la stèle des 5 fusillés, à gauche. Elle a été établie sur la demande de la famille de Paul Lesueur. Son nom est aussi gravé sur le (socle central aligné à la statue du) monument aux morts de Saint-Saëns.

Le lendemain, monsieur Troussé, garde champêtre d’Esclavelles, confirme la présence des corps des cinq jeunes abattus trouvé par un « soldat autrichien en garnison ». Il prévient la gendarmerie locale et le jour d’après, deux FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) et Eugène Boloré (commerçant saint-saënnais avec sa camionnette improvisée ambulance) ramènent les corps sur Saint-Saëns alors en pleine fête la libération avec les canadiens venant de libérer la commune (Tome 1, Claude Fournier).

La mémoire

Une histoire écrite et ré-écrite

Sur cet événement, François Fouquet et Jacques Papin en ont écrit tout un bouquin de 320 pages : Le sixième homme (2006). François Fouquet l’évoque une nouvelle fois, plus récemment, en 2023 dans son livre Été 44 : le sang de la liberté témoignant en plus que les français collaborateurs étaient loin d’être marginaux. La résistance se faisait au prix de leur vie. Sur la couverture de son livre ci-contre, c’est Paul Lesueur chargé à bloc pour livrer ses colis !

Rue Paul Lesueur

Originellement appelée rue Val de Boulogne depuis très très longtemps peut-être même depuis toujours, cette rue a été nommée Paul Lesueur en sa mémoire (« dans les mois qui ont suivi » selon Claude Fournier, le « 16 septembre » pour le site talmeu.com).


Événement cité dans :

· Bresle et Vimeuse : journal républicain indépendant (14.12.1944) ci-dessus
· Gontran Pailhès (1949) Rouen et sa région pendant la guerre 1939-1945
· Norbert Dufour & Christian Doré (1993) L’enfer des V1 en Seine-Maritime
· Claude Fournier (2005-2009) Saint-Saëns
· François Fouquet & Jacques Papin (2006) Le sixième homme
· François Fourquet (2023) Été 44 : le sang de la liberté
· Jean-Paul Nicolas (fusilles-40-44.maitron.fr) Dictionnaire biographique des fusillés Fusillés 1940-1944
· Arnaud Boulligny & Vanina Brière (pour la MRSH) Dictionnaire biographique des victimes du nazisme en Normandie

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