L’espoir fait vivre

Ce dossier parle d’espoir, en tant que thématique, entre philosophie et psychologie. On cherche à bien définir ce qu’est l’espoir comparé à l’optimisme, puis savoir comment le définir et l’étudier en sciences et plus particulièrement en psychologie, avant de conclure plus largement au niveau social. Avec ça, on tentera rapidement à savoir ce qu’en dit la science actuelle à la question : comment peut-on retrouver espoir ?

Attention ce dossier écrit un est peu beaucoup trop long…
➡️ Ce dossier a été réalisé pour l’épisode 543 de Podcast Science ⬅️

Définition générale de l’espoir

L’idée de parler d’espoir vient de moi un matin, bloqué allonger dans mon lit, à ne plus avoir aucune motivation pour me lever. Je me suis alors demandé pourquoi tout être humain se levait chaque matin malgré les souffrances endurées. Et parmi ma dépressive cogitation matinale, l’espoir a été évoqué. Voilà l’origine de ce dossier : un réveil un peu dépressif. Commençons par la définition. Qu’est-ce que l’espoir ?

Espérer, c’est : croire et désirer qu’un événement incertain survienne.
Cette définition classique est plutôt unanime peu importe les disciplines
(e.g., Jack Kwong, 2018 : https://doi.org/10.1111/ejop.12391 ; cntrl.fr).

Par contre, sa définition plus précise, sur sa nature, ses fonctions et comment l’évaluer, est extrêmement discutée. Il y a plein de subtilités, catégories et différences avec des mots proches qui changent en fonction des auteur·es, des philosophes, anthropologues, économistes, politistes, linguistes, psychologues, etc. (méta-analyse interdisciplinaire de Pleeging, van Exel & Martijn Burger, 2022 : https://doi.org/10.1007/s11482-021-09967-x). Et au lieu de tout énumérer théoriquement, je vais essayer d’en amener quelques subtilités, petit à petit. Et ce, en essayant, de les illustrer en musique : One Piece OST – Overtaken.

Symbolique de l’espoir

Que j’évoque One Piece en particulier n’est peut-être pas un hasard. Il se trouve que parmi les cultures d’Asie du sud-est, le bateau est symbole d’espoir. Je suis tombé sur un curieux article, liant art, symbolisme et espoir, d’une équipe thaïlandaise en sciences culturelles et arts appliqués (Gong, Chettasurat & Sukna, 2024). Article que je juge curieux, très certainement parce que je n’ai pas l’habitude de lire d’articles dans ce domaine ! Et parmi leur revue de littérature presque anthropologique, ils détachent deux symboles de l’espoir : le bateau donc, et la lumière, qui illumine le désespérant sombre monde qui nous entoure. Ou bien le phare un phare au loin sur la côte, pendant que nous sommes sur ce bateau. La lumière symbole de l’espoir semble déjà bien plus universel à travers les cultures.

Eléa évoquait le poisson comme symbole d’espoir. C’est vrai que le poisson est un des symboles de la foi chrétienne. La foi étant une des nombreuses subtilités de l’espoir. Enfin, mon père me disait toujours que : « le vert c’est la couleur de l’espoir ! » Je ne sais pas d’où il tient ça. Pour vous aussi c’est la couleur de l’espoir ?

Les 3 caractéristiques de l’espoir

Pour les plus jeunes et moins jeunes d’entre nous, vous aurez peut-être reconnu l’une musique de l’animé One Piece. Un animé et manga qui illustre très bien l’espoir. C’est même un thème très récurent. L’équipage de pirates part constamment à la recherche d’un grand trésor nommé le One Piece, tel un espoir au bout d’innombrables périples au cours des centaines et centaines d’épisode. Et ce n’est pas encore fini. Alors que des personnes doutent de l’existence de ce trésor, le personnage principal lui y croit et désir le trouver un jour. Croyance, désir et incertitude sont les trois grandes caractéristiques de base de l’espoir.

Désir Vs Espoir

Pour la majorité des philosophes et chercheurs, le désir est une base essentielles de l’espoir, un prérequis : en gros, sans désir il n’y a pas espoir. Pour d’autres philosophes, (e.g., Andrew Chignell 2023 : https://doi.org/10.1093/pq/pqac010) la notion d’incertitude permet de différencier espoir et désir. Si je désire faire un épisode de Podcast Science, c’est que si je me lance il est tout à fait probable que ça se réalise. D’ailleurs, avis aux poditrices et poditeurs, si vous aussi vous aimeriez parler ici de sciences, c’est tout à fait possible en nous contactant par mail voire même sur nos réseaux sociaux ou sur notre discord.

En revanche, si deux heures avant je me dis à moi-même que j’espère finir ma chronique à temps, c’est comme si la probabilité d’y arriver avait drastiquement chuté. D’abord on désire en faire une chronique ou un dossier. On lit, on écrit. Bref, on le prépare. Et les événements de la vie font qu’on a eu moins de temps, qu’on a eu des imprévus et que deux heures avant on ne l’a pas encore terminée. Face à l’échéance de l’événement, on ne dit plus « je désire finir à temps », on dit bien « j’espère finir à temps ». L’incertitude qu’un événement se réalise causée par les obstacles et les imprévus, fait que le désir devient espoir. (Certains philosophes parleraient de « shift affectif » (Andrew Chignell citant Michael Milona).)

La Probabilité de l’événement

Optimisme Vs Espoir

Continuons sur les définitions. Passons sur une première subtilité. Est-ce que vous arrivez à percevoir une différence entre ses deux phrases : « J’espère que tout va bien se passer… » et « Je suis optimiste, tout va bien se passer… » ? C’est pas évident comme question. Différencier optimisme et espoir est toute une littérature en philosophie (e.g., l’excellent article de Michael Milona, 2020) et même les psychologues y vont de leurs propres définitions (e.g., Snyder, Rand & Sigmon 2018 ; Krafft, Guse & Marre, 2020 : https://doi.org/10.1007/s41543-020-00030-4). Malgré tout, c’est définir l’espoir qui est très discuté, définir l’optimisme lui semble être plus unanime. Donc on va commencer par là.

Je vais essayer de vous faire sentir la différence, avec une première petite histoire. Imaginons que nous sommes sur un bateau, au quai au port pas encore en mer, et que si nous partons maintenant il y a 75 % de risque de tomber en pleine tempête qui pourrait faire des dégâts. Pourtant, plusieurs personnes préféreraient partir quand même tout de suite. Malgré le risque élevé, elles pensent que tout va bien se passer. J’imagine qu’on est d’accord pour dire que ses personnes soient beaucoup trop optimistes. On ne dit pas qu’elles ont trop d’espoir, mais qu’elles soient trop optimistes. Hé bien la différence entre espoir et optimisme est là. Contrairement à l’espoir, l’optimisme est comme un trait personnalité.

Optimisme : trait de personnalité

Une personne est optimiste dans la vie de tous les jours, parce que c’est dans son caractère ou sa personnalité. C’est quelque chose de stable qui ne bouge que très peu dans le temps ou en fonction des événements. En psychologie on parle de trait, donc. Comme un surlignage indélébile ou les statistiques inchangées d’un personnage de jeu vidéo ou de jeu de rôle. Donc, si vous me suivez bien, on peut retrouver de l’espoir mais de l’optimisme.

En psychologie, on a quelques questionnaires qui ont été développé pour l’évaluer. Celui valide scientifiquement le plus connu est le Test d’Orientation de Vie (Life Orientation Test, 1994). Musique pour illustrer l’optimisme : Audio 01 – Hopeful Love Romantic Music – ikoliks_aj. Une musique un peu naïve voire un peu corpo ou qui collerait bien au happiness manager. L’optimiste perçoit les choses de manière positive donc, voire peut-être trop positive et illusoire. Foncer tête baissée dans une probable tempête en pleine mer, c’est peut-être pas la meilleure des décisions.

Le Test d’Orientation de Vie (Life Orientation Test, 1994). Prenons 2 items du questionnaire en exemple. Vous aurez juste à dire, à l’oral en dans votre tête comme vous voulez, si vous êtes très en accord, plutôt d’accord, neutre, plutôt pas d’accord, ou fortement en désaccord.
– Dans les périodes d’incertitude, je m’attends généralement au meilleur (D’accord / ou pas)
– Je m’attends rarement à ce que les choses aillent comme je le voudrais (D’accord / ou pas).
Et il y a 10 questions comme ça. Pour faire court, l’optimisme ce n’est qu’une perception globale positive des choses. Un caractère qui est associé dans les études à un meilleur bien-être et la santé en général. De ce que je retrouve, par contre, le bien-être est toutefois bien plus corrélé à l’espoir, par rapport à l’optimisme.

L’espoir : une motivation active ?

Pour distinguer l’espoir de l’optimisme, on pourrait même ajouter, qu’un optimiste aura tendance à être passif et laisser les événements couler tels qu’ils sont, en pensant que le monde à sa situation s’engage vers le progrès imaginé. Tandis que la personne qui espère seulement, sans être optimiste, sera plus active pour améliorer le monde ou sa situation (Rand & Touza, 2018). Pourquoi ? Parce qu’elle sait que c’est incertain. Le futur espéré n’est qu’une possibilité. Tout ça mis ensemble, voilà la musique que j’ai choisie pour illustrer l’espoir : Audio 08 – Hope Background Music – The Mountain.

Est-ce que ce choix de musique vous surprend ou je continue ? Si elle vous surprend, elle prendra davantage de sens en fin de dossier. Je l’ai choisie parce qu’elle reste dans le même genre avec du piano, tout en ajoutant une certaine incertitude ambiante. Et surtout, quelque chose de plus entraînant sur du 3 temps, pour illustrer une certaine dimension active. Dimension active qui n’est toutefois pas unanime pour définir l’espoir. Parmi les philosophes et chercheurs, c’est une distinction principalement faites par les psychologues cognitivistes (e.g., Gasper, Spencer & Middlewood, 2019 : https://doi.org/10.1080/17439760.2019.1590623).

Donc, pour résumer là-dessus en me répétant, l’optimiste l’est par personnalité. Il aura presque une certitude quotidienne que tout se passera bien comme voulu (proche de la définition du philosophe Andrew Chignell), quitte à négliger ou nier la gravité d’une situation (proche de la définition de la philosophe Corinne Pelluchon), tandis que celui qui espère simplement aura tendance à agir pour voir ses espoirs s’accomplir, parce que ceux-ci sont incertains mais que la possibilité existe. Et c’est là où je voulais terminer : cette notion de certitude, d’incertitude, bref, de probabilité des événements.

Espérer n’est pas décrire le futur

En fait, l’espoir n’est jamais la certitude. C’est même l’opposé. Par exemple, est-ce que je peux dire que j’espère que demain le soleil va se lever ? Et toujours à l’est ? Est-ce que je peux dire que j’espère qu’un triangle ait toujours trois côtés ? Oui si on est cynique, j’imagine. Mais dans le langage courant, ce n’est pas comme ça qu’on définit l’espoir.

L’espoir ne décrit ni la vérité générale, ni le futur qui adviendra à coup sûr, ou quelconque fatalisme où les choses sont écrites à l’avance. C’est uniquement lorsque le futur est multiple, à plusieurs événements probables, que l’on parle d’espoir. Quand j’espère gagner mon prochain match de tennis table, je suis tout à fait conscient de la probabilité de perdre également.

Espéré que l’événement devienne improbable
L’espoir donc, n’est jamais la certitude. Il n’est également jamais la totale improbabilité. Je ne vais pas espérer de devenir une fenêtre ou un caillou. Je ne vais pas espérer que mon bateau se mette à voler. L’espoir c’est entre les deux. Entre le fait certain et l’improbable. (On parle dès fois d’espoir réaliste, pour faire d’autres distinctions autre plusieurs types d’espoir…) Espérer c’est quand c’est possible, probable mais pas certain.
Enfin, la plupart du temps on espère qu’un événement positif se réalise. On peut voir aussi à l’inverse. On peut espérer qu’un événement jugé négatif redevienne improbable. Exemple tout simple, si je me suis promis de ne plus manger de sucreries et que des bonbons que j’adore ont étaient posés devant on dit bien « espère de ne pas craquer, de ne pas céder à la tentation ».
De indices scientifiques

Jusque là on n’a fait que tergiverser autour des définitions. Maintenant, est-ce qu’on retrouve bien cette différence, entre optimisme et espoir, en sciences ? Quelques psychologues citent et réalisent de petites expériences isolées. (Mais ce sont surtout des comparaisons de score à des questionnaires d’évaluation. Par exemple, optimisme et espoir sont corrélés à différents aspects du bien-être. L’optimisme serait associé aux plaisirs et aux échanges interpersonnels qui viennent à soi (hédonisme), tandis que l’espoir serait davantage associé au bonheur rationnel et individuel (eudémonisme) (cité dans Delas, Martin-Krumm & Fenouillet, 2014).)

Je vous en propose une assez étonnante. Étonnante parce que les participants doivent garder le plus longtemps possible une main dans de l’eau très froide (Snyder et al., 2005 : https://doi.org/10.1111/j.1467-6494.2005.00318.x) jusqu’à ce que la douleur soit insoutenable. Alors, vous allez me dire, quel est le rapport entre douleur et espoir ? Disons pour l’instant très rapidement que sur des observations cliniques et sa propre petite théorie sur l’espoir, le chercheur au nom de Snyder voulait voir un peu ce que ça pourrait donner dans un tel protocole. Snyder. Je reviendrai vers ce nom. Vous m’entendrez souvent le prononcer. C’est celui qui a initié les études scientifiques sur l’espoir, en psychologie, dans les années 1990 et début des années 2000.

Et ce qu’il montre dans cette étude de 2005, c’est qu’un haut score d’espoir prédit une meilleure tolérance à la douleur par rapport à un haut score d’optimisme ou d’autres variables mesurées. Les personnes ayant en haut score d’espoir tiennent en moyenne – quand même – 30 secondes (environ 118 secondes contre 88 secondes) plus longtemps leur main dans l’eau froide. De manière générale donc, avoir de l’espoir sous-entend tolérer davantage la douleur (Shanahan et al., 2021 : https://doi.org/10.1093/abm/kaab001) et ce, indépendamment qu’on soit optimiste ou pas (avec un autre questionnaire : Krafft, Guse & Maree, 2020 : https://doi.org/10.1007/s41543-020-00030-4).

Souhait Vs Espoir

Petit interlude pour bien clore sur les distinctions entre les mots proches de l’espoir. Je vous propose de jouer ensemble à un petit jeu. Juste avec un simple dé. J’ai un dé 6 avec moi, et vous n’aurez qu’à deviner sur quel chiffre il va tomber. Vous choisissez quel chiffre ? Le chiffre X. Du coup, on est bien d’accord, avant que je lance le dé, vous espérez qu’il tombe sur le chiffre X. Encore une fois, il y a cette notion d’incertitude et de probabilité des événements.

Je lance le dé. Le chiffre affiché est le Y. Du coup, on ne parle plus d’espoir en rapport avec le chiffre X. Une fois l’événement acté, dans les subtilités des définitions, on parle davantage de souhait. J’aurais aimé ou souhaité tomber sur le X. Le souhait se différencie de l’espoir parce qu’il évoque quelque chose déjà accompli et acté. Pour d’autres philosophes, le souhait, c’est quand on a aucune idée de si c’est probable ou pas (e.g., Jack Kwong, 2018 : https://doi.org/10.1111/ejop.12391). En gros un souhait c’est dit à la va-vite sans se poser de question du comment ou pourquoi, ou si c’est déjà acté. Alors que dans l’espoir, on se réfère toujours – ou en tout cas la plupart du temps – à des indices incertains mais dont on peut croire en la possibilité.

Ça c’était la différence entre souhaiter et espérer. Pour continuer, si je lance 10 fois le dé et que je dis qu’il va tomber à chaque fois sur le chiffre X, 10 fois de suite, on est bien d’accord qu’on me dira que je suis très optimiste. Ça c’est une nouvelle différence entre l’espoir et l’optimisme.

L’espoir dans le passé
Dit encore autrement, quand je souhaite que machin soit élu aux élections municipales, c’est que n’ai aucune idée de la probabilité que ça se réalise. Quand j’espère que machin soit élu, c’est qu’on a une petite idée de la possibilité et qu’il y a moins moi pour faire pencher la balance. Et quand c’est acté et terminé, je peux uniquement dire que j’aurais souhaité que machin soit élu. Souvent, on dit que l’espoir se réfère uniquement au futur. C’est majoritairement vrai, mais pas tout le temps.
On peut tout à fait espérer en parlant d’un événement passé. Mais, uniquement, quand la chose espérée du passé n’est pas acté historiquement : encore une fois l’espoir n’est jamais la certitude. Par exemple, j’espère que machin a appris des choses durant les élections. Ou encore, j’espère que machin a bien bavé durant les élections. Je n’en sais rien mais c’est probable.

Deux grands types d’espoir

Deux types de rêve

Définitions et distinctions faites, lançons-nous dans le sujet. L’espoir ; dont on a déjà profité pour évoquer quelques caractéristiques : la probabilité des événements et sa dimension plus active. Parmi tous les espoirs, je vous le dis tout de suite pour que ce soit clair et structurer un minimum ce dossier, on va en séparer deux grandes catégories. Et l’idéal, c’est que je vous fasse ressentir à vous cette distinction. Que ces deux grandes catégories viennent de vous. À voir si je suis trop optimiste, mais j’ai bon espoir.

Revenons à One Piece et nos pirates à la recherche du trésor rêvé. Mieux qu’une histoire d’un simple objectif à atteindre, dans One Piece chaque personnage a également son petit rêve d’enfance à atteindre. Chaque personnage espère atteindre une meilleure version de soi en atteignant des objectifs rêvés. L’un veut être le roi des pirates tandis qu’une autre veut être la première à avoir cartographier le monde entier.

J’aimerais maintenant vous posez une question. Il y a une différence entre ce genre de rêve, et celui du discours de Martin Luther King : Audio 02 – I have a dream. Est-ce que vous voyez là où je veux en venir ? Est-ce que vous percevez la différence entre ces deux rêves, celui qui veut être le roi des pirates et celui de Martin Luther King ?

Mes propres catégories pour vulgariser

L’un est un rêve ou espoir individuel, spécifique et centré sur sa personne, tandis que l’autre un espoir davantage général et collectif dépassant sa propre histoire personnelle. Pour simplifier et vulgariser, je propose de catégoriser toutes les subtilités d’espoir en ses deux grandes catégories : un espoir spécifique et un espoir généralisé. Ça ne sort pas de nulle de part non plus, c’est une distinction qu’on retrouve quand même assez souvent peu importe la discipline, peu importe les termes utilisés.

L’espoir spécifique (désir personnel)

L’expression de l’identité personnelle

L’espoir spécifique est principalement centré sur son désir personnel, en ayant notamment des attentes sur le bonheur que l’événement espéré pourrait nous apporter. L’espoir a alors une fonction : atteindre des objectifs désirés sur plus long terme. Quant à sa nature, c’est extrêmement discuté. Pour certains psychologues l’espoir est principalement cognitif et motivationnel (Snyder, 2005 cité par Rand & Touza, 2018 : https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780199396511.013.25), pour d’autres principalement émotionnel (Averill, Catelin & Chon, 2012 : https://doi.org/10.1007/978-1-4613-9674-1) voire perceptif dans l’appréhension de son environnement (Pleeging, van Exel & Martijn Burger, 2022). Après peu importe sa nature, tout le monde est d’accord pour dire que son expression se base sur un vaste réseaux de valeurs et croyances (e.g., philosophe Andrew Chignell, 2023).

On parle aussi d’espoir : de base, pragmatique, réaliste ou rationnel

En fonction de nos valeurs, l’espoir exprimé est alors différent. Et ça, c’est à garder en tête, tout au long de notre dossier : l’espoir exprimé est différent en fonction de nos valeurs. C’est pourquoi certains philosophes supposent que l’espoir fait partie de l’identité d’une personne (Milona, 2020), puisqu’en fonction de nos espoirs nous agissons dans le monde, et nous nous comportons face aux autres, d’une certaine manière. Par exemple, entre quelqu’un qui espère devenir un roi et quelqu’un qui espère plus d’égalité entre les gens, ça sous-entend quand même des valeurs sacrément différentes. Mais là je suis retombé dans de la philo. Désolé pour le poisson d’avril, pas beaucoup de sciences jusqu’ici, mais j’étais obligé d’y passer. Arrêtons de philosopher, passons enfin à l’étude scientifique de l’espoir.

Valeurs
Une valeur c’est quoi ? En psychologie on définit une valeur comme une croyance stable, difficilement modifiable, bien ancrée profondément en nous. C’est par nos valeurs que nos actions dans la vie sont guidées. C’est ce qui est le plus important à nos yeux. (En philosophie, on parle a priori de valeurs morales.) Quelques valeurs par exemple on a : liberté, égalité, discipline, solidarité, bienveillance, vérité, altruisme, loyauté, persévérance, responsabilité, etc.

Approche cognitive et motivationnelle de l’espoir

En psychologie, la théorie la plus connue de l’espoir est la théorie d’un certain Charles Richard Snyder dit Rick Snyder (1995). Il est le psychologue qui a initié les études scientifiques actuelles sur l’espoir, dans les années 1990 et début des années 2000. Sa théorie est centrée sur l’individu, en supposant que l’espoir est principalement cognitif. C’est donc une théorie principalement centrée sur les espoirs spécifiques. Pour lui, l’espoir se résume en 2 composantes qu’on va un peu développer. Espérer c’est à la fois 1) être motivé (dimension motivationnelle) et 2) trouver des chemins pour parvenir à ses objectifs espérés (dimension opératoire). Quand on perd espoir, c’est soit parce qu’on perd la motivation, soit parce qu’on ne voit plus l’issue pour y arriver. On ne voit pas la lumière au bout du tunnel.

Donc selon cette théorie, pour vulgariser, espérer c’est vouloir un projet, faire sa lettre de motivation, et planifier le tout comme si on allait le présenter à l’oral avec des diapos. Voilà, pour lui, ce qu’est l’espoir. Bien que critiquée sur plusieurs points, cette théorie reste encore celle qu’on retrouve le plus souvent dans les papiers scientifiques. Et je peux bien comprendre ses avantages et ce qui séduit dans cette théorie. L’espoir vue de cette façon, non seulement on peut plus facilement l’étudier, l’évaluer mais aussi la revigorer. Et c’est là que ça devient intéressant (Delas, Martin-Krumm & Fenouillet, 2014 : https://doi.org/10.1016/j.psfr.2014.11.002 ; Rand & Touza dans le bouquin dirigé par Snyder et al., 2018 : Hope Theory, https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780199396511.013.25).

Composante motivationnelle

Audio 03 – Hope – NastelBom. La première composante de cette théorie est donc la motivation. (La motivation va toujours de pair avec espoir ? Ça reste a priori philosophiquement discuté : Milona, 2020.) Une certaine énergie en nous qui nous donne envie d’agir. Un peu comme cette musique peut-être un peu trop épique. Avec une musique épique dans les oreilles, on se sent le héros capable de tout faire. Motivation, conation, agentivité, auto-efficacité, c’est tout un champs de recherche en psychologie sur ce même domaine qui mériterait tout un dossier à part. (C’est même une critique à cette théorie, ne s’y différenciant pas trop statistiquement.)

Selon cette approche cognitive, pour revigorer ou retrouver espoir, il faudrait alors d’abord hiérarchiser nos espoirs qui nous motivent, en commençant par ceux dont est capable d’accomplir tout de suite. Le but est alors de prioriser nos rêves et objectifs, pas tant par leur importance mais par leur probabilité de réalisation, telle une machine rationnelle. Il est plus probable et réalisable que je gagne un match de tennis de table que d’être le premier être humain à marcher sur Mars. Je pose alors la question vague à l’équipe et dans le tchat, uniquement si vous voulez partager bien sûr : quels sont vos espoirs personnels, à vous, que vous essayez petit à petit de réaliser dans votre vie ou en ce moment ?

Selon cette théorie cognitive, on devrait donner d’importance uniquement à ceux atteignables et réalisables. Une première critique à cette théorie, est donc de complètement oublier les espoirs peu probables voire irréalisables dans une seule vie mais qui peuvent être importants chez une personne : comme espérer l’égalité entre les individus, ou le rêve Martin Luther King.

Probabilité Vs importance de l’espoir

Il y a en effet une différence à faire entre la probabilité de l’événement espéré et l’importance qu’on lui accorde. Plusieurs psychologues et philosophes, sont assez d’accord là-dessus (e.g., le philosophe Andrew Chignell faisant clairement la distinction, 2023 : https://doi.org/10.1093/pq/pqac010). La probabilité d’un événement espéré est totalement indépendante de l’importance accordée à cet espoir. Est-ce que dans l’équipe ou dans le tchat, vous auriez un exemple d’un espoir jugé important pour vous, au quotidien, mais dont sa réalisation est très peu probable, au moins durant votre vie ? C’est pas une question si simple, je donne pas beaucoup d’espoir à avoir une ribambelle de réponses. L’importance de mon espoir donné ici est plutôt faible. Alors, avez-vous un exemple d’un espoir fort important mais dont il est peu probable d’être réalisé ?

On a donc plusieurs manières d’espérer qui varient en fonction des personnes et des espoirs. Comme on l’a vu là, on peut fortement espérer à un événement peu probable. Tout comme on peut fortement espérer à un événement très probable : « j’espère franchement que pendant mon mariage cet été il fera beau et chaud. » Enfin, pour couvrir toutes les possibilités, on peut faiblement espérer qu’un événement survienne, même si celui-ci est fort probable : « j’espère que

Qu’on donne peu d’importance à un événement espéré, certains philosophes voient ça comme une sorte de protection contre le désespoir et la désillusion (Milona, 2020). En gros, en réduit consciemment nos attentes espérées pour éviter d’être déçu au bout. Par exemple, je vais toujours supporter l’équipe de Nantes au foot, mais comme je suis conscient qu’en ce moment ils perdent tout, je vais pas y accorder de grands espoirs.

Composante opératoire

Après avoir priorisé nos objectifs, la seconde étape est de trouver les chemins pour les réaliser. C’est la seconde composante de la théorie de Snyder. L’espoir n’est pas que motivationnelle mais aussi et surtout active et cognitive pour planifier ses actions. La meilleure des planifications pour faire grandir l’espoir est, d’abord de diviser cet objectif espéré en petites étapes, marche par marche, et ensuite anticiper plusieurs autres chemins de secours en cas d’échec (notion de stratégie de coping). Comme les différentes étapes pour grimper sur le Mont-Blanc, avec plusieurs refuges sur le chemin, et plusieurs chemins possibles entre tous ces refuges.

Audio 04 – Hope – PaulYudin : Dans cette musique associée à la motivation entraînante, il y a une idée d’être portée vers l’action. Une phrase musicale qui se répète, avec une intensité progressive à chaque nouvelle étape, rythmée par les percussions. Comme si l’on grimpait une montagne marche par marche, refuge par refuge.

Quand quelqu’un a peu d’espoir, c’est majoritairement parce qu’elle n’a pas ou peu la vision du comment y parvenir. (Les psychologues sont en accord avec la philosophes là-dessus.) Pour revigorer ou retrouver espoir, tout le but est alors de simplifier et hiérarchiser l’objectif en plein de petites étapes, en commençant par les plus réalisables dès maintenant. Ça fait très planification froide et rationnelle de la vie, et pourtant un petit truc qui permet d’améliorer l’humeur d’une personne au quotidien, qu’on utilise en psychothérapie. Et d’ailleurs, on commence aussi à attendre parler de thérapie par l’espoir (Cheavens & Whitted, 2023 : https://doi.org/10.1016/j.copsyc.2022.101509). Juste en hiérarchisant et planifiant l’atteinte de nos espoirs.

Entretenir l’espoir

Pour monter au Mont-Blanc, si je parcours une partie du chemin en une journée, en étant déjà en altitude, c’est déjà un succès en soi. C’était une petite étape programmée à l’avance dont on peut évaluer objectivement son succès. Les petites étapes nous permettent une sorte de feedback émotionnel positif, en conscientisant qu’on en est arrivé jusque là. Ce genre de petites choses permettent d’entretenir l’espoir, voire de l’augmenter. En augmentant aussi le sentiment d’accomplissement et de confiance en soi. C’est ce qu’on retrouve parfois dans le développement personnel sous la phrases de « Célébrer les petites victoires ». Oui. Au moins, là-dessus, ce n’est pas sur du bullshit.

Ce genre de choses c’est même ce qu’on peut recommander de faire pour une personne souffrant de dépression : d’écrire au quotidien, souvent en fin de journée, ses humeurs et ses petites actions de la vie qu’on a réalisées et réussies. Écrire et mettre sur le papier, permet d’objectiver, d’évaluer voire relativiser sur ce qu’on a fait dans une journée ou notre avancement vers l’objectif espéré. Ce feedback, c’est le seul élément émotionnel du modèle (Delas, Martin-Krumm & Fenouillet, 2014). Voir l’émotion, juste comme un retour positif du succès (ou un retour négatif lors d’échec). Une autre critique de cette approche cognitive, où l’émotion n’est que secondaire.

La notion d’échec
On pourrait évoquer les notions d’échec et de succès, en évoquant les échecs comme une manière d’apprendre, une manière de mieux faire. C’est la fameuse expression « apprendre de ses erreurs ». Au milieu des différents chemins pris pour atteindre son objectif rêvé, il y aura toujours des échecs et des chemins de secours. (Encore faut-il se relever des échecs et « apprendre à perdre ».) L’espoir n’est pas simplement planifier des chemins, c’est aussi tout du long s’adapter pour y arriver. Encore une fois, l’espoir a une dimension dynamique et active. Il y a des études sur ça en classe scolaire (sur le dit l’espoir pragmatique) : basée sur l’histoire, l’apprentissage, les échecs, la multiplicité des avis et stratégies…

Mesurer l’espoir (le vrai ?)

Voilà donc la théorie de Snyder sur l’espoir c’est une composante motivationnelle et une composante de planification de ses objectifs. Et pour concrétiser sa théorie, RickSnyder ne s’est pas contenter de l’observation et d’y proposer sa propre petit définition, il a aussi construit toute une échelle, un questionnaire, pour l’évaluer chez une personne (évaluant les deux composantes précédemment décrites le Adult Trait Hope Scale 1991 ; Hellman et al., 2012 : https://doi.org/10.1007/s10902-012-9351-5 ; version française validée par Gana et al., 2013 : https://doi.org/10.1177/1073191112468315). Questionnaire qui est celui le plus souvent repris dans les études en psychologie. Je peux vous donner 2 items pour illustrer. Vous n’aurez qu’à répondre, dans votre tête ou à l’oral, si vous êtes fortement en accord, plutôt d’accord, neutre, plutôt pas d’accord, ou fortement en désaccord.

  • Je poursuis mes objectifs avec énergie (D’accord / Pas d’accord)
  • Je peux penser à plusieurs façons de me sortir d’une situation difficile (D’accord / Pas d’accord)

Il y a 12 items de ce genre. Les psychologues en tirent un score pour savoir si on a un haut niveau d’espoir ou un bas niveau d’espoir. Et, avec ça, il font des comparaisons, des corrélations, avec tout et n’importe quoi, tout un tas d’autres variables. Par exemple, quelqu’un qui a un haut niveau d’espoir est davantage verbeux, c’est-à-dire qu’il a tendance à être plus confiant à prendre la parole et parler pour convaincre (cité dans Delas, Martin-Krumm & Fenouillet, 2014).

Haut niveau d’espoir : performance

Un haut niveau d’espoir, mesuré par ce questionnaire, est corrélé aussi à une meilleure performance scolaire (Dixson et al., 2025 : https://doi.org/10.3390/bs15121657) ou sportive (Delas et al. 2017 : https://dx.doi.org/10.7752/jpes.2017.01030). En moyenne, sur les études longitudinales sur long terme, les personnes ayant un haut niveau d’espoir ont par exemple des performances académiques plus élevées et un taux d’abandon plus faible (Snyder et al., 2003 : https://doi.org/10.1521/scpq.18.2.122.21854). (Il y a même des échelles d’espoir spécifiquement liées à ce domaine « academic hope » qui sont développées : Wong & Cheung, 2024 : https://doi.org/10.1186/s40359-024-01859-7.)


« Dans une seconde étude, Curry et al. (1997) ont mesuré l’espoir de trait chez des athlètes féminines, mais également l’espoir d’état avant chaque course réalisée dans le cadre d’une compétition d’athlétisme. Les résultats montrent que l’espoir d’état prédit significativement la performance athlétique qui suit et qu’ensemble, espoir de trait et d’état représentent 56 % de la variance relative à ces performances. Par ailleurs, les autres facteurs psychologiques mesurés comme la confiance, l’estime de soi ou l’humeur ne se sont pas révélés être des prédicteurs significatifs de la performance. » (Delas, Martin-Krumm & Fenouillet, 2014)

On pourrait aussi parler des notions proches et associées comme le courage ou la persévérance. Persévérance mélangée à l’espoir, pour moi il y a une chanson qui illustre bien cela. Résiste de France Gall et écrite par Michel Berger : Audio 05 – France Gall « Résiste » by Joul. Court extrait de la chanson reprise ici par Joul qui jadis faisait des reprises de chansons il y a quelques années. Jadis, du temps où elle faisait également des vidéos vulgarisant des concepts en psychologie. Aujourd’hui on la retrouve sur Twitch et les réseaux sous le pseudo TurboJoul, et elle a gentiment accepté que je passe quelques extraits pour illustrer cet épisode. Et ici un extrait où les paroles évoquent justement le fait de persister, de persévérer.

La persévérance est isolément étudiée en sciences humaines, la corrélant (questionnaire : Short Grit Scale) notamment positivement avec la réussite scolaire certes (Duckworth & Quinn, 2007 : https://doi.org/10.1080/00223890802634290) ou professionnelle (e.g., Asheghi et al., 2026) et l’interprétant très souvent comme un facteur important au bien-être MAIS allant souvent de pair avec l’espoir (e.g., Mason, 2023). Et certaines études tendent à montrer que la persévérance n’est pas tant indispensable au bien-être, c’est plus l’espoir qui en est corrélé (Munoz, 2021).

Haut niveau d’espoir : bien-être

Plus précisément, un haut niveau d’espoir (mesuré par le questionnaire de Snyder), est corrélé a une meilleure satisfaction de sa vie (chez l’adulte comme chez l’enfant et l’adolescent), une meilleure santé physique et mentale, une meilleure capacité d’adaptation personnelle, un meilleur sentiment de maîtriser toute situation, en bref, donc, un meilleur bien-être. Et c’est d’autant plus vrai, si nos espoirs sont ressentis concrets dans nos idées, nos émotions et nos actions, et pas un flou naïf ou optimiste en se disant que tout va bien se passer (e.g., Pleeging, Burger & ban Exel, 2019 : https://doi.org/10.1007/s11482-019-09802-4).

Le questionnaire le plus courant pour évaluer un pan du bien-être est l’Échelle de Satisfaction de Vie (Satisfaction with Life Scale – SWLS (Diener et al., 1985)) où on demande à la personne si elle se sent heureuse dans sa vie, dans de bonnes conditions ou si elle pense qu’elle ne changerait quasiment rien de sa vie actuelle. On compare le score à ce genre de questionnaire à celui sur l’espoir, et hop, on fait comparaisons pour montrer qu’un score élevé chez l’un équivaut grossièrement à un score élevé chez l’autre. C’est ça, ce qu’on appelle en sciences une corrélation positive. Concept peut-être bateau pour les scientifiques, mais comme j’en parle tout le temps ici, autant que ce soit clair pour tout le monde.

Bas niveau d’espoir : anxiété

À l’inverse, un bas niveau d’espoir (mesuré par le questionnaire de Snyder) est corrélé à l’anxiété (Richardson, 2023 : https://doi.org/10.1016/j.copsyc.2023.101664), où la personne se compare beaucoup aux autres et espère éviter des événements redoutés. Plus particulièrement c’est la composante motivationnelle de l’espoir qui est négativement corrélée à l’anxiété, où en gros, moins on a de motivation a poursuivre ses espoirs, plus on est dépressif ou anxieux (Arnau et al., 2007 : https://doi.org/10.1111/j.1467-6494.2006.00432.x ; Slezackova, et al., 2024 : https://doi.org/10.3389/fpsyg.2024.1440021). Ou inversement, je ne veux pas trop m’avancer sur les relations de causalité.

Est-ce que c’est parce qu’on est anxieux ou heureux qu’on est plus ou moins d’espoir ? Ou est-ce que c’est parce qu’on est plus ou moins d’espoir qu’on est anxieux ou heureux ? Ça, le sens de la causalité, on n’en sait rien. En tout cas de ce que j’ai lu pour l’instant. Par contre, on peut affirmer que l’espoir est un médiateur, entre la personnalité (dispositions biologiques) et le bien-être subjectif (disposition psychologique), par exemple. Et même chose avec différentes variables qui expliquent le bien-être, ce bien-être est souvent en partie expliqué à travers l’espoir.

Au niveau de l’expression de l’espoir, la personne anxieuse, au lieu de focus ses pensées et son attention sur le positif et l’événement espéré, elle se concentrera sur tous les scénarios inimaginables où ça se passe mal et pourtant qu’elle espère éviter. Une personne anxieuse ne va pas espérer qu’un match de tennis de table soit convivial, amusant et gratifiant. Elle va espérer ne pas trop souffrir que ce ne soit pas ennuyant, que ce ne soit pas humiliant. Dit très vulgairement, elle n’espère pas gagner, elle espère ne pas perdre. C’est quand même une autre perception des choses. On espère éviter un événement au lieu d’espérer qu’un événement survienne. Certains psychologues rapprochent ça avec les concepts de comportements d’approche et d’évitement.

Approche perceptive de l’espoir

Finalement, si ça ne tenait qu’à ça, avoir un haut ou bas niveau d’espoir, semble – et je dis bien semble uniquement – être qu’une habitude qu’à la personne de percevoir les choses et événements qui arrivent. C’est pourquoi, autre que cognitif ou motivationnel, d’autres approches théoriques de l’espoir mette plus l’accent que tout ne soit qu’une question de perception et représentation habituelles des choses (Michael Milona, 2020 ; Katie Stockdale). Parmi les concepts de base en psychologie, on peut rapprocher ça avec la notion du locus of control.

Le locus of control

Le locus of control, ou en français, lieu de contrôle ou lieu de maîtrise. Malgré l’expression compliquée, c’est une notion en psychologie qui est assez simple. C’est juste la manière d’attribuer les événements qui nous arrivent dans la vie de tous les jours. Par exemple, si je sors vainqueur d’un match de tennis de table, j’aurais deux manières d’interpréter. Soit je dis que c’est grâce à moi et mes efforts personnels. On parle alors de locus interne. Soit je dis que c’est de la chance ou que l’adversaire a fait n’importe quoi, et à ce moment là, on parle de locus externe.

Hé bien, on retrouverait la même chose dans le niveau d’espoir mesuré (Delas, Martin-Krumm & Fenouillet, 2014). Pour une personne qui a un haut niveau d’espoir, elle aura tendance à dire que les succès sont dus grâce à soi, ses efforts personnels, et les échecs à cause des variables extérieures. À l’inverse, pour quelqu’un qui a un bas niveau d’espoir, elle aura tendance a dire que les échecs sont de sa faute et que ses réussites sont dus au hasard.

Ok. Est-ce que vous avez des critiques, remarques ou questions jusque là ?

Où est le social ?

Le mythe individualiste

Tout ça, tout ce qu’on évoque là, ce ne sont que des corrélations, sur ce type de questionnaire basé sur ce type de modèle de Snyder qui utilise cette définition particulière d’un espoir spécifique individuel. Une théorie dont on peut poser plusieurs critiques. Revenons à One Piece et nos pirates à la recherche du trésor: Audio 00 – One Piece OST – Overtaken. Bien que chaque personnage ait son petit rêve individuel, l’histoire évoque aussi pas mal l’entre-aide, le collectif et les amitiés. Un bateau pirate ça ne se pilote pas tout seul, il faut bien tout un équipage. Et, au mieux, avoir un équipage en qui on a confiance. En qui nous pouvons croire. En qui nous pouvons avoir espoir. L’espoir n’est donc pas que matériel et désirs individuels à réaliser, l’espoir n’est pas qu’un espoir spécifique. Il peut aussi faire référence au social et même plus loin à l’intergénérationnel, l’humanité et la vie en général, ce qu’on appellera ici l’espoir généralisé.

C’est une des zones d’ombre de la théorie cognitive de Snyder. Elle ne prend pas en compte tous les espoirs, en ignorant le social et laissant peu de place à l’émotion. C’est un modèle trop centré sur l’individu et les objectifs individuels.

« Une des limites formulées à l’égard du modèle de Snyder est aussi qu’il ne permet pas d’expliquer pourquoi certaines personnes développent de l’espoir bien qu’ils sentent qu’ils ne sont pas en mesure de faire quoi que ce soit pour atteindre leur(s) but(s). » (Delas, Martin-Kumm & Fenouillet, 2014)

Cataloguer une personnalité d’inespérée ?

Et les psychologues cognitivistes, friand de cette théorie de Snyder, en sont assez conscients. Je cite l’article sur lequel je me suis principalement basé, pour vous en parler (Yann Delas, Charles Martin-Krumm, Fabien Fenouillet, 2014)) : cette conception d’espoir « [reflète] une hégémonie du modèle individualiste, dans lequel l’individu et ses préoccupations, sa liberté, son autonomie, son bien-être, etc. sont au centre (e.g. la plupart de nos sociétés occidentales, la société nord-américaine). D’autres cultures sont au contraire plus axées sur un modèle de société communautaire et collectiviste fondé sur des valeurs de partage, le respect d’obligations mutuelles et collectives qui donnent la primauté au groupe sur l’individu. » Merci, comme ça je n’ai pas besoin de le formuler moi-même. Voilà une bonne théorie cognitive critiquée comme il faut en élevant le niveau, à l’échelle sociale. (Pour une ébauche de l’espoir en sociologie : Petersen et al., 2014.)

Vous vous rappelez, j’avais exprimé l’importance que : « en fonction de nos valeurs, l’espoir expriméest alors différent. » Là, on y revient. Quand le questionnaire de Snyder évalue à une personne un bas niveau d’espoir, on ne parle pas de n’importe quel espoir mais bien d’un espoir particulier individuel mais pas forcément un bas niveau d’espoir généraliséplus social (Marques et al., 2017 : https://doi.org/10.1007/s12310-017-9212-9). Il faut alors d’autres questionnaires pour évaluer cette dimension sociale. Hé bien, il suffisait de demander, parce qu’en presque 30 ans de recherche, plusieurs ont été construits et validés. Là tout de suite, je vais seulement en citer deux.

On retrouve ça aussi dans les études corrélations avec le locus of control (Bernardo, 2010) où en gros l’individualisme est corrélé au locus interne, c’est-à-dire que si je réussis je crois que c’est grâce à moi et moi seul, et que le collectivisme est corrélé au locus externe, c’est-à-dire que si je réussis je crois que c’est grâce à différents facteurs externes.

Approche sociale de l’espoir

Le premier est juste pour l’anecdote. Il vient tout juste d’être publié en octobre 2025, par Chan Hellman et collaborateurs (https://doi.org/10.1016/j.emj.2025.10.003). Censé mesurer les représentations sociales de l’espoir, ce questionnaire a été construit sur le même modèle que celui de Snyder. C’est pour ça que je me permets de l’évoquer. (Il est toutefois statistiquement bien distinct de l’espoir interne et individuel que le test de Snyder évalue.) Grosso-modo, c’est la même chose sauf qu’on remplace le pronom personnel « je » pour le « nous ». On a alors par exemple en item :

  • Notre organisation peut identifier une ou plusieurs façons d’atteindre ses objectifs
  • Notre organisation poursuivra activement ses objectifs (D’accord / Pas d’accord)

Un autre questionnaire, plus vieux, et dans le même principe (Emma Pleeging, 2022 : https://doi.org/10.1007/s11135-022-01316-w), c’est le Locus Of Hope Scale développé par le psychologue social Allan Bernardo en 2010 (https://doi.org/10.1016/j.paid.2010.07.036). Si j’ai parlé de locus of control, juste avant, ce n’était pas pour rien. De la même manière, ce questionnaire s’intéresse à savoir le « Locus of Hope », le lieu d’espoir important pour nous : qu’ils soient internes à notre propre motivation ou qu’ils soient externes et plus sociaux. Externes c’est-à-dire, qu’ils ne dépendentpas que de soi ou qu’il soient contexte-dépendants, comme les hasards de la vie ou espérer gagner au loto (Pleeging, van Exel & Martijn Burger, 2022). Dans son questionnaire, en gros, même chose, il étend la théorie de Snyder aux objets sociaux. Je vous cite de nouveau 2 items en exemple :

  • J’ai atteint beaucoup d’objectifs grâce à l’aide d’autrui (D’accord / Pas d’accord)
  • Les autres peuvent souvent m’aider à trouver différentes façons de me sortir d’une situation délicate (D’accord / Pas d’accord)

Psychologie sociale

Parmi les 2-3 tests décrits jusque là, je ne sais pas si vous avez ressenti les petites différences dans les items. Ici ce sont « les autres peuvent » qui sont évoqués. Dans le questionnaire décrit juste avant c’était « notre organisation peut ». Quand au questionnaire de Snyder c’est « je peux ». Des légères différences dit comme ça, mais qui change totalement la manière d’évaluer l’espoir entre : moi, nous et eux. Je ne vais pas m’attarder, c’est tout un thème en psychologie sociale où les représentations entre le groupe interne – le nous – et le groupe externe – les autres – peuvent être totalement différentes. Ce n’est donc pas la même manière d’évaluer le social et les relations inter-personnelles. Et la récente littérature sur l’espoir social semble aller dans ce sens (Guse, Krafft & Fadiji, 2025 : https://doi.org/10.3389/fpsyg.2025.1671248).

L’espoir socialement situé

Tout ça c’était pour dire que l’objet de l’espoir peut donc être très social et qu’il fallait développer d’autres questionnaires pour l’évaluer. Plus encore, l’espoir lui-même est socialement situé. C’est-à-dire que se perception change en fonction de nos conditions et de nos positions sociales. Quantitativement, les premières études (e.g., Pleeging, Burger & van Exel, 2021 : https://doi.org/10.1007/s10902-020-00309-6) montrent que les minorités, les groupes de personnes qui en ont le plus besoin de cet espoir, en fait ce sont celles qui en expriment le moins. Comme les personnes précaires, sans emploi, handicapées ou seules et isolées. Autrement dit, les « pressions » sociales et relations de pouvoir semble faire taire les espoirs.

Autre exemple, qualitativement, dans une étude de Léo Robieux et collaborateurs (Robieux et al., 2018), ils ont analysés les différentes représentations de l’espoir, chez les personnes quotidiennement confrontées à la maladie : chez les malades, les soignants et les personnes du tout-venant. Ils montrent que les patients, ou personnes malades, associent l’espoir avec des thématiques comme l’amour ou l’enfant, c’est-à-dire la prochaine génération. Tandis que les soignants et personnes du tout-venant, eux, associent l’espoir à la joie et aux projets futurs. Il y aurait bien, alors, une représentation différente de l’espoir en fonction de nos conditions.

L’espoir culturellement situé

En fonction de nos conditions sociales, de nos croyances, valeurs et cultures, nos espoirs sont donc plus au moins particuliers ou généralisés, plus ou moins individualistes ou collectivistes. Pour revenir rapidement au niveau culturel, des études statistiques tendent à montrer que chaque population d’un pays accorde une importance différente à ces deux types d’espoir. Au Mexique, Nigeria, Inde, Portugal ou Afrique-du-Sud, on prônerait davantage les espoirs généralisés, c’est-à-dire basé sur l’entre-aide, le soutien social et la spiritualité.

Dans ce genre de « culture », les personnes tendent à garder ou retrouver plus aisément un bien-être correct face aux événements anxieux et stressants de la vie (Krafft, Guse & Slezackova, 2023 : Hope across cultures). Contrairement à la Suisse ou la France, où ce sont les espoirs spécifiques et individualisés qui auraient plus d’importance. Et si vous m’avez suivi, ce genre de différences a été évidemment évalué avec un autre questionnaire ni trop social, ni trop individuel (Perceived Hope Scale), puisque les différences entre espoirs généralisés et espoirs spécifiques ne peuvent pas être mises en évidence avec le questionnaire individualiste de Snyder.

Les population des pays associés aux espoirs généralisés (Portugal, Nigeria, etc.) gardent plus aisément un bien-être correct face aux événements anxieux et stressants de la vie. Ici l’apparition de la pandémie mondiale du Covid-19. Les chercheurs interprètent alors qu’avoir une culture plus communautaire (et spirituelle !) – ou en tout cas un bien-être espéré davantage basé sur le soutien social – est un facteur protecteur contre tout déraillement du bien-être. Par contre, ça ne veut pas dire que le stress ressenti ne soit pas très élevé. On peut retrouver facilement un bien-être tout en ayant un stress ressenti très élevé. En bref, avoir confiance en l’autre, avoir espoir en l’autre, et espérer ensemble, tout ça semble être un nouveau levier sur lequel jouer pour retrouver espoir…

À l’inverse, parmi les population des pays associés aux espoirs particuliers individualisés (France, Suisse etc.), leur bien-être plus impacté dès qu’un événement stressant montre le bout de son nez. Pourquoi ? Parce qu’elles suivent principalement des espoirs individualisés, des espoirs spécifiques à soi. En tout cas, encore une fois, selon l’interprétation des chercheurs.

Dans une étude d’Emma Pleeging (2022) elle trouve des différences entre son échantillon néerlandais et son échantillon mexicain. Chez les participants mexicains étudiés, les dimensions sociales et spirituelles de l’espoir sont jugées plus importantes comparés aux néerlandais où ce sont les espoirs spécifiques et individuels qui sont jugés plus importants.

Sur tout ça – les différences culturelles de l’espoir – il en existe tout un bouquin d’Andreas Krafft, Tharina Guse et Alena Slezackova (2023 : Hope across cultures). Andreas Krafft est un nom qui commence à ressortir souvent dans la littérature scientifique, devenant une référence sur ces espoirs généralisés. Un peu avant 2020 (2017), il en a même construit un questionnaire bien à lui, l’Échelle d’Espoir Perçu (Perceived Hope Scale). Et contrairement aux autres cités jusque là, il ne s’intéresse pas aux espoirs dirigés vers un objectif. On est plus sur la perception, la représentation et l’expérience subjective de l’espoir. Son but étant que le test ne soit pas biaisé par les représentations sociales et culturelle de l’espoir. 2 items du test en exemple : Dans ma vie, l’espoir l’emporte sur l’anxiété (D’accord / Pas d’accord) Même dans les moments difficiles, je parviens à garder espoir. (D’accord / Pas d’accord)

Trait ou État ?

Et justement, revenons-y un dernière fois à son questionnaire. Il y a un dernier truc que je voulais évoquer. On ne peut pas l’utiliser pour évaluer des espoirs généralisés plus sociaux donc. Et on ne peut pas non plus l’utiliser pour savoir si un protocole ou une activité augmente l’espoir ressenti chez les gens : on ne peut l’utiliser pour évaluer l’espoir avant et après que quelque chose ce soit passé. Pourquoi ? Parce que l’espoir évalué, dans le test de Snyder, est un espoir de trait ; c’est-à-dire stable dans le temps, comme un trait de personnalité, comme l’optimisme. (L’optimisme est un trait, et l’espoir mesuré en est un également… Bizarre pour deux notions si proche n’est-ce pas ? Rick Snyder s’est fait un peut chahuter par ses pairs pour mieux distinguer l’espoir qu’il mesure avec l’optimisme, parce que tous les deux sont des traits.)

Du coup, Rick Snyder et son équipe a développé un autre questionnaire pour mesurer l’espoir à un moment t donné. Une sorte d’espoir transitoire (1996 par Snyder puis en français : 2014 par la même équipe de chercheurs de la méta-analyse précédemment citée : Martin-Krumm et al. (2014) http://dx.doi.org/10.1080/17439760.2014.936964). Cette fois-ci, on ne parle plus de trait d’espoir, on parle d’état d’espoir. Ça me permet de parler d’une grande distinction qu’on fait en psychologie cognitive entre traits et états. Les traits sont stables dans le temps, comme les traits de personnalités, les états sont variables dans le temps : on est dans un état fatigué, on est dans un état furieux, on est dans un état d’espoir.

Est-ce que je suis assez clair sur ça ? Cette distinction entre trait et état ?

C’est comme l’anxiété. Tout le monde connaît des états plus ou moins anxieux dans la vie, mais certaines personnes sont davantage anxieuses de manière générale comme faisant partie de leurs propres traits de personnalité. Hé bien, c’est ce qu’à essayer de faire Rick Snyder avec deux questionnaires différenciés : un sur l’espoir de trait et un nouveau sur l’espoir d’état. Grossièrement, c’est le même questionnaire juste qu’on rajoute un bout de phrase avec « en ce moment » ou « ces jours-ci »… Je vous donne juste 2 items de ce questionnaire sur l’espoir en tant qu’état passager : En ce moment, je me vois en train de réussir ma vie Actuellement, je peux trouver différentes manières d’atteindre mes objectifs

Ainsi, pour citer les psychologues cognitivistes eux-mêmes : « on peut posséder une tendance personnelle relativement stable à développer de l’espoir (i.e. espoir de trait), tout en ayant un faible niveau d’espoir en ce qui concerne un domaine particulier ou une situation spécifique et ponctuelle (i.e. espoir d’état) » (Delas, Martin-Kumm & Fenouillet, 2014). Bon. Il faut que je vous trouve une analogie. Disons que si l’espoir de trait est un réservoir, on en a toutes et tous un plus ou moins grand. Et chaque personne utilise son réservoir de manière variée en cours du temps et des domaines d’intérêts. L’utilisation de l’espoir stockée en réservoir, en gros, c’est l’espoir d’état.

Espoir et émotion positive induite par la musique

Pour illustrer l’utilisation des ces 2 différents questionnaires sur l’espoir, d’état et de trait, on peut prendre une expérience qui utilise les deux. Une étude de 2011 de Naomi Ziv et collaborateurs (2011 : https://doi.org/10.1177/0305735609351920). Pourquoi celle-ci ? Parce qu’elle en rapport avec la musique. Comme j’essaie d’illustrer les subtilités de l’espoir avec la musique, je trouvais que ça collait bien.

Dans cette expérience 60 participants avaient juste pour tâche, en gros, de jouer à un jeu de simulation pour atterrir un avion. Mais peu importe la tâche en vrai. Puisque à chaque fois, après la tâche réalisée, on disait de manière arbitraire qu’ils avaient échouer par rapport aux autres, pour bien leur faire comprendre qu’il se situaient dans les moins bons. De les conditionner à être dans état désespérant du coup. Puis, après ce retour négatif, on leur faisait attendre 2 minutes, avant que les expérimentateurs reviennent pour leur faire passer le fameux questionnaire sur leur état d’espoir.

30 participants passaient l’attente dans le silence. 30 autres passaient ces deux minutes d’attente avec une musique positive diffusée. Et ce que montrent les chercheurs, c’est que les personnes aillant écouter cette musique durant l’attente, s’évaluaient un score (moyen) d’espoir d’état plus élevé que les personnes aillant attendu dans le silence. Autrement dit, rien qu’une musique jugée positive peut influencer notre espoir ressenti sur le moment. Comme si on pouvait imaginer une musicothérapie pour améliorer l’espoir ressenti. (Pour aller plus loin sur ce thème je me note de côté ces sources intéressantes : Amy Wilson (2025) A Scoping Review of Music Therapy Interventions That Foster Hope https://doi.org/10.1093/jmt/thaf010 ; Silverman (2016) : https://doi.org/10.3389/fpsyg.2016.01569.)

Cependant, ça ne touche pas tout le monde. Et c’est là que ça devient intéressant. Cet effet positif de la musique est drastiquement plus visible, chez les personnes ayant un haut trait d’espoir. Puisque durant l’expérience, les participants passaient le questionnaire sur l’espoir de trait : le fameux réservoir tel un trait de personnalité. Ce résultat sous-entend que les signaux positifs sont davantage marquants chez une personne qui a déjà une grande capacité à espérer, un haut espoir dispositionnel, un grand réservoir d’espoir.

Voilà. En une phrase si on se base que sur cette étude, une simple musique augmenterait l’état transitoire d’espoir d’une personne MAIS uniquement si celle-ci a été déjà une bonne disposition personnelle à le recevoir, c’est-à-dire à un haut niveau d’espoir de trait. Est-ce que c’est assez clair ? Pas de remarques ou de questions ? Avant de continuer, mini interlude musicale, si ça vous dit. Pour la musique diffusée durant cette expérience, c’était une musique qui avait déjà été scientifiquement associée aux émotions positives (joie) dans de précédentes études. Juste pour s’amuser un peu, auriez-vous une idée du genre de musique ou une musique particulière qui aurait pu être diffusée ? La musique diffusée dans l’expérience était celle-là : Audio 06. Voilà, donc pendant 2 minutes, les participants du groupe expérimental avaient écouté Une petite musique de nuit de Mozart.

L’espoir généralisé (espérance)

Domaines  d’espoir : espoir individuel ou partagé

Chaque musique provoque une certaine émotion et peut être jouée de différentes manières, comme dans un certain en genre, un certain rythme, une certaine tonalité ou modalité (ionien : optimisme ; dorien : espoir), etc. La musique c’est un seul concept pour plusieurs manières de l’exprimer. Hé bah, même chose pour l’espoir. C’est un seul concept, pour plusieurs manières de l’exprimer. Et pour mettre des mots et catégories sur les différentes manières de l’exprimer, plus d’une dizaine de théories, avec parfois ses questionnaires, ont été développés.

Puis en 2022, dans une méta-analyse regroupant 66 articles dans 10 disciplines différentes, la chercheuse Emma Pleeging et ses collaborateurs, ont tenté de regrouper toutes ces différentes manières d’exprimer l’espoir, dans toute sa diversité. Et elle résume le tout en un tableau décrivant 7grands domaines (ou « modes » d’espoir reprenant l’expression de Darren Webb (2007) dans leur article de 2022).

Je vous mettrai tout dans les notes d’émission, pas envie de faire un listing ennuyant ici. L’espoir est catégorisé selon son objet, sa source, son expérience subjective et ses effets. Le tout, en fonction du « locus of hope », du lieu d’espoir qu’il soit interne, à notre petite personne, ou externe du social à la spiritualité. Pour nous pour vulgariser en cet épisode, en gardant cette notion d’interne et externe, on regroupe tous les espoirs en deux domaines fourre-tout : entre un espoir spécifique et un espoir généralisé. Et il nous reste d’ailleurs quelques mots à dire sur ce dernier, sur l’espoir généralisé, avant de clore ce dossier.

Plus précisément ce qu’elle a réalisé c’est une méta-analyse phénomographique interdisciplinaire. Trois gros mots d’un coup, jackpot. Alors méta-analyse, ça veut qu’on regroupe plusieurs articles sur un même sujet. Au nombre de 66 ici. Interdisciplinaire ça veut dire qu’elle regroupe plusieurs disciplines. 10 au total (sciences économiques, politiques, sociales, environnementales, humaines, de la santé psychologie, philosophie, théologie et purement théoriques fondamentales). Enfin le mot phénomographique, veut juste dire classer les différents sens et définition d’un mot – ici l’espoir – dans de grandes catégories qu’on pourrait illustrer sur un graphique ou dans un tableau. Et ce qui est intéressant ici donc, c’est d’évoquer l’espoir comme la musique : un phénomène global parmi lequel on peut décrire différents modes.

L’espoir en 4 grandes thématiques

Des questionnaires multi-dimensionnels existent déjà. Par exemple celui d’Anthony Scioli : le Comprehensive Hope Scale (Scioli et al., 2011, https://doi.org/10.1037/a0020903). En 56 items, il sépare le grand réseau de croyances et valeurs d’espoir en 4 grandes zones, comme les modes de musique. 4 grands types d’espoir, desquels il suppose d’ailleurs avoir des différences culturelles (Scioli & Biller, 2009).

Le premier le plus basique est un espoir de survie individuel. Si on se serein ou piégé dans la vie. C’est aussi savoir si on a confiance en l’autre. Avoir espoir en l’autre. Ensuite, proche de ce dernier, il décrit un espoir d’attache, surtout émotionnel et lié aux relations inter-personnelles. C’est l’ouverture vers les autres et d’autres possibilités. J’espère me sentir entouré et aimé. Troisièmement, un espoir de maîtrise et de contrôle d’une situation sur le long terme, comprenant aussi la collaboration, où la personne cherche à trouver un chemin pour atteindre ses objectifs. Exactement la même chose que dans la théorie de Snyder. Et enfin, un espoir spirituel comprenant la foi, où nos espoirs donnent un sens à notre petite vie parmi un tout plus grand (Anthony Scioli, 2020 : https://doi.org/10.1007/978-3-030-46489-9_14). Deux items pour illustrer évaluant cet espoir spirituel : La foi donne la force de poursuivre ses rêves (D’accord / Pas d’accord) Je me sens proche d’une force supérieure (D’accord / Pas d’accord)

Analyse phénomographique de l’espoir dans une méta-analyse interdisciplinaire qui sépare 7 différents
modes d’expression l’espoir de Pleeging, van Exel & Martijn Burger (2022) reprenant les « modes » d’espoir de Webb (2007)

Espoir particulier et espoir généralisé

Selon ce que j’en lis, en vérité la grande différence entre ces deux espoirs, ce n’est pas tant que ce soit individuel ou pas, c’est davantage de savoir qui en tire les bénéfices (Kwong, 2018 ; Pleeging, van Exel & Martijn Burger, 2022). Si je deviens le roi des pirates, ce dont je tire de cet événement espéré est uniquement des bénéfices personnels. Par contre, si on reprend le rêve de Martin Luther King, les bénéfices de l’événement espéré dépassent sa petite personne. L’espoir généralisé, se définit donc comme un espoir au moins partagé, et au mieux concernant la foi en la vie et l’humanité en général.

On parle aussi d’espoir : interpersonnel, fondamental ou radical

Optimisme ou Espoir généralisé ?
Pour certains chercheurs en psychologie (Snyder, Rand & Sigmon 2018), en linguistique (e.g, Balouchzahi, Sidorov & Galbukh, 2023 : https://doi.org/10.1016/j.eswa.2023.120078) ou même en philosophie politique (Jean-Claude Coiffet professeur de SES, 2006 sur canal-u.tv) cet espoir généralisé équivaut à l’optimisme. Différence déjà évoqué en ce début de dossier…
Sauf que cette fois-ci, c’est beaucoup plus discuté. Pour certains c’est la même chose et pour d’autres psychologues et philosophes, c’est catégorique, c’est différent (e.g., Corinne Pelluchon, 2023 : L’espérance, ou la traversée de l’impossible ; Philomonaco (2023) « L’espoir fait-il vraiment vivre ? » sur Youtube). En philosophie, de ce que j’en ai lu, c’est surtout pour différencier l’optimisme en tant que notion psychologique de l’espérance (ou espoir généralisé) en tant que notion philosophique voire théologique.

L’espérance

L’espoir spécifique est donc associé à nos petits désirs individuels. Je veux devenir le roi des pirates ou j’aimerais un jour comprendre cette histoire de plan et dimension en mathématiques à l’aide d’une chips. Bon voilà, chacun ses espoirs spécifiques. Quand à l’espoir généralisé c’est avoir espoir en quelqu’un, ou en Dieu, mais aussi avoir espoir qu’un jour tous les êtres humains seront libres et égaux, ou que le dérèglement climatique ne soit pas catastrophique, ou plus cyniquement simplement espéré survivre. Des espoirs qui nous dépassent nous en tant que petite personne et majoritairement contexte-dépendant.

En philosophie, on ne parle pas d’espoir généralisé, mais d’espérance : Audio 07 Hope – The_Mountain. Espérance et espoir généralisé c’est synonyme, ça concerne l’Histoire avec un grand H et pas ma petite personne et mes petits désirs personnels. Telle une note qui se répète constamment le long du temps, l’espérance c’est savoir que les signes avant-coureurs de l’événement espéré sont déjà là, mais encore loin d’être établis dans notre monde actuel.

Pour l’anecdote, je trouve ça assez drôle qu’en mathématiques, en probabilités, on appelle la valeur moyenne des probabilités, l’Espérance. L’incertitude et la probabilité des événements étant en plus une notion importante pour parler d’espoir. Il y aurait vraiment un angle de dossier à faire entre espoir et probabilité. Bref… C’était juste pour évoquer le mot espérance, qui pour moi et d’autres psychologues et linguistes est synonyme à notre catégorie d’espoir généralisé.

Philo : Espoir spécifique

Pour les philosophes, mais aussi certains psychologues et politistes que j’ai lu dans leurs discussions, l’espoir spécifique est ou peut devenir illusoire. Et alors, le seul vrai espoir en qui nous devrions donner de l’énergie c’est un type d’espoir généralisé. J’essaye d’être plus clair.

Disons que j’espère être le meilleur pongiste de tous les temps. Ma maman m’a dit que j’étais le meilleur, je me trouve également très doué, mon service est presque irrécupérable tellement que je mets d’effet dans la balle, et j’arrive à déceler les points faibles de mes adversaires. Super, le type il a ego monstre prenant la grosse tête comme une pastèque. Il se trouve que je gagne énormément au début. Puis arrive un moment où je perds. Mais pas qu’une fois. Deux, puis des dizaines et dizaines de fois à la suite. J’ai alors deux solutions. Soit je me rends à l’évidence que je ne suis pas le meilleur pongiste, mon désir n’était alors qu’illusion et c’est la grande déception. Soit, tellement j’ai un espoir intense, je m’obstine dans mon petit monde illusoire comme quoi un jour j’y arriverai.

Les résultats de l’espoir spécifique ne comblent jamais entièrement les attentes espérées. L’espoir spécifique rendra toujours quelque chose d’insatisfait, sera toujours déception. C’est cette vision négative de l’espoir que les grecques antiques en avait. Un espoir égoïste, individuel et surtout illusoire (Philomonaco (2023) « L’espoir fait-il vraiment vivre ? » sur Youtube). C’est la fameuse expression dite avec dédain : « ouais, ouais, ouais, l’espoir fait vivre hein ! » La sagesse d’époque aurait été d’ignorer toute chose qui n’est que probable pour se limiter qu’à la certitude nécessaire.

Du coup, si cet espoir spécifique ne donnera qu’illusion et insatisfaction, le seul espoir en qui nous devrions donner notre énergie, est un espoir généralisé, davantage collectif et intergénérationnel. De manière caricaturale, dans de nombreuses œuvres de fiction, il y a très souvent un personnage qui se sacrifie pour faire perdurer l’espoir d’une idée ou d’une action. Dans Star Wars par exemple, bon nombre de personnages se sacrifieront au nom de la résistance, qui est l’espoir généralisé à perdurer, contre l’empire.

Philo : Espoir généralisé

Si ce n’est pas assez clair, je peux vous raconter une nouvelle petite histoire. Mais cette fois-ci, à la fin, je vous poserai une question. J’invite à votre attention. Imaginons. Nous sommes toutes et tous sur un bateau. Perdus. À la dérive, depuis plusieurs jours. Vous, nous, tout l’équipage est totalement désespéré de pouvoir s’en sortir. Nous n’avons plus de nourriture, l’eau potable se fait rare et nos corps sont épuisés. Le soleil tape fort et il y a même des corbeaux, tels des vautours, croassant et tournoyant dans le ciel comme si notre bateau était déjà un cimetière ambulant. Totalement désespérés, nous n’avons plus aucun espoir d’atteindre la moindre côte. Aucune terre à l’horizon. Tout l’équipage se laisse mourir. Pourtant, il y a bien un signe avant-coureur d’espoir, dans cette histoire. Et c’est là, la question que je vais vous poser : où est l’espoir dans cette histoire ?

Dans cette histoire les signes avant-coureurs de l’événement espéré, c’est-à-dire trouver une terre sur laquelle accostée, ce sont les corbeaux. Un corbeau ça ne vit pas comme ça au beau milieu de l’océan. Ça peut bien être un signe qu’une terre est probablement pas loin. L’espoir généralisé, repose très souvent sur ça. Pour citer la philosophe Corine Pelluchon qui évoque des définitions proches que ce que je vous raconte là, l’espoir généralisé – ou espérance – c’est « la capacité de déchiffrer dans le chaos du réel, ces signaux faibles d’un changement qui pourrait ouvrir le possible » (Philomonaco (2023) « L’espoir fait-il vraiment vivre ? » sur Youtube).

Trouver les signaux parmi son environnement. On en revient à une approche perceptive de l’espoir. Pour retrouver ou revigorer l’espoir, on a alors ici un autre levier : montrer à la personne qu’il y a déjà-là des signes avant-coureurs de l’événement espéré. Et si on ne les perçoit pas, ces signes, ou qu’ils sont absents, alors on est en plein désespoir.

Désespoir Vs Espoir

C’est en grand manque de ce dossier, de ne pas avoir encore évoqué le désespoir. Surtout qu’en plus, il n’y a pas d’espoir sans désespoir. Ce sont deux mots pas si contraires. Ils coexistent. Il n’y a pas espoir sans souffrance au préalable. Certains philosophes diront même que  « du désespoir naît l’espoir » : Audio 08 – Hope Background Music – The Mountain. (e.g., interview de Jack Kwong sur la chaîne Youtube de Brain in a Vat (2021)). C’est la même musique utilisée en début de ce dossier pour illustrer l’espoir, gardant cet aspect triste ou incertain. Comme si pour l’évoquer, nous étions obligés de connaître le désespoir.

Au quotidien, quand je dis que je désire dormir ou manger, c’est parce que j’en ai la capacité. Mais quand tout à coup on espère dormir ou manger, ça devient tout de suite beaucoup plus dramatique. Quand on espère quelque chose d’aussi vital, c’est que les probabilités de l’événement désiré ont drastiquement chuté. Difficile donc de parler d’espoir sans évoquer le contexte dans lequel il est entretenu. Un contexte souvent lié à la souffrance.

Il existe d’ailleurs certaines études montrant qu’un haut niveau d’espoir prédit une meilleure tolérance à la douleur (e.g., Snyder et al., 2005 : https://doi.org/10.1111/j.1467-6494.2005.00318.x), c’est-à-dire tenir et persévérer plus longtemps malgré la souffrance. C’est donc aussi à mettre en lien avec la persévérance rapidement déjà évoqué. Enfin, c’est aussi à mettre en lien avec un dernier concept psychologique à évoquer – et qui est aujourd’hui répandu et populaire – je nomme : la résilience.

Encadré philo
Certains points de vue philosophiques différencient espoir et désespoir par la prédominance ou non des facteurs externes dont notre événement espéré dépend. Autrement dit, plus l’événement espéré dépend de facteurs externes à soi (météo, les autres, des événements sociaux…), plus on désespoir et donc on n’y croit pas. Par exemple, dans l’éco-anxiété, c’est typiquement ça. On a très peu de possibilité d’action à l’échelle individuelle, du coup ça nous mine le moral. Si je comprends bien, ça voudrait dire que le seul espoir le plus sûr, le plus fort et serein serait ceux qui dépendant uniquement de soi. Pourtant… c’est critiquable. Car nos propres désirs personnels sont déjà illusoires, en fantasmant l’événement espéré comme un résultat pleinement satisfaisant.

Résilience Vs Espoir spécifique

La résilience c’est (concept énormément développé à la base par Boris Cyrulnik), suite à un traumatisme (ou plus généralement un lourd échec pesant psychologiquement), pouvoir retrouver une vie normale épanouie sans oublier l’événement traumatique survenu. La résilience et l’espoir sont très souvent deux grandes variables allant de pair – presque interchangeables – pour étudier ce qui mène au bien-être (Yıldırım & Arslan, 2020 ; Murphy, 2023 ; Munoz, Hanks & Hellman, 2020 : https://doi.org/10.1037/trm0000224). (C’est l’espoir qui semble prédire l’existence ou non de résilience. En gros, la perception d’espoir est corrélé à la dépression, et la résilience n’est qu’un moteur de plus (une variable modératrice) pour accentuer cet effet. Mais comme on a peu d’études sur ces relations et différences, je ne m’avance pas trop. Pour un énorme papier entre espoir, résilience et bien-être et revenant sur quasiment toute la théorie de l’espoir on a : Alena Slezackova, 2017.)

Résilience Vs Espoir généralisé

Par exemple, dans une étude états-uniennes (Gallagher et al., 2020 : https://doi.org/10.1016/j.beth.2019.06.001) sur plus de 200 personnes ayant un trouble anxieux, ils ont montré que l’espoir chez les personnes (évalué par le questionnaire de Snyder) était plus élevé après une thérapie cognitivo-comportementale (TCC) par rapport à avant (et le tout par rapport à d’autres groupes contrôles, évidemment). On y revient à dire que l’espoir serait presque thérapeutique.

En présence de maladie chronique, l’espoir est carrément compris comme un « mécanisme d’adaptation » (Robieux et al., 2018 : https://doi.org/10.1016/j.psfr.2016.12.003). Et donc sous-entendu que plus on a une capacité d’espoir – un haut niveau d’espoir – plus on est capable d’endurer des difficultés au quotidien. L’espoir serait donc un levier important voire incontournable pour le bien-être de la personne en souffrance au quotidien. L’espoir fait vivre, fait survivre, littéralement.

Approche émotionnelle de l’espoir

Ce que j’évoque là, entre espoir, résilience et bien-être, ce sont des études dans le monde de la santé utilisant un énième questionnaire sur l’espoir davantage centré sur les émotions et ressentis subjectifs (Pleeging, Burger & ban Exel, 2019 ; Morote et al. 2017 : https://doi.org/10.1186/s40359-017-0205-0). Celui-ci s’appelle le Herth Hope Index le questionnaire de Kaye Herth.(1992 ; en français : Gronier et al., 2023 : https://doi.org/10.1016/j.erap.2022.100822). Je vous donne encore une fois rapido 2 des 12 items en exemple : Je suis anxieux ou anxieuse face à l’avenir (D’accord / Pas d’accord) Je sens que ma vie a de la valeur et de l’intérêt (D’accord / Pas d’accord)

Un tel questionnaire ne sort de nulle part. Il existe tout un champ théorique (Cohen-Chen & Pliskin, 2024 : https://doi.org/10.1080/10463283.2024.2347815) autour de l’espoir associé aux émotions. Comme la théorie de Snyder associée à la cognition et la motivation. Cette théorie part de celle de James Averill et collaborateurs (Averill, Catelin & Chon, 2012 : https://doi.org/10.1007/978-1-4613-9674-1) définissant l’espoir à : des émotions ressenties dépendant de la perception de la probabilité que les événements espérés surviennent. Ok. Une longue phrase pour dire que ce sont juste les émotions qui comptent, peu importe si ce que je perçois et crois de l’avenir est rationnel ou non. plusieurs « métaphores » : a vital principle, a source of light and warmth, a form of support, elevated in space, a physical object or things, deception, and pressure

Le suicidaire désespoir

Selon ce qu’on évoque là, quelqu’un qui n’a aucun espoir serait donc totalement insatisfait, désespéré, et n’aurait plus de raison de vivre. Littéralement. Que la vie n’ait plus d’intérêt à être vécue. Que le désespoir alors prédise même le risque de suicide. Ça c’est ce qu’on en pense philosophiquement. Voire même le « bon sens », comme on dirait sur les plateaux télé. Mais qu’en dit la science ?

Je vous propose une petite anecdote, un résultat étonnant d’une étude de Collin Davidson et collaborateurs (2009 : https://doi.org/10.1521/suli.2009.39.5.499). Ils ont étudié le risque de suicide avec l’espoir et d’autres variables comme le sentiment d’exclusion. J’aime bien cette petite étude car ses résultats vont à l’inverse de ce qu’en pensaient les chercheurs. Alors qu’ils s’entendaient à corréler un bas niveau d’espoir avec de grandes capacités d’idées et de comportements de passage à l’acte, ils trouvent l’inverse : un haut score d’espoir est corrélé à un haut score de capacités de passage à l’acte suicidaire. Contre-intuitif, n’est-ce pas ?

En fait, c’est parce qu’ils utilisent le questionnaire de Snyder pour évaluer l’espoir. Questionnaire, comme on l’a évoqué, qui est énormément axé sur les capacités à se projeter vers une action future. Se planifier ses petites étapes pour monter au Mont-Blanc, refuge par refuge. Cette capacité à se projeter vers une action future qui est l’exacte dimension qu’on retrouve aussi dans le questionnaire évaluant les « capacités de passage à l’acte suicidaire ». Ainsi, les deux questionnaires – qui n’ont pourtant théoriquement rien en commun dans la manière dont ils ont été construits – évaluent en réalité bien quelque chose en commun : cette idée de se projeter vers une action. Le fait est, que tant que les chercheurs utiliseront le questionnaire de Snyder pour évaluer l’espoir, les comportements et idées suicidaires auront toujours ces corrélations contradictions avec l’espoir.

Je trouvais que c’était intéressant de vous le partager. De montrer que les questionnaires ne sont que des outils qu’on doit réinterpréter derrière. On ne peut pas mettre toutes les réponses à nos questionnaires dans une machine pour qu’il puisse en dresser correctement nos profils psychologiques. Il y a toujours besoin d’interprétation derrière, parmi le contexte, ou la manière dont les outils ont été construits. Ici, en sciences, oui le désespoir prédit bien le risque de suicide (Davidson & Wingate 2013 : http://dx.doi.org/10.1080/17439760.2013.787446), c’est juste que dans cette étude là, c’est l’outil utilisé pour évaluer l’espoir qui est limité ou trompeur.

Dans One Piece – oui toujours, car je me mets à regarder One Piece en écrivant ce dossier – un certain personnage a le « pouvoir » d’imposer un certain état émotionnel à une personne. Chaque émotion étant associée à une couleur. Et le désespoir est le mélange de toutes ces couleurs, de toutes ces émotions : le « Noir de la Trahison ». Il permet de retourner la personne contre ses propres désirs, espoirs et amis.

Le néant désespoir

Quand on pense à une personne désespérée, c’est souvent à cette caricature qu’on pense : une personne qui ne veut plus vivre totalement désespérée au fond du trou. « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », comme le dit l’expression. Là, bah il n’y a plus grand-chose. Ni vie, ni espoir. Pourtant, on peut peut-être être sans espoir de deux manières. Et là, c’est plus ce que j’ai entendu ou lu en philosophie. Quelqu’un sans espoir peut être soit totalement insatisfait, comme évoqué juste avant, soit totalement satisfait s’accommodant très bien de sa petite vie. L’un ne voit pas comment une société aussi injuste puisse exister, l’autre fait partie des plus privilégiés. Tous les deux n’ayant plus rien à espérer de ce monde (Jean-Claude Coiffet, 2006). Comme s’ils étaient piégés dans leur réalité imposée.

Bon, on n’est bien d’accord qu’il y en a un des deux qui est beaucoup plus piégé que l’autre. Je rappelle que l’espoir est socialement situé. Les minorités et groupes de personnes dominées ont tendance en moyenne à exprimer moins d’espoir que les personnes du groupe dominant d’une société. C’était pour introduire un nouvel extrait audio : Audio 09 – France Gall « Résiste » by Joul. Ce sont les paroles du tout début de la chanson. (« Si on t’organise une vie bien dirigée ; Où tu t’oublieras vite / Si on te fait danser sur une musique sans âme ; Comme un amour qu’on quitte / Si tu réalises que la vie n’est pas là ; Que le matin tu te lèves ; Sans savoir où tu vas / Résiste. »)

Vous me voyez peut-être venir, après une dimension cognitive, émotionnelle et sociale c’est sur une vision politique de l’espoir que j’aimerais conclure ce soir. « Si on t’organise une vie bien dirigée » et « Si on te fait danser sur une musique sans âme ». Le on sous-entend évidemment une autorité qui nous impose une manière de vivre. Quitte à casser nos espoirs individuels au nom de l’autorité dominante. « Comme un amour qu’on quitte », « Où tu t’oublieras vite ». Il y a en plus sous-entendu que nos espoirs font partie de notre identité, qu’on a déjà évoqué. Un grand philosophe de l’espoir, de l’espérance est Ernst Bloch (The Principe of Hope, 1959). On le cite assez souvent en philosophie, en paraphrasant que, en gros, l’élaboration d’utopies espérées est une fonction essentielle de la conscience humaine. Pour vulgariser, taire nos espoirs, c’est taire notre humanité.

Essentielle, jusqu’à sa propre santé. On a parlé de bien-être. Hé bah, augmenter l’insécurité d’une personne par exemple en l’interdisant de contrat de travail indéterminé pour à la place des petits contrats temporaires ici et là, réduit les espoirs d’une vie stable chez la personne et de fait son bien-être (Pleeging, Burger & ban Exel, 2019).

Conclusion

L’espoir fait vivre (positivement)

Pour conclure, l’espoir fait vivre, survivre même. Et dans le bon sens du terme. (L’espoir nous aide à confronter l’inévitable mort (Milona, 2020).) C’est ce qui nous fait lever le matin. C’est même ce qui nous définit parmi notre identité. Nous enlever nos espoirs, où rendre une population amorphe de ses espoirs, c’est casser les identités et surtout les capacités d’action qui font ce que nous sommes, humains, et en vie. Créer l’illusion qu’il n’y ait plus d’espoir est un moyen d’oppression et d’assujettissement. « Si tu réalises que la vie n’est pas là ; Que le matin tu te lèves ; Sans savoir où tu vas / Résiste. » En somme, cette chanson et cette conclusion, est une ode à la diversité des espoirs, à la vie, à la démocratie.


Et je n’exagère pas en disant ça. « L’espoir est nécessaire à une démocratie pour exister et fonctionner », nous écrivent les auteurs en sciences politiques (Snow, 2018 : https://doi.org/10.1111/meta.12299 ; Sleat, 2015 : http://dx.doi.org/10.1080/13569775.2013.785826 ; Milona (2020) citant aussi Stahl (2020) et Stockdale (2019)). En quoi l’espoir est nécessaire à la démocratie ? Pour deux raisons. Premièrement, parce que si on a aucun espoir en l’autre, que d’autres citoyens marchent avec nous pour des solutions collectives, politiques, c’est peine perdue. Si on est seul(s) à imposer ses désirs et espoirs, bah… c’est l’inverse de la démocratie.

Approche politique de l’espoir

Et deuxièmement, l’espoir est nécessaire à la démocratie dans son expression citoyenne. L’espoir politique est « le désir que la politique s’améliore à l’avenir, où la manière dont nous espérons que les choses évolueront » et ça en fonction de nos propres idéaux et valeurs politiques (Sleat, 2015). Le capitaliste libéraliste espère un monde où tout tourne autour de la propriété individuelle, quitte à se libérer des taxes et impôts collectivisés. Le socialiste progressiste espère à l’inverse une meilleure redistribution des richesses, vers une organisation sociale moins inégale. Pour ne prendre que deux exemples parmi tout le spectre politique. Et chacun accordera ses comportements à ses valeurs et espoirs. C’est par l’espoir qu’on change le monde, ou en tout cas qu’on s’engage pour (e.g., contre le changement-climatique, Geiger, Dwyer & Swim, 2023 : https://doi.org/10.3389/fpsyg.2023.1139427).

Jean-Claude Coiffet (professeur de SES, 2006 sur canal-u.tv) parle de progressisme, de progrès pour évoquer cet espoir politique. Le progressisme dans le sens politique du terme, c’est-à-dire améliorer quotidiennement vers un progrès social ce qui existe déjà. Il n’a pas la même définition du mot « espoir ». Pour lui l’espoir il le définit comme on a définit l’optimisme dans ce dossier, quelque chose de passif ; et l’espoir qu’on a définit dans ce dossier équivaut pour lui, en gros, au progrès. Et le progrès, c’est avant tout l’éducation : ne pas laisser des gens ignorants, sans espoir ou moyen d’établir ses propres espoirs.

Pour qu’une démocratie fonctionne elle a besoin de cette pluralité d’espoirs pour construire un monde qui nous correspond, à nous toutes et tous. (Qui dit pluralité des espoirs, dit forcément déception et parfois désespoir (Sleat, 2015).) Encore une fois : si on est seul(s) à imposer ses désirs et espoirs, bah… c’est l’inverse de la démocratie. Mieux, c’est grâce à la pluralité des idées et conception du monde que d’autres espoirs encore peuvent naître, d’une comparaison avec ce qui existe déjà (Jean-Claude Coiffet, 2006 sur canal-u.tv ; Jack Kwong, 2021 sur Brain in a Vat).

L’espoir fait vivre (négativement)

Résiste. Garder espoir, on pourrait même dire que c’est de la résistance, peu importe les voix pour l’exprimer. À ce sujet, la série Andor de Star Wars l’évoque pas mal. Lorsqu’on garde espoir, au moins, on agit, on s’engage, on fait, on avance, on progresse vers quelque chose qui nous tient à cœur, qui nous tient en vie, et qui – théoriquement selon nos valeurs – améliore la nôtre voire celle des autres pour une meilleure société. Et ça peut-être même en vain. Pour certaines personnes, l’espoir est synonyme de naïveté, par exemple. Je ne suis pas trop d’accord avec ça. Par contre, on peut quand même se faire miroiter par de faux espoirs


Une citation tirée des films et bouquins Hunger Games. Ce sont les paroles du tyran de l’histoire : le président Snow exerçant son pouvoir sur tous les districts. Ainsi, des gens, des politiques ou une autorité peuvent tout à fait nous miroiter des « faux espoirs » (Petersen et al., 2014 : https://doi.org/10.1177/1363459314555378). Des espoirs contrôlés, ou des espoirs de solution carrément inventées sur un problème ou une peur totalement imaginaire. Comme, la peur de l’autre ou d’un envahisseur. L’espoir est une rhétorique récurrente en politique assez puissante, au point que certains scientifiques politistes parle de : « pouvoir de l’espoir ». Un espoir politique qui peut, par conséquent, être à double-tranchant. Aller un dernier extrait audio, encore une fois sorti d’un film. Ici Matrix où c’est l’architecte qui parle :

Conclusion-résumée

Mais je ne vais pas vous laissez là-dessus. Sur un mi-force mi-faiblesse de l’espoir. J’aimerais quand même conclure, sur le côté plus optimiste de la « plus grande force de l’humanité », pour reprendre l’expression. Sur une conclusion-résumée en répondant à la question : comment peut-on retrouver espoir ? On a évoqué 4 choses : croire, soutien, probable, agir.

D’abord « croire ». Comme le corbeau du désespoir tournoyant au-dessus du bateau, il était pourtant un signe avant-coureur qu’un terre n’était pas loin. Il fallait juste le voir pour y croire. L’idée est alors de mettre en évidence le « déjà-là ». Les signes avant-coureurs déjà présents associés à nos espoirs. Par exemple, tout en restant très vague, si c’est un État social ou société d’entre-aide que nous espérons, il y a déjà-là des syndicats et associations. Un moindre mal, mais un début. Se concentrer sur l’événement positif attendu et les déjà-là présents réduit l’anxiété et entretient l’espoir.

Ensuite, le mot « soutien ». Autre chose qui réduit l’anxiété et entretient l’espoir, c’est la confiance en l’autre et le soutien social, qu’il soit familial, amical ou plus globalement faire partie d’un groupe solidaire.

Ensuite le mot « probable ». Pour retrouver espoir, se concentrer en premier sur nos espoirs qui nous semblent les plus probables est une bonne idée. Très souvent, ce sont ceux dont on a un contrôle dessus, et qui ne dépendent pas entièrement de facteurs extérieurs, comme l’espoir de voir son équipe favorite gagner ou l’espoir de gagner au loto. On préférera des espoirs centrés sur sa personne comme gagner son match de tennis de table, atteindre une certaine hygiène de vie ou s’éduquer ou améliorer sa connaissance sur un domaine particulier. Augmenter la probabilité que l’événement se concrétise est un levier d’action pour retrouver espoir.

Et pour augmenter cette probabilité on va agir en fonction. C’est le quatrième et dernier levier. Espérer c’est « désirer activement » ou vouloir que cet événement se mette en place. Pas comme l’optimiste qui suppose de manière fataliste : ce qui arrivera, arrivera peu importe mes actions. Pour entretenir l’espoir, le mieux est de tracer plusieurs chemins, étapes par étapes, pour parvenir à l’objectif espéré. Si je veux gagner un match de tennis de table contre un gaucher, il faudrait mieux, peut-être, que je travaille mon revers, par exemple. Et ça étape par étape.

Et pas obliger que ce soit de manière froide et robotique voire un plan machiavélique ou le fait d’activement militer si on parle d’espoirs sociétaux. Juste faire des choses en raccord avec nos croyances et valeurs c’est déjà entretenir nos espoirs. C’est déjà résister, comme l’exprime la chanson de France Gall. Par exemple, si ça nous fait plaisir, simplement partager sa petite vie quotidienne dans des vlogs et photos. Rien que ça, l’activité prône des valeurs de liberté et d’égalité où toute personne est tout aussi intéressante qu’une célébrité ou quelqu’un au pouvoir. « Résiste / Prouve que tu existes. » Autres exemples, jouer dans une équipe de tennis de table qui prône des valeurs conviviales et collectives ; ou encore participer à Podcast Science qui prône des valeurs de diffusion de la connaissance. (Les articles scientifiques payants : malheur à mon espoir d’une connaissance libre d’accès à toutes et tous !) Connaissance, qui permet de nous éviter des faux espoirs, des espoirs illusoires…

Vidéo sur l’espoir (2024) d’Institut Jane Goodall France :


Une citation entendue dans la série One Piece. Un petit personnage demande au plus âgé : « Comment on peut redonner espoir aux gens ? » Le personnage plus âgé répond : « En commençant par garder espoir en eux. »

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