Est-ce que vous connaissez l’expression quand je dis que telle personne est un sucre ? En gros, cette expression veut dire que cette personne est gentille et sympathique. Que c’est un bonbon au miel. Que c’est une crème. Comme si le sucre désignait une personnalité. Je me suis alors demandé pour cette chronique, s’il existait des études scientifiques tentant d’établir des liens entre le sucré et la personnalité.
➡️ Cette chronique a été réalisée pour l’épisode 552 de Podcast Science ⬅️
Traits de personnalité
Bon. Avant d’y venir, je me sens obligé d’y passer. Rapide point définition sur ce qu’est la personnalité. La personnalité est une manière stable de réagir à un même stimulus (allant de ses pensées et émotions à ses comportements). Si on décrit une certaine personnalité à une personne, en théorie, ça veut dire qu’on peut en partie prédire ses comportements. Mais évidemment, qu’en partie seulement. Nos comportements varient en fonction des situations.
En psychologie, en psychométrie, on parle de traits de personnalité. On l’évalue sur une sorte de continuum, un trait, un axe, sur lequel les scores des individus sont plus ou moins quelque chose. L’exemple le plus facile à comprendre c’est le trait d’Extraversion. Chaque personne se situe sur un continuum entre les deux extrêmes que sont extraversion et introversion. On est plus ou moins introverti·e ou extraverti·e.
Une histoire de vin blanc
Définition faite, passons à notre sujet sucré. Je suis d’abord tombé sur une petite étude d’Anthony Saliba, Kate Wragg et Paul Richardson (2009) qui a fait passer des tests de personnalité (Big Five, Adult Impulsiveness, Venturesomeness and Empathy Scale) à 45 personnes habitant en Angleterre près de leur labo. Et puis ils leur ont fait goûter… deux différents vins blancs. L’un plus sucré que l’autre. En réalité, c’était le même vin, juste qu’ils ont ajouté artificiellement du sucre dans l’autre. Pour l’anecdote, c’était un vin espagnol. Un Gran Tesoro Viura. Cuvée, 2007, parce que c’est précis la science, hein !
Après avoir goûté les deux, dans un ordre aléatoire, les participants donnaient leur préférence, soit le sucré ou soit le sec, le moins sucré. Les chercheurs et chercheuses ont ensuite tenté de corréler leur préférence avec leurs traits de personnalité.
Et ce qu’ils trouvent, c’est qu’un bec sucré, qui aime le vin blanc sucré, est plutôt corrélé à quelqu’un ayant un haut niveau d’impulsivité. Être impulsif, c’est-à-dire en gros ayant tendance à agir sur le moment sans réfléchir en amont sur les conséquences que ça pourrait avoir. Les statistiques mettent aussi en évidence une autre corrélation, avec un autre trait de personnalité. Et je vais vous demander lequel. Mais avant de vous posez la question, il faut évidemment que je décrive un peu de quels traits de personnalité on parle.
Modèle des Big Five
Un des modèles le plus utilisé en psychologie, c’est le modèle des Big Five résumant la personnalité en 5 grands traits. (Le questionnaire est le NEO PI-R (Costa et McCrae ; 1992 aux USA puis Rolland en français) composé de 240 questions.) Je vais alors vous décrire rapidement les 5 traits, et vous me direz selon vous, lequel est associé au sucré. Les 5 traits se résument avec le mot OCEAN, où chaque lettre du mot OCEAN est la première d’un des traits.
| Ça reste un test critiquable comme tout en science Évidemment, dès qu’on parle d’un modèle qui est censé évaluer toute une personnalité pour n’importe quel humain, il y a des critiques à en faire. Juste parce que déjà ce n’est pas le cas. Il ne mesure pas TOUTE la personnalité, et pas pour TOUT être humain puisque les mots associés peuvent avoir un autre sens en fonction des cultures. Oui, parce que le modèle s’interprète en fonction des définitions des mots. Le modèle de Big Five ne se base que sur une chose : tenter de trouver quelque mot (ici 5 qui peuvent se rediviser en 30 mots) décrivant une personnalité entière, juste en faisant des groupes de mots par analyse factorielle. Ici je parle de ce modèle parce qu’il est encore très courant en psychologie et dans le monde du travail, qu’il est encore un de seuls les plus solides scientifiquement et qu’il est utilisé dans les études que je développe un peu pour cette chronique. |

Le O de OCEAN est pour l’Ouverture. Ouverture, c’est-à-dire être plus ou moins ouvert et curieux aux choses nouvelles, partant un peu à l’aventure. O pour Ouverture donc. Le C de OCEAN correspond à être plus ou moins Consciencieux. En gros, si on est plus ou moins organisé et carré à faire méthodiquement les choses. Le troisième trait de personnalité est l’Extraversion. Ça, on en a parlé juste avant, c’est être plus ou moins introverti·e ou extraverti·e.
La lettre A de OCEAN correspond à l’Agréabilité soit être complaisant, aidant et agréable avec les autres. L’Agréabilité. Enfin, le dernier – et qui fait beaucoup parler de lui au point qu’on pourrait en faire tout un épisode – est le Névrosisme (Neuroticisme ou Névrotisme), c’est-à-dire être plus ou moins stable émotionnellement.
Lequel est sucré ?
Maintenant que j’ai décrit rapido les 5 traits de personnalité, je vous repose la question. Selon vous, lequel est associé à adorer le sucré ? L’Ouverture, la Conscienciosité, l’Extraversion, l’Agréabilité ou le Névrosisme ?
| Névrosisme Parmi la petite revue de littérature de l’article, il en cite une étude où c’est le Névrosisme qui ressort (Kikuchi & Wtanabe, 2000). C’est la seule trouvant un lien avec le Névrosisme. Comme quoi être un bec sucré est corrélé à un haut score de Névrosisme, c’est-à-dire une grande instabilité émotionnelle. Ils interprètent ça comme quoi manger sucré permettrait de compenser et stabiliser ses émotions. Le sucré étant globalement associé au plaisir. Il y a toutefois un biais (parmi d’autres), comme le précise l’article, où ce sont uniquement des étudiants autour de 20 ans qui ont participé à l’expérience. Les plus jeunes préférant davantage le goût sucré. |
Un biais de vin blanc
Dans la petite étude où les participants goûtent du vin blanc, c’est le trait de personnalité de l’Ouverture qui est corrélé au goût sucré. Et même inversement corrélé. C’est-à-dire qu’un bas niveau d’Ouverture est corrélé à un forte satisfaction du goût sucré (2009). Dit autrement, selon cette étude, quelqu’un qui aime le goût sucré est plutôt impulsif et peu ouvert aux nouvelles choses, aux nouvelles sensations.
Il y a toutefois un biais majeur là-dedans. Ils utilisent de l’alcool. Or, rien que ça, fait qu’on trie les participants on ne choisissant que des personnes consommant de l’alcool. Les consommateurs d’alcool peuvent déjà avoir certains traits de personnalité en commun. Sans compter les facteurs sociaux à consommer ou apprécier tel ou tel alcool…
Plus large échelle
Autres limites de cette étude, c’est qu’elle est isolée dans la littérature scientifique, et que l’échantillon est limité. Ce sont uniquement 45 personnes qui ont participé à l’expérience. En plus toutes situées en Angleterre. Et si, pourquoi pas, on refaisait ce même genre d’étude statistique avec des centaines et des centaines de personnes diffusées dans le monde entier ?
C’est ce qu’ont fait Brian Meier et collaborateurs dans une étude publiée en 2024. Ils ont étudié les corrélations des traits de personnalités au goût sucré apprécié, chez 4 grands échantillons venant de Chine, d’Allemagne, des États-Unis et du Mexique. Pour un total de 1 629 participants. À la différence que là, personne ne goûte du vin blanc ou je ne sais quelle boisson, on évalue la préférence au goût sucré par questionnaire. On demande par exemple à la personne de noter de 1 à 6 sa préférence d’un certain aliment, comme le miel ou le chocolat.
Agréabilité
Et ce qui ressort de cette étude, multi-culturelle selon les auteurs, c’est qu’apprécier le goût sucré est associé au trait de personnalité qu’est l’Agréabilité. Et ça, dans les 4 échantillons des 4 pays étudiés. Comparé à la précédente étude citée, là, c’est déjà plus raccord avec la littérature scientifique. Autrement dit, on tend à montrer que plus la personnalité d’un individu est complaisante et tournée vers les autres, plus il est probable que cet individu soit bec sucré.
Petit Effet
Petit bémol par contre. Sur toutes ces études de ce genre, les effets mesurés restent faibles. C’est-à-dire qu’on mesure bien statistiquement une corrélation présente et bien réelle, mais associée à un tout petit effet. Ça veut dire que quelqu’un qui aime plus le sucré que la moyenne n’a pas 100 % forcément un haut niveau d’Agréabilité, mais c’est légèrement probable. En fait, encore une fois, un trait de personnalité n’explique pas à 100 % les comportements humains. Encore heureux. Ça dépend de l’histoire de la personne, de sa biologie et de la situation sociale ou contextuelle dans laquelle le comportement est réalisé.
Par exemple. Après avoir mangé quelque chose de sucré, après ça, on montre qu’on a tendance à être plus apte à accepter de donner de son temps pour aider les autres (ici une autre expérience scientifique, 2012, 2017). Donc là c’est l’inverse. C’est le fait de manger sucré qui amène un comportement agréable. On ne parle plus de personnalité. C’est un effet situationnel (manger sucré) qui induit nos comportements (allant vers les autres). Ça, ces études de ce genre associant les comportements humains au goût sucré, ont été réalisé par le même Brian Meier, le même psychologue cité un peu avant sur l’étude de 1 629 participants.
Un peu de linguistique
Tout ça c’était sur le goût sucré. On montre que goût sucré et comportements sociaux agréables sont plutôt associés. Il nous reste une dernière question à poser. Pourquoi c’est arrivé dans le langage courant ? Pourquoi on donne une saveur, le sucré, a une personnalité ? Dire à quelqu’un qu’il est un sucre. Pourquoi on dit ça ?
Et bah il y a une théorie linguistique cognitive qui tente de donner une réponse à cette question : la théorie de la métaphore conceptuelle (CMT : Conceptual Metaphor Theory). Elle explique qu’on associe des choses abstraites à quelque chose de plus concret et incarné, juste pour que ce soit facilement compréhensible. Par exemple, dire que le temps s’écoule. Il ne s’écoule pas comme de l’eau c’est une manière métaphorique de s’exprimer. Toujours avec l’eau, on dit parfois qu’on est submergé de nos émotions. Comme si les émotions étaient de l’eau dans un contenant que nous sommes.
Et bah pareil pour la personnalité. C’est quelque chose d’abstrait. On associe alors métaphoriquement des sensations quotidiennes à des caractères individuels. Être agréable comme un sucre, c’est associé une sensation gustative à une personnalité. Pareil, dire qu’une personne est douce, c’est associé une sensation tactile à une personnalité.
Et on a plein d’exemples comme ça (pour décrire des comportements et émotions éphémères, comme des traits de personnalité stables dans le temps). On peut dire que quelqu’un est amer, quand il ressent une certaine tristesse, du regret voire de la rancœur. Autre exemple, on peut dire que quelqu’un est salé, quand quelqu’un est contrarié ou en colère. Il y a toutefois une petite nuance à faire à ce genre de théorie cognitive. C’est très contextuel et dépendant des groupes sociaux. Dire que quelqu’un est salé par exemple, ça se dit presque uniquement dans le milieu internet et du jeu-vidéo.
| État Vs Trait Mais tous ces nouveaux exemples sont liés à des états émotionnels. Des choses éphémères dans le temps. Ce n’est pas le cas de quelqu’un qui est adorable comme un sucre, qui lui est bien une caractéristique stable dans le temps, un trait de personnalité. Si vous êtes sucre, il a de fortes chances que vous le soyez toujours 2 jours plus tard. Vous n’allez pas fondre sous la pluie ou au grès des événements. |
Cognition incarnée
Plus loin encore, plus qu’une simple métaphore linguistique, cette théorie cognitive suppose que l’expression métaphorique influence directement notre manière de percevoir le monde (Michael Schaefer & Eileenn Garbow, 2021). Dans tout mon dossier sur le dégoût, en l’épisode 510 de Podcast Science, je vous parle notamment des liens entre dégoût et société et moralité. Comme quoi, chez l’humain, on fait vraiment facilement (cognitivement, linguistiquement) des liens entre goût et notre manière de penser et agir sur le monde.
Pour prendre un exemple sucré, pour cette chronique, je peux vous citer une expérience singapourienne (Chan et collaborateurs, 2013). Elle s’est posée une simple question : quel goût a l’amour ? Ils ont induit a 93 participants une situation amoureuse, en leur demandant de rapporter à l’écrit un souvenir romantique et amoureux. Dans un groupe contrôle, on leur demande un autre sentiment autre que amoureux pour comparer (la jalousie ou même la joie). Puis ils leur ont demandé, soit disant pour une autre expérience, de goûter 25 mL de plusieurs goûts différents pour une nouvelle boisson à sortir prochainement. Chose drôle, mais dont les participants ne savaient pas évidemment, c’était qu’à chaque fois ce qu’ils goûtaient, c’était de l’eau distillé. Quelque chose sans goût, sans sucre ajouté donc.
Et ce qu’ils ont montré, c’est que le sentiment amoureux induit est corrélé a une sensation de boisson sucrée. Qui je le répète était uniquement de la flotte. À croire que l’amour rend la vie sucrée. (Et l’expérience inverse est également vraie. Manger quelque chose de sucré, tend à évaluer plus positivement une relation amoureuse imaginée ou espérée (Ren et collaborateurs (2015) citée dans Michael Schaefer & Eileenn Garbow, 2021).) Tout ça pour dire que lorsqu’on voit la vie en rose et sucrée, ce n’est peut-être pas qu’une manière métaphorique de nous exprimer.
Ressources
Anthony J. Saliba, Kate Wragg, Paul Richardson (2009) Sweet taste preference and personality traits using a white wine : https://doi.org/10.1016/j.foodqual.2009.05.009
Brian P. Meier, Michael Schaefer, Li-Jun Ji, Carlota Batres (2024) Cross-cultural evidence for an association between agreeableness and sweet taste preferences : https://doi.org/10.1016/j.jrp.2024.104547
Michael Schaefer & Eileenn Garbow (2021) Psychological Effects of Sweet Taste and Sweet Taste Preference : https://doi.org/10.3390/app112411967
Kai Qin Chan , Eddie M. W. Tong, Deborah H. Tan, Alethea H. Q. Koh (2013) What do love and jealousy taste like ? : https://doi.org/10.1037/a0033758

Laisser un commentaire