Le point fixe qui bouge

J’vais vous parler d’un point fixe mais qui pourtant se met à bouger. Je l’ai expérimenté en regardant le ciel étoilé. Quand la Lune n’est pas là et qu’il fait bien sombre. Tout est sombre, et les seuls trucs lumineux distinguables sont quelques étoiles. Alors que j’admire scintiller l’une d’entre-elles, j’ai l’impression qu’elle est en train de légèrement se déplacer. Le point lumineux bouge lentement plutôt de manière fluide. Alors c’est quoi ? Un OVNI ou bien ma simple imagination ? (La vague belge d’OVNI Une panique engendrée par les médias ?, 2014, Jean-Michel Abrassart et Nicolas Gauvrit)

Ce mouvement est une illusion. On l’appelle l’effet autocinétique (autokinetic, en anglais).

L’effet inverse à l’effet auto-cinétique est l’autostase, lorsqu’une lumière vive en mouvement dans un ciel sombre apparaît immobile.

➡️ Cette chronique a été réalisée pour l’épisode 546 de Podcast Science ⬅️

Effet autocinétique

Pour le mettre en évidence expérimentalement, c’est très simple. Il suffit de se mettre dans le noir, le plus absolu possible, et qu’en face de soi il y ait au loin uniquement un point lumineux. En regardant ce point lumineux on aura tendance à le voir bouger. Bien que ce point soit objectivement fixe, il nous paraît subjectivement en mouvement. C’est ça l’effet autocinétique. On s’imagine qu’un point fixe est en mouvement. Et plus ce point est petit et faiblement lumineux, plus l’effet autocinétique est important.

Bon, après, ce sont dans des conditions spéciales quand l’environnement est uniformément sombre et qu’il n’y ait que très peu de repère visuel. Mais des conditions qu’on peut parfois connaître dans la vie de tous les jours. La nuit en regardant les étoiles donc, ce qui peut donner des trucs assez drôles à voir des OVNI tournoyer, mais aussi la nuit quand on est pilote d’avion, par exemple. Et là, ça devient déjà un peu plus dangereux. Du coup, on recommande aux pilotes d’activement chercher des repères visuels pour éviter de se laisser guider par des mouvements illusoires.

Et ce mouvement illusoire est totalement aléatoire. Que ce soit dans sa direction et son amplitude. Si on met par exemple Pascal dans une pièce sombre à fixer un point lumineux, puis ensuite que ce soit Julie dans cette même condition, puis ainsi de suite une personne une à une, tout le monde jugera un déplacement du point lumineux totalement différent. C’est totalement aléatoire.

Pourquoi ?

Chercher activement permet non seulement de prendre plus en compte des points de repère mais aussi d’activer le côté musculaire. Parce qu’a priori, cet effet autocinétique serait dû soit à une fatigue musculaire soit un mouvement oculaire pris comme un mouvement de l’environnement soit une mauvaise prédiction par un manque de repère ou d’activité musculaire…Et, c’est important à dire, ce ne sont pas les saccades oculaires qui nous font croire qu’un point est en mouvement, mais bien une mauvaise interprétation ou prédiction créer par le feedback moteur à ce qu’on perçoit. Feedback qui normalement prédit un mouvement, confirme l’emplacement spatial ou identifie la cause d’un mouvement : qu’il proviennent de soi ou de l’environnement. Comme tout est flou sans repère, les mauvais feedbacks donneraient l’illusion prédictive d’un mouvement.

Effet étudié en psychologie sociale

Voilà. Je vais ai décrit l’effet autocinétique, qui est en rapport avec un POINT regardé, et donc dans le thème de cet épisode. Je pourrais m’arrêter là, point final, 1 minute chrono. Juste à cette illusion. Mais tant qu’à faire, autant vous dire quand est-ce que j’en ai entendu parlé en premier. C’était sur les bancs de l’université, pendant un cours de psychologie sociale. Et là vous allez me dire, quel est le rapport entre une illusion plutôt visuelle et le côté social. Et c’est là que c’est un peu intéressant. Le côté totalement aléatoire et subjectif du mouvement imaginé est utilisé pour étudier le phénomène de normalisation.

Normalisation individuelle

Avant d’en parler, je reprends un peu l’expérience utilisée pour vous la détailler. D’abord, on place le participant ou la participante seul·e dans le noir, à fixer un point lumineux à quelques mètres de distance. Appelons cette personne Wallace. Wallace, comme chaque participant de l’expérience, a évidemment aucune idée de l’existence de cette illusion. Il regarde le point lumineux, et il le voit bouger au bout d’un moment. On lui demande alors d’évaluer de combien de centimètres s’est déplacé le point après un court laps de temps, de quelques secondes (dès qu’il bouge). Disons que Wallace nous dit que le point s’est déplacé de 12 centimètres.

Puis on répète la même expérience avec Wallace, encore et encore. Il nous dit alors que le point s’est déplacé de 9 centimètres, de 14, de 8, de 10 centimètres, etc, etc. Le fait ait qu’il semble tourner autour d’une même moyenne. Une moyenne de 10 centimètres, qui pour lui semble acceptable. Il s’est alors créé une sorte de norme individuelle. Les chercheurs en psychologie sociale, se sont ensuite demandés si ça pouvait se réaliser aussi à l’échelle d’un groupe.

Normalisation sociale

On fait alors passer cette même expérience à plusieurs personnes isolément, tout d’abord. Wallace tourne sur une moyenne de 10 centimètres. Disons que pour un autre participant, il se stabilise autour d’une norme individuelle de 50 centimètres. Appelons ce second participant Charles. Donc, seul dans l’expérience, Wallace voit le point se déplacer de 10 centimètres, Charles de 50 centimètres. Que se passe-t-il maintenant quand on les met ensemble, dans la même pièce, toujours pour évaluer la distance parcourue par le point lumineux ?

Dans cette nouvelle condition collective, la première fois Wallace affirme un 10 centimètres tandis que Charles évoque un 55 centimètres. L’écart est tel que Wallace se demande alors s’il a mal évalué la distance. Il remet en question sa propre norme individuelle. À la deuxième répétition de cette même tâche, Wallace augmente alors son estimation. Il propose un 20 centimètres. Charles, lui, au grand étonnement de Wallace, voit son estimation à la baisse avec un 40 centimètres. Et ainsi de suite à chaque répétition, jusqu’à ce que les deux participants du même groupe se mettent finalement d’accord autour d’une même moyenne. On dira ici qu’ils tourneront autour des 30 centimètres estimés.

Ce que je vous décris là, c’est l’installation d’une norme sociale. Au fur et à mesure des estimations, tout le monde d’un même groupe se met d’accord autour d’une même norme à peu près acceptable selon eux. Une norme qui, je le rappelle, est totalement arbitraire et illusoire. Voilà le lien, entre l’illusion visuelle et le côté social. L’effet autocinétique a été utilisé pour étudier la normalisation en psychologie sociale, c’est-à-dire la création d’une norme totalement arbitraire (par apprentissage).

Première expérience sur le sujet
À l’université on nous enseigne que l’expérience princeps vient d’un certain Muzafer Shérif (1935 : p.266 ici). Mais l’effet a déjà été décrit avant lui. Il cite le papier d’un certain Henri Foster Adams (1912). Lui-même cite Humboldt (1799) qui, comme dans cette chronique, se mettait à décrire le mouvement d’une étoile (pourtant faux). Petite bizarrerie ou limite de l’expérience de Shérif prise comme référence, mais qui ne change pas grand-chose, dans la consigne de l’expérience il est clairement dit oralement par l’expérimentateur aux participant·es que « La lumière se déplacera ». Ça donne une suggestion supplémentaire aux participants que, oui, le point bougera.

Le norme sociale est la moyenne des normes individuelles ?

Dans cette expérience, on peut faire varier plusieurs variables et inventer d’autres conditions. Par exemple, on peut faire varier avec qui on intervient pour créer cette norme de groupe, en fonction de : la relation qu’on a avec la personne, la personnalité, le statut social, l’idéologie, etc. Et ce qu’on montre c’est que la norme sociale n’est pas obligatoirement la moyenne des normes individuelles.

Dans ma petite histoire fictive, Wallace avait pour norme individuelle 10 centimètres, et Charles 50 centimètres. Réunis en groupe, il se mettent d’accord sur une norme sociale de 30 centimètres. Du coup, si vous me suivez, c’est pile la moyenne des deux normes individuelles. Entre 10 et 50, on tombe sur 30. Ça, ça se produit quand les rapports de force sont équivalents.

Par contre, si une des deux personnes a plus de charisme, d’autorité ou un statut social plus élevé, la norme sociale aura tendance à pencher davantage vers elle. Si aux yeux de Wallace, Charles a énormément de prestance et de pouvoir ou qu’il ait énormément confiance en lui, il aura tendance à plus facilement faire dévier sa propre norme individuelle vers la sienne. Autrement dit, on ne tomberait pas à une norme sociale de 30 centimètres mais disons de 40, bien plus proche des 50 estimés individuellement par Charles.

Conformisme

Quand un individu tend à se faire influencer par les propositions du groupe en changeant sa propre évaluation qu’il juge douteuse, on peut parler de conformisme. Les conditions pour parler de conformisme sont réunies : on doute trop de ce qu’on estime, totalement perdu sans repère visuel, et on ne veut pas non plus être exclu du groupe, créer une discordance voire se ridiculiser.

Voilà. C’était l’expérience de l’effet auto-cinétique pour étudier la normalisation en psychologie sociale. Tout ça, juste en regardant un point fixe lumineux dont on croit voir bouger. Il y a plusieurs interprétations qu’on peut en faire. D’abord, tout le monde abandonne sa propre norme individuelle, au profit d’une norme sociale établie ensemble. Ici, on peut parler de conformisme. Et c’est d’autant présent parce que l’estimation établie individuellement est très incertaine, tellement on est en manque de repères visuels.

Pourquoi on se laisse influencer ?

L’incertitude et le doute de ses propres estimations n’est pas la seule explication. Il y a aussi l’inconfort, l’insécurité et l’exclusion sociale que pourrait provoquer ma propre norme individuelle bien trop éloignée de celle du groupe. C’est donc aussi vouloir garder une certaine cohésion de groupe. Après tout, ce n’est pas la première fois sur Podcast Science qu’on vous parle d’un être humain avant tout comme un animal social qui coopère.

Et ce débat à vouloir chercher une valeur cohérente qui fait sens à tout le monde, un consensus, c’est d’autant plus vrai si un cherche à décrire le réel. Comme un consensus scientifique. C’est parce que les personnes croient décrire un phénomène réel, qu’elles tendent à trouver une valeur juste décrivant la réalité supposée. On se base sur la croyance qu’un consensus a davantage de poids et d’argument pour décrire une vérité. La normalisation existe uniquement si on croit que le phénomène observé est vrai. Autrement dit, si on dit aux participants dès le début que c’est une illusion, chacun campera sur ses positions, sur ses propres normes individuelles.

Un peu de philo là-dessus, je trouve la remarque intéressante puisque si on se dit qu’on n’a plus de réalité sur laquelle on peut se rejoindre, chacun campera sur ses positions. Une constatation qui personnellement me fait froid dans le dos, dans un monde individualisant supposant que chaque opinion aurait une même valeur.

Intériorisation de norme

Dernière chose à évoquer là-dessus, contrairement à la norme individuelle rapidement abandonnée, une norme sociale établie en groupe est bien plus stable dans le temps. Si on ensuite on reprend isolément Charles ou Wallace pour reproduire l’expérience chacun de son côté, ils annonceront des distances conforment à la norme sociale précédemment établie. Wallace n’estimera plus jamais 10 centimètres et Charles n’estimera plus jamais 50 centimètres de moyenne. On parle de norme intériorisée et pas uniquement présente dans le contexte particulier du groupe.

Plus concrètement, dans la vie de tous les jours, on peut parler de toutes les normes sociales arbitraires et stéréotypes existants qui peuvent être intériorisées. Exemple basique de stéréotype bien étudié en psychologie, c’est le fait de croire qu’une femme est moins douée en maths. Le stéréotype est intériorisé chez les femmes elles-mêmes. Elles sous-performeront dès qu’une tâche sera jugée comme mathématique. Par contre, si à cette même tâche, on ne dit pas explicitement que c’est un exercice mathématique mais visuel et géométrique, tout de suite les sous-performances disparaîtront. C’est bien le stéréotype arbitraire intériorisé sur ses propres performances mathématiques qui font varier la performance à la tâche, et pas la tâche elle-même.

Ressources

https://meprises-du-ciel.fr/effet-autocinetique/
La vague belge d’OVNI Une panique engendrée par les médias ?, 2014, Jean-Michel Abrassart et Nicolas Gauvrit
Mugny, Falomi-Pichastor & Quiamzade (2017) Influences sociales
Vannina Bonicel Mémoire de Master 2 (2025) en Design d’Expérience et Design d’Interface (UX/UI)
Sannigrahi et al., 2020 Autokinesis illusion in fighter flying revisited : https://doi.org/10.25259/IJASM_11_2020
Lui et al., 2024 Autokinesis Reveals a Threshold for Perception of Visual Motion :
https://doi.org/10.1016/j.neuroscience.2024.02.001
Muzafer Shérif (1935)
Henri Foster Adams (1912)

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