Abbaye de Saint-Saëns

en cours de rédaction


Le lieu-dit de l’Abbaye correspond au fond de la vallée de la Varenne, s’étirant des jardins familiaux au Pont-du-Thil. Un espace plusieurs fois remodelé pour rediriger les différents cours d’eau. Également lieu de plusieurs sources, dites fontaines par le passé, dont la source Sainte-Marguerite (André Lejeune, 1930 p.250) ou source du Bois-de-L’abbaye (cf. eau potable). Le nom du lieu-dit est dû à un influent monastère féminin qui a perduré ici pendant plus de 600 ans. Monastère qui a été élevé au rang d’abbaye royale à sa fin. À sa dissolution, les bâtiments ont ensuite logé différentes industries : filature, tannerie, scierie, pisciculture. Cette page est donc un énorme morceau de l’histoire saint-saënnaise, facilement contextualisable avec pas mal d’infos. Je le divise en 6 périodes pour le rendre plus digeste :

  • 1. début XIIème : Les origines savigniennes du monastère du Camp-Souverain
  • 2. 1167 : Le prieuré Sainte-Marie-Madeleine
  • 3. 1312 : Le prieuré cistercien Notre-Dame
  • 4. 1629 : L’abbaye royale des Bernardines
  • 5. 1792 : Époque contemporaine industrielle
  • 6. 2025 : Urbanisme actuel

1. Les origines savigniennes du Monastère du Camp-Souverain

Le prieuré du Camp Souverain

Tout a commencé au début du XIIème siècle (entre 1128 et 1147) où des religieuses de l’abbaye de Bival (wiki, actuellement Nesle-Hodeng) s’installent au Camp Souverain. Dans une vieille grange sûrement, elles y établissent une chapelle Sainte-Marie-Madeleine (Besse & Beaunier, 1914). Quand ? Après 1128 puisque l’abbaye de Bival doit exister. Par quelles motivations ? Pourquoi ici ? Aucune idée. Peut-être était-ce un territoire plutôt bien peuplé à l’époque où leur ordre religieux représenté par les religieuses de l’abbaye de Bival était absent.

Abbaye de Bondeville en 1696

La même chose a été réalisée à Bondeville par les religieuses de cette même abbaye de Bival : un couvent établit sous le nom de Sainte-Madeleine-et-Saint-Denis devenu simplement Saint-Denis (wiki) assez rapidement. Les couvents de Bondeville et de Saint-Saëns ont une histoire similaire sur plusieurs points : fondés au XIIème siècle ; au nom de Sainte-Marie-Madeleine à l’origine ; abbaye mère de Bival ; prieurés devenus abbayes royales au XVIIème propulsées par l’impératrice Mathilde ; puis après dissolution après 1789 les locaux sont devenus un temps une filature.

Carte tirée de la thèse (https://doi.org/10.4000/cem.13918, 2015) de Jean-Baptiste Vincent. Sa thèse ne semble pas accessible sur internet (elle l’est à la BU de Mont-Saint-Aignan). En revanche, une conférence (2016) de sa part l’est. Mais malheureusement, dans sa thèse, le lieu de Saint-Saëns fait partie des zones les moins étudiées.

Bénédictins, savigniens, cisterciens

L’origine du monastère des femmes de Saint-Saëns n’est a priori pas cistercienne mais savignienne. L’archéologue Jean-Baptiste Vincent distingue l’ordre monastique de Savigny parce que c’est la première réforme imposante fondée dans le coin en 1112. C’est cette réforme qui rayonnera parmi les nobles jusqu’en Angleterre. Quand à la réforme cistercienne, la première abbaye en Normandie est Mortemer en 1134-1137 (Vincent, 2015). Mais confondre les deux ordres (savigniens et cisterciens) n’est pas si dérangeant, puisqu’ils fusionneront rapidement en 1147 sous l’ordre cistercien (par peur de l’implosion de l’ordre savignien) : on a alors 32 maisons qui s’affilient aux cisterciens (Vincent, 2016).

1147 : fusion des deux ordres (savigniens et cisterciens). C’est aussi vers cette époque que les religieuses du Camp Souverain sont transférées vers un autre lieu, dans la vallée le long de la Varenne, sous l’impulsion de la noblesse et du clergé cisterciens : l’actuel lieu-dit de l’abbaye. Pourquoi ? Parce que les projets étaient ambitieux. Le lieu convient davantage pour devenir un grand monastère voire une abbaye, plutôt que des « médiocres prieurés », pour le dire crûment. Ce genre de transfert est documenté et bien connu pour plusieurs lieux religieux de la Normandie entre 1150 et 1170 (Vincent, 2016).

Autre rapide carte personnelle des monastères du XIIème siècle en actuelle Seine-Maritime qui sont ou deviendront des abbayes, pour se rendre compte un peu où se développe l’ordre cistercien. La liste se retrouve dans ce livre de l’historien Robert Eudes (1956).

L’Ordre Cistercien ou Ordre de Cîteaux

L’ordre cistercien est un ordre monastique catholique fondé en 1098 à l’abbaye de Cîteaux en Bourgogne, réformant l’ordre bénédictin qui suit les règles de Saint-Benoît. Le but serait – selon ce que j’en comprends – une recherche d’un retour aux sources du monachisme bénédictin (reclus, humilité, travail manuel et agricole, contemplation de Dieu et même de la Vierge Marie qui est un peu nouveau et intéressera longuement l’impératrice Mathilde) tout en prenant en compte les techniques modernes de l’époque pour s’adapter à l’environnement ou adapter le paysage existant. Sur Saint-Saëns par exemple, la Varenne a été déviée pour qu’elle puisse aisément passer par le terrain du monastère (André Lejeune, 1930), un moulin est construit, et la source sur-place est exploitée. Même au niveau de l’architecture on y reconnaîtrait un art cistercien.

Hiérarchie des monastères : abbaye > prieuré

Pour mettre au clair sur les termes, le prieuré (dirigé par une prieure) est hiérarchiquement inférieur à l’abbaye (dirigée par une abbesse). Dès l’installation du prieuré, il y avait donc volonté qu’il devienne abbaye. Sur Saint-Saëns les prieurés étaient souvent chapeautés par l’abbaye de Fontenelle (Saint-Wandrille) : et celui du bourg des hommes et celui des femmes du Camp-Souverain le long de la Varenne. Bien que le couvent des femmes semblait plus indépendant. Pas étonnant qu’on retrouve pas mal d’archives sur Saint-Saëns là-bas, à Saint-Wandrille, donc. Les archives de la future abbaye saint-saënnaise ayant été brûlé en 1793.

L’impératrice Mathilde

Petit rappel du contexte, Saint-Saëns est sous duché de Normandie. Duché dirigé par l’impératrice Mathilde (wiki), qui est alors duchesse et non plus impératrice depuis 1125.

L’impératrice Mathilde
représentée au XVème siècle

Elle se consacre de plus en plus à sa foi et aux domaines religieux, quels que soient les ordres et courants de pratiques religieuses. Bon. Encore fallait-il en finir de gérer une guerre en Angleterre pour installer son fils Henri II, des conflits diplomatiques et des embrouilles familiales. Elle rentre à Rouen, d’Angleterre, en 1148 pour gérer son duché de Normandie. Elle revient avec un intérêt particulier pour l’ordre de Cîteaux très présent en Angleterre. Elle se rapproche alors des rares monastères cisterciens normands – dont l’abbaye de Bival – pour pouvoir propulser d’autres monastères du même ordre ici et là, au nom de la Vierge Marie : voilà le pourquoi de l’origine du monastère des femmes de Saint-Saëns.


« Sachez que notre Dame et Mère l’impératrice Mathilde a acheté proche S-Saëns de Gilbert Roussel et de Aubin son frère héritiers de Guillaume Roussel, un terrain qu’elle a donné en perpétuelle aumône aux religieuses du Camp Souverain [de Compo-Superiori] » écrit le roi Henri II, retranscrit par André Lejeune (1930, p.199). Les terres étaient donc propriétés de la famille Roussel avant cela.

2. Le Prieuré Sainte-Marie-Madeleine

Le prieuré cistercien et ses propriétés

D’abord gardé en l’honneur de Sainte-Marie-Madeleine, André Lejeune (1930, p.199) donne l’année 1167 comme date officielle d’installation du prieuré à l’emplacement de l’actuel lieu-dit de l’abbaye. En réalité c’est la date la plus tardive, puisque cette année correspond au décès de l’impératrice Mathilde. Elle n’aura pas connu de son vivant l’activité du monastère, mais aura participé de son vivant à sa création. Peut-être lors de ses derniers instants, suppose André Lejeune. Selon ce que je retrouve, le prieuré a été construit à coup sûr entre 1148 et 1178. Et il sera officiellement élevé au rang d’abbaye bien plus tard le 17 Novembre 1629. Il gardera pendant toute son existence le nom de Monastère du Camp-Souverain bien qu’il ne soit plus au Camp-Souverain. Au Camp-Souverin, seule de modestes ferme et chapelle resteront jusqu’en 1667. En latin ça donne : « conventus Sancte Marie Supremi Campi », couvent Sainte-Marie du Camp-Souverain. Sa construction fut honorée par de nombreux dons durant les premières années du monastère (confirmés par l’archevêque Gautier de Coutances en 1187) :

  • terres aux alentours dont :
    • Bois de l’Abbaye (dès l’acquisition des terres)
    • terres du Vivier de la part d’Asbert de Cailly (vers 1180)
    • fief du Thil (Pont du Thil) de la part de Roger Fiancé (vers 1190)
    • Champs de Langlée de la part de Jean Fullet (en 1219)
    • 3 acres de « sa terre du marais » de la part de Raoul de Tancarville (après 1187) (« prairie Saint-Marguerite » ? p.210)
    • Mont-Varenne pour 25 livres de rente de la part de Fouque de Hermenonville (vers 1190). Une partie du bois fut vendue en 1395 (sous contrainte) à la « reine Blanche ».
  • Moulin de Bray et son fief de la part de Guillaume de Varenne (après 1187)
  • le Camp-Souverain et sa chapelle (dès l’acquisition des terres)
  • une saline, une masure et acre de terre à l’Épinay (de la part de Guillaume de Tancarville sous la contrainte car détenu)
  • (bien plus tard, à partir de 1683, elles détiennent une ferme au Pucheuil)
  • fief d’Équiqueville (moulin de la part d’Isabelle de Beaumont femme de Gilbert comte de Pembroke) CHARTES : 1, 2, 3
  • fief et possessions de Saint-Martin-l’Hortier (dit en Bray ou d’Aulage, par Barthélémy d’Aulage) dont « châtelet de Bray »
  • toute la dîme de la paroisse de Saint-Germain-la-Campagne (de la part de Landry d’Orbec) CHARTES : 1, 2, 3
  • toute la dîme de Martainville (de la part d’Aline d’Orbec) CHARTES : 1, 2 (vers 1190)
  • fief Roger Leclerc (rente de 18 deniers)
  • rente annuelle de 20 livres angevines de la part du roi Henri II
  • rente des terres à Bosc-Bérenger de Robert Bosduet
  • dix acres de terre à la haie Houel (de la part de Guillaume de Vé)
  • une acre de terre don de Guillaume de Maucomble
  • 30 acres et 60 sous de rente à Belleville (de la part de Simon de Guilmécourt)
  • rente annuelle de blé et 1000 harengs-saurs de la part de Roger de Fréauville
  • dîme de pain et de bois des terres de Mesnières (de la part de Roger de Mesnière)
  • dîme du fief de Quièvrecourt (de la part de Raoul Poutrelle de Mesnière (Maisnières)) CHARTE
  • rente annuelle de 20 sous sur le moulin de Pont-Guerbiel (de la part de Raoul de Camptelou)
  • rente annuelle de 10 sous sur le moulin de Pout-Audemer (de la part de Renaud de Pavilly)
  • rente annuelle de 20 sous sur le moulin d’Avent (de la part de Jean et Guillaume Trelon)
  • plusieurs dons de blé (de Barthélémy de Sommery, de Richard d’Anteny)
  • une maison et masure du médecin Gilbert à Foucarmont
  • aides de la part de Raoul de Sommery (du fief de Mauroy) CHARTES : 1, 2
  • 3 salines au val du Ruel
  • (autour de 1178 cafouillage de terres du côté d’Estouteville)
  • fief Richard Basin (ou Bassin ?) à Mauray (propriété Pierre de Gué rachetée par Jean comte d’Eu) dont une rente de 20 sous angevins (par Alix ou Alice veuve de Jean) sur les possessions à Criel (dont une terre à Criel « donnée en mariage à Robert de Halmesnil » écrit Henri Buzot) CHARTE : 1

1178 : mention par le pape

Henri Buzot (retranscrit par André Lejeune) relate que le pape Alexandre III aurait pris sous sa protection le dit monastère, en s’adressant à une certaine Alix (de Mailloc ?) prieure du monastère Saint-Marie-Madeleine du Camp-Souverain, dans une bulle pontificale qui y inscrit les possessions et les devoirs des religieuses. « Défense de prendre ou usurper les biens ou revenus et droits du monastère […] sous peine d’excommunication », écrit-on par exemple. 1178, peut-être est-ce là l’acte officiel de la création du monastère, une fois construit. Encore plus tardif, l’historienne Maïté Billoré (2014) cite le monastère comme « abbaye » de 1187.

De l’impératrice à d’Orbec

Au début, toutes ces donations (pour « leur salut de leur âme », comme ils écrivent) un peu lointaines me semblaient venir de nulle part, chacun étant de faits individuels. Dans la réalité, en m’y penchant de plus près, on peut en regrouper quelques-uns par provenance d’une même famille de nobles. Pour y voir plus clair j’y ai fait un schéma avec une généalogie ci-dessus. Le vicomte Landry d’Orbec (aussi écrit Landri d’Orbec (1140-1190)) donateur pour le monastère est le fils d’Isabelle de Beaumont (1102-1178) qui elle-même a donné une partie du fief d’Équiqueville.

Cette Isabelle de Beaumont, fille d’Elisabeth de Vermandois et Robert de Beaumont comte de Meulan, était femme de Gilbert FitzGilbert de Clare (« Strongbow » comte de Pembroke ; Comité des travaux historiques et scientifiques, 1906). Même pas âgée de 16 ans, elle aurait eu aussi une fille d’Henri Ier ? Le roi d’Angleterre et duc de Normandie avait alors 50 ans (Thompson, 2012 ; généalogie réalisée par François Gautier sur geneanet.org). Bref, elle fait partie de la petite bulle des hauts nobles anglo-normands (et couchant entre-eux à n’importe quel âge a priori). Et parmi cette bulle privilégiée, l’une des filles d’Henri Ier est justement : Mathilde l’impératrice à l’origine du monastère saint-saënnais dont on parle !

Les familles et toponymes d’Orbec et Mailloc sont originaires de la même région, au sud de Lisieux sur les rives de l’Orbiquet dans le pays d’Auge. Si la prieure Alix s’appelait Alix de Mailloc, ceci pourrait expliquer le pourquoi de toutes ces donations ? Peut-être. Mais l’explication la plus probable reste la quête du pouvoir et l’orgueil du personnage (Marignon, Platon & Wilmotte, 1992 ; Marthe Moricet, 1963 p.184). Landry d’Orbec et héritiers donne au monastère (vers 1180) toute la dîme de la paroisse de Saint-Germain-la-Campagne en échange de quoi, Euphémie la fille de Landry, devait rejoindre le couvent. Par la suite l’héritier Hugues d’Orbec et sa compagne Aline d’Orbec ont perpétué les donations précédentes en plus de donner au monastère toute la dîme de Martainville : héritage descendant du côté d’Aline (de Douvres ?).


Terres liées à Saint-Saëns après ça

Dans cette partie, nous évoquerons ici les lieux ayant gardé LONGUEMENT un lien avec Saint-Saëns, à travers les religieuses du monastère, pendant quasiment toute l’existence du monastère plus de 600 ans de 1180 à 1791. 600 ans c’est loin d’être anodin, c’est pour ça que je me permets de m’arrêter dessus un moment. Le lien avec les lieux cités ci-dessous sont souvent subordonnés au monastère (c’est-à-dire est propriétaire et/ou leur doit des choses). Mais il ne faut pas oublier que le monastère saint-saënnais est-lui même subordonné au vicomté de Neufchâtel, l’abbaye de Saint-Wandrille et au diocèse de Rouen. Trop peu renseignées, les religieuses ont été également plus tard en possession de terres sur Montivilliers (p.225, André Lejeune).

Le Camp-Souverain

Sur la commune de Saint-Saëns, le Camp Souverain sera continuellement aux mains des religieuses. C’est l’endroit originel de la première chapelle du XIIème siècle. Ici, il y existait du temps du monastère qu’une chapelle et une ferme. Une ferme détenue par les religieuses donc, quasiement tout le temps. Elles détenaient également des droits dans la forêt autour, dont près de la Salandrière.

Je dis quasiement, car il y a eu quelques embrouilles juridiques autour de l’année 1500. Notamment en 1492 entre la prieure du monastère Jeanne de Bellemare et le prieur de Saint-Saëns Jacques Clément. Elles sont propriétaire de 1/8 du fief dans le registre des fiefs et baillage en 1503. Et le 8 mars 1533, elles reprendront pleinement possession de leur ferme par « sentence du bailly de Caux ». À pieds, elles faisaient de remarqués allers-retours entre leur monastère et cette ferme au Camp Souverain. Le chemin qu’elles empruntaient a alors gardé le nom donné par les habitants de Chemin des Dames ou Chemin des Dames blanches.

Prieuré à Saint-Denis-le-Ferment

À l’actuel Saint-Denis-le-Ferment près de Gisors, les religieuses fondèrent le Prieuré de Sainte-Austreberte – écrit aussi Saint-Austreberthe – en l’an 1200 (André Lejeune, p.211 ; Revue des Société Savantes, 1875, p.374) voire 1230 comme évoqué sur le site gouvernemental. En 1740 « il ne restait que deux fondations une ferme et une chapelle » (Arras Suer-Charrez, 1888). Chapelle qui a été rénovée avant 1850 par le propriétaire M. Heuqueville puis une nouvelle fois (au moins le toit) en 2017 grâce à la solidarité locale. C’est tout ce qu’il reste aujourd’hui de ce petit prieuré : la chapelle.

Combien de temps a duré ce prieuré ? Tout le long depuis sa construction (cf. plaque plus loin citant le prieuré dirigé par l’abbesse de Saint-Saëns en 1720). C’est-à-dire jusqu’à la révolution (1789). Montrant ce lien continuellement présent, au XIVème siècle par exemple, la fille du seigneur de Saint-Denis-le-Ferment, Jeanne de Gaillarbois, est prieure dirigeante du monastère saint-saënnais. On retrouve à cette époque une certaine noble Jeanne de Gaillarbois dame de Saussay(-la-Campagne) qui a été mariée à Jean « Malherbe » de Saint-Aignan selon roglo.eu. Est-ce la même personne ? Peut-être pas, une dame prieure mariée c’est étrange.

Ci-contre, les armes de la famille de Gaillarbois : d’argent à six annelets de sables posés 3, 2 et 1. Des armes qui semblent plutôt familières au saint-saënnais, puisque les cercles sont disposés de la même manière que le blason actuel de la ville.

En 1653 (de 1640 à 1652 selon Arras Suer-Charrez (1888)) un certain abbé (La-Croix-)Saint-Leufroy avait prétendu aux droits de ce prieuré en imposant un titulaire. À côté, il y avait en effet un autre prieuré Saint-Austreberte qu’il détenait déjà. Et il se prétendait avoir aussi celui-là, fondé par les religieuses de Saint-Saëns. À l’époque l’abbesse de Saint-Saëns était Anne Le Tellier. Autant dire que face à la famille Le Tellier proche du roi, il a perdu son procès.

Pourquoi avoir fondé un prieuré là-bas ? Officiellement, on en n’en sait rien, mais j’ai peut-être quelques petites idées pour l’expliquer. D’abord, comme évoqué au paragraphe précédent, le territoire semblait religieusement dépendant de La Croix-Saint-Leufroy. Un lieu en référence à Leufroy (660-738). Leufroy était un moine disciple du moine Saen, à son abbaye sur l’actuel territoire saint-saënnais donc. Tous les deux avaient fondé plusieurs monastères dans l’Eure, dont l’abbaye Croix-Saint-Ouen à l’ancienne commune de La Croix-Saint-Leufroy, lieu natal du moine Leufroy. Il y a donc un monde où le prieuré a été installé là-bas en référence à Saint-Leufroy. Peut-être qu’à l’époque on avait connaissance des lieux précis liés à l’ancienne abbaye de Saen ? Si non, parmi d’autres hypothèses, c’est qu’un territoire a été offert par le seigneur du coin à l’époque. Peut-être un seigneur du Thil (Le Thil étant un village également juste à côté là-bas) ou un seigneur lié au seigneurs d’Orbec.

Fief de Saint-Saen sur l’actuel Petit-Caux

Des terres de Belleville(-sur-mer) ont été données aux religieuses par Simon de Guilmécourt. Aujourd’hui et depuis 2016, Guilmécourt, Belleville-sur-mer et villages aux alentours ont fusionné en la commune de Petit-Caux. Dans le coin, des terres ont donc été longuement attachées à Saint-Saëns. Au point qu’elles soient appelées fief de Saint-Saen jusqu’en 1587 et que certains propriétaires de cette terre se disaient « Seigneur de Saint-Saëns ». Pourquoi ? Quelles terres exactement ? Quels liens avaient les petits nobles de Guilmécourt avec le prieuré saint-saënnais ? Pourquoi la date de 1587 revient ? Difficile à dire. En tout cas, ce fief n’a pas été au mains des religieuses tout au long de l’existence du monastère.

Fief de Saint-Martin-l’Hortier

Donnés par Barthélémy d’Aulage et héritiers, des terres de Saint-Martin-l’Hortier (dit aussi à l’époque Saint-Martin-en-Bray ou Saint-Martin-d’Aulage), ses ressources, dépendances et serviteurs (dont le « châtelet de Bray ») ont été jusqu’à la fin de l’existence du monastère possessions des religieuses saint-saënnaises (cf. plaque plus loin citant le prieuré dirigé par l’abbesse de Saint-Saëns en 1720). Le manoir qui s’y trouve aujourd’hui date du XVIIIème siècle, de la période de l’âge d’or de l’abbaye royale saint-saënnaise.

Quels liens avaient la famille d’Aulage avec le prieuré saint-saënnais ? Difficile à dire. Quelle terre précisément ? La prieure Germaine Truffault nous donne indice en 1502 : « sur Aulage à Quiévrecourt » (citée par André Lejeune, p.223). Aulage était donc déjà un lieu-dit à cette époque.

Fief Richard Basin à Mauray

Le fief Richard Basin a été en lien avec le monastère jusqu’à la fin de son existence (cf. plaque plus loin citant le prieuré dirigé par l’abbesse de Saint-Saëns en 1720). C’était une terre propriété de la famille de Gué (ou de Vé, en latin de Vado). Elle a été rachetée par Jean comte d’Eu (Johannis comes Augi) pour la donner au religieuses du monastère.

Alors qu’une charte (n°1, ici retranscrite) évoque sa donation en 1180 par Pierre de Gué, la même année son fils Roger leur demande déjà de l’argent pour l’utilisation de ces terres (charte n°2, ici retranscrite). En fait, il était convenu dès le début que les revenus annuels de « 5 mines d’orge et 11 sous » ne leur reviennent pas à elles mais au seigneur propriétaire : les héritiers de la famille de Gué. Le fief s’appelait peut-être ainsi parce que cette famille est descendante directe des premiers ducs de Normandie (les Richardides dit-on parfois).

Fief d’Équiqueville

Dès l’installation du prieuré, des terres d’Équiqueville étaient donc aux religieuses et plus précisément : une masure (dont jardin) et la moitié d’un moulin de la paroisse donnée par le Isabelle de Beaumont(-le-Roger). Donation confirmée par Henri II (charte n°1) dont la retranscription (venant de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines l’université de Caen) est :

« Henricus, Dei gratia rex Anglorum, et dux Normannorum et Aquitanorum, et comes Andegavorum, archiepiscopo Rothomagensi, episcopis, abbatibus, comitibus, baronibus, justiciis, vicecomitibus et omnibus ministris et fidelibus suis totius Normannie, salutem. Sciatis me concessisse et presenti carta mea confirmasse Deo et ecclesie Sancte Marie Supremi Campi et sanctimonialibus ibidem Deo servientibus rationabilem donationem quam Isabel comitissa, que fuit uxor Gilleberti comitis, eis fecit, scilicet medietatem molendini sui de Eskekevilla, excepta decima ecclesie. Quare volo et firmiter precipio quod prenominate sanctimoniales prenominatam medietatem molendini de Eskekevilla habeant et teneant in perpetuam elemosinam, bene et in pace, libere et quiete, plenarie et honorifice, sicut prenominata comitissa illam eis dedit et carta sua confirmavit. // Testibus : Henrico Baiocensi episcopo, magistro Waltero de Constanciis, H. comite de Augo, Willelmo Filio Radulfi senescallo Normannie, Alvredo de Sancto Martino, Gilleberto Pipardo.
Apud Drincurt. »

Une moitié de moulin et un bout de terre ici et là, donneront assez vite des querelles de revendications. En 1206, en la présence de l’archevêque de Rouen (Walter de Coutances) et d’autres, les religieuses de Saint-Saëns (représentée par l’abbaye de Fontenelle) trouvent un accord à l’amiable sur les possessions d’Équiqueville : ne plus les revendiquer pour les laisser aux moines de Londinières (l’église, terres, moulin) en échange d’une dîme. Dans les faits donc, elles louaient les terres aux occupants et personnes qui les utilisaient…

En mars 1255, le roi Louis IX revient là-dessus pour imposer que les terres soient à disposition des religieuses de Saint-Saëns, du moulin à l’église, dont des bouts de la forêt d’Eawy. Quelque chose une nouvelle fois approuvée par Philippe IV le Bel en 1300 puis Jean le duc de Normandie en 1335. Ce dernier parle d’un « manoir ». (Tout ça retranscrit par André Lejeune, 1930.) Le fief d’Equiqueville restera aux religieuses de Saint-Saëns jusqu’à la fin de l’existence du monastère, comme on peut le lire sur la plaque en étain (De Vesly, 1904 grâce à l’abbaye Cagniard) ci-contre datée du 23 juillet 1720 à la fondation d’un autel établi par l’abbesse de Henriette du Bouzet de Roquépine. Ses armes sont mal reproduites d’ailleurs.

Le nom de Millet Dervisseaux (des Ruisseaux) est gravé en tant qu’architecte. Le même à l’origine d’un ancien autel qui était à l’église paroissiale (celui-ci en photo) et peut-être des contre-tables allant avec données par madame de Maintenon (De Vesly, 1904). C’est de ça que cette plaque évoque certainement. L’autel de l’église de l’abbaye s’est donc retrouvé à l’église paroissiale après la révolution. Pour l’anecdote, cette plaque aurait dû être fixée sur un mur de l’église actuelle.


Pourquoi ici ?

Pourquoi le monastère a été installé ici ? 3 arguments sont cités. Déjà de 1) parce qu’une population conséquence y habitait pas loin. Les terres sont assez isolées par rapport au bourg et autres zones habitées tout en étant proche du réseau routier. De 2) pour certains, c’est l’endroit originel du monastère fondé par Saen en 675 (e.g., Sandret, 1866, p.78 ; de Vesly, 1915) et non pas au Camp-Souverain ou au centre-ville. Difficile à dire ce qu’il y avait et à quoi ressemblait cet endroit avant l’installation du monastère dans tous les cas. D’autant plus que les cours d’eau ont été remodelés.

En effet, de 3) dans la pratique le lieu a surtout choisi parce que l’eau en mouvement est à côté (Varenne, ruisseau de l’Abbaye). À l’installation de monastères cisterciens, l’eau était un élément important : les besoins pour s’abreuver, l’énergie on y construisant un moulin, mais aussi pour l’hygiène ! Les monastères cisterciens prenaient en compte les technologies contemporaines de l’époque (Vincent, 2016). Par exemple, en jouant avec le gravité : faire « monter » des canaux du cours d’eau en amont, pour avoir l’eau courante directement au monastère. Souvent le terrain était surélevé pour éviter les inondations, et les réseaux de canaux donnaient l’impression de ceinturer le monastère. Était-ce aussi le cas là ? En tout cas entre le rivière et son détournement pour en faire un ruisseau, le monastère et son enclos étaient de toute façon coincés dans la vallée.

Les installations

Le bâtiment cistercien s’établissait toujours orienté est-ouest (Vincent, 2016). C’est le cas aussi ici. Seul le fait que le monastère soit installé au fond de la vallée n’est plutôt pas commun. Concernant le terrain et ses ressources, « elles ont leur maison à Saint-Saëns de 245 acres de terre et 8 acres de prairie, 115 sont ensemencées de froment, méteil, orge et autres légumes […] Elles ont un moulin de minime valeur. Là elles ont 57 jeunes brebis, 12 chevaux de labour, un chariot, de plus 18 animaux tant vaches que bœufs », écrit l’archevêque de Rouen Eudes Rigaud le 8 mai 1257 (retranscrit par André Lejeune, 1930 p.213). Seigle, blé et avoine sont aussi des céréales mentionnées.

Ce modeste moulin des religieuses mentionné fonctionnait « 3 jours par semaine ». Il était situé en dehors de l’enclos « sur le cours d’eau qui est devenu depuis la principale rivière, il était placé sur la rive gauche à une vingtaine de mètres en amont où depuis le mur de l’abbaye formait l’arche sur la dite rivière », écrit Henri Buzot (retranscript par André Lejeune p. 230) pour décrire les installations du monastère avant le XVIIème siècle. Ce moulin aurait été vis-à-vis de « la maison de la tannerie du Pont-du-Thil », si l’on croit ce qu’en écrit André Lejeune. Il fonctionnait à l’aide d’un ruisseau « qu’on tirait de la grande rivière, parce que la grande rivière passait par le moulin du prieur […] qui se trouvait au bout de l’étang, en amont. » Ce moulin du prieur (du prieuré des hommes du bourg), était quelque part autour des terrains des religieuses. Il n’existera plus au temps de l’abbaye lors de l’agrandissement de leur terrain englobant celui du moulin (vers 1666). Quand au moulin des religieuses, il sera racheté le 29 juillet 1642 par Adrien de Limoges, et restera propriété privée jusqu’à son abandon.

Ce schéma tente de montrer les lieux avant le temps de l’abbaye (avant le XVIIème siècle). Ce n’est que mon interprétation : ça peut être faux. Je tente de mettre ensemble toutes les descriptions. On notera que la Varenne actuelle n’est pas la rivière originelle.

Le mystérieux cimetière

Aujourd’hui perdu, il aurait existé un cimetière (au moins du temps de l’abbaye). Je ne sais quoi faire de cette information, seul Claude Fournier en parle (tome 3, p.79), sans aucun indice de sa présence, en citant Bernadin de Mathan qui le situe vaguement « sur la pente au-dessus de la route actuelle de Saint-Saëns à la Boissière ». Il faut bien se rendre compte que le territoire du monastère s’étalera ensuite sur tout la vallée, également sur les terrains qu’occupe l’actuelle route D38 du Pont-du-Thil dite « route de Nolléval », en asséchant les étangs et terrains marécageux.


Les visites d’Eudes Rigaud

L’archevêque de Rouen Eudes Rigaud venait régulièrement inspecter les prieurés saint-saënnais (Le Brument, 1852 ; Lejeune, 1930). Dans ses rapports, la plupart du temps il ne fait que partager des ragots et infantiliser les religieuses. Religieuses qui, pour le contexte, étaient souvent placées là contre leur gré. Il faisait les comptes et dénombrait les « filles » du monastère :

  • 16 janvier 1251 : 26 religieuses et servantes
  • octobre 1254 : 15 religieuses, 2 sœurs et un frère (4 acres de terre) ; et mention du prêtre confesseur Lucas
  • 8 mai 1257 : 16 religieuses dont 1 à Sainte-Austreberthe
  • juillet 1258 : 14 religieuses dont 2 à Sainte-Austreberthe ; deux jeunes filles présentes qu’il imposa de renvoyer
  • 4 juin 1264 : 17 religieuses en plus de 2 à Sainte-Austreberthe et 3 servantes
  • 17 septembre 1269 : 17 religieuses ; filles laïques présentes qu’il ordonna de renvoyer

Le 4 juin 1264, il juge comme souvent les mœurs : « Nous avons appris que Petrouille de Dreux s’était gravement diffamée par son incontinence, notamment avec Raoul garde des moissons du prieuré et aussi avec Raoul du Thil homme marié. » Puis plus loin : « La prieure était aussi beaucoup diffamée avec le curé de Saint-Martin l’Hortier et l’on disait aussi qu’elle allait fréquemment au manoir d’Équiqueville où elle se rencontrait avec de nombreux convers et une mauvaise société. » La prieure, si je comprends bien, était la sœur de Nicole de Rouen, cantatrice. La même Nicole qui était prieure auparavant ? Il y a 3 an, le 3 juillet 1261, une certaine Nicole accouche au monastère de son deuxième enfant (père : « maître Simon », recteur de l’église de Saint-Saëns). Lors de cet accouchement Eudes Rigaud, comme toujours, partageait les ragots du coin : la prieure Nicole était « soupçonnée de liaisons avec Richard de Maucomble » (proche des parents de Nicole) et jugée mauvaise gouvernante « incapable de maniement des affaires ».

Eudes Rigaud a priori en violet sur ce vitrail saint-saënnais lors de la mort de Louis IX
Tous deux auraient été proches (cf. page sur les vitraux)

Noms mentionnés entre 1150 et 1312

  • 1178 : prieure Alix (de Mailloc ?) (la première ? très certainement)
  • 1180 : « Alberea » prieure : est-ce le nom latin d’Alix ? ou Albérée est une autre prieure ? (mentionnée sur cette charte)
  • Jeanne de Morcent autre prieure dirigeante
    • D’autres dames prieures citées par André Lejeune : Mabile, Macianne, Alix de Longueville
  • ~ 1180 : présence d’Euphémie fille de Landry d’Orbec, religieuse (condition pour le don réalisé au monastère)
  • 1261 : Jeanne Martel, religieuse jugée « rebelle » par l’archevêque de Rouen (Lejeune, p.214)
  • 3 juillet 1261 : prieure Nicole (de Sauchay ?) accouche au monastère de son 2ème enfant d’un certain « maître Simon ».
  • citée par André Lejeune : prieure Denise LeBouteiller
  • après Juillet 1261 : fille de Jourdain II de Valliquerville « prend l’habit » (lu aussi ici) : prieure Jeanne de Valiquerville
  • après Juillet 1261 : fille du châtelain de Bellencombre « prend l’habit »
    • D’autres dames prieures : Ameline de Saint-Maurice, Jehellet La Sénéchalle, Jeanne de La Crique

3. Le Prieuré cistercien de Notre-Dame

1312 : L’église en l’honneur de la Sainte-Vierge

Le nom de Monastère Notre-Dame du Camp-Souverain est certainement le nom dont on retient le plus concernant le prieuré puis abbaye aux dames de Saint-Saëns. Ce n’est qu’en 1312 qu’il prend l’appellation de Notre-Dame, lorsqu’une église a été construite en l’honneur de la Sainte-Vierge. Elle aurait été financée par un certain Hugues, « évêque de Bethléem » (Guilmeth, 1838 ; Abbé Cochet, 1853 ; Sandret, 1866 ; Bernardin de Mathan, 1963 ; est-ce Hugues de Curtis ?), vicaire de l’archevêque de Rouen Gilles Aycelin de Montaigu. (D’autres disent l’archevêque Guillaume de Flavacourt mais il était mort à l’époque…) Une église qui sera détruite et brûlée un siècle plus tard en 1423 et/ou 1450.

Vivre au temps du prieuré

Les religieuses étaient habillées d’une robe ou tunique blanche et un séculaire noir. Ci-contre nous avons le dessin d’une bernardine, ordre du XVII et XVIIIème siècles, mais l’habit ne semble pas avoir beaucoup changé au fil des siècles. Quand on disait qu’une femme prenait l’habit, elle se voilait ainsi. Et elle devait vivre selon certains principes dont vivre en autonomie et dans l’austérité, avec le moins de contact possible avec le monde extérieur.

Pourquoi vivre ainsi ? Pour se vouer totalement à une vie pieuse et aux « affaires célestes ». Loin du charnel, de la matière et des biens matériels. Finalement, le pauvre et la pauvreté est symbole de Jésus-Christ lui-même, car il a vécu au milieu des pauvres et s’est lui-même identifé à eux. Vivre dans l’austérité serait donc s’en approcher.

« La pratique de la pauvreté, le partage équitable des dons en nature apportés au couvent, le respect du silence, de la discrétion dans les relations avec le clergé, avec le monde, sont souvent rappelés aux religieuses dont le nombre oscille, d’après les notations de l’archevêque visiteur, entre 14 et 26«  écrit l’abbe Bernardin de Mathan (1963). En effet, l’archevêque de Rouen Eudes Rigaud a bon nombre de fois sermonné les religieuses du monastère pour ne pas suivre certains principes (voire ses principes).

Des femmes contrôlées

Par exemple, elles sortaient du monastère trop souvent à ses yeux. Au sein d’un monastère, la sortie doit être demandée et réglementée par la prieure dirigeante. « La défense faite à toutes personnes de faire sortir les religieuses du cloître si ce n’est du consentement de la prieure », évoque le pape Alexandre III lors de l’installation du prieuré daté de 1178. Une citation pour illustrer, où l’archevêque dit que les religieuses sont trop présentes à Saint-Martin : « Item, presbyter Sancti Martini suspectus habebatur de monialibus Sancti Sydonii, que domum suam nimis frequentabant » (Le Brument, 1852).

Autre exemple, à ses yeux, elles accueillaient trop de personnes au couvent. Une fois on annonce que « les filles des châtelains du voisinage » résidaient à l’abbaye, sans le consentement du clergé (Abbé Cochet, 1853). Une autre fois, que des très jeunes femmes résidaient au couvent sans trop nécessairement être voilées, ce qui a valu la colère de l’archevêque, où en gros : soient elle prennent l’habit, soient elles dégagent.

Des femmes méprisées

Il faut bien garder en tête que la majorité des femmes étaient souvent entraînées ici, au couvent, contre leur gré. Ici, au monastère, à prendre l’habit. Et ça, jusqu’à la fin de l’abbaye. Même si à la fin ce sont des filles de grands noms de nobles, elles choisissaient par dépit de recherche d’indépendance et de pouvoir ou bien parce qu’elles étaient imposées à être là sur demande de la famille ou du roi. Avant cette époque de l’abbaye, en plus de ne pas être ici par plaisir, elles étaient en plus donc infantilisées et méprisées… le tout en vivant reclus et dans l’austérité. Pas étonnant que certains comportements indisciplinaires, actes de rebellion et de colère puissent survenir d’elles ! Certaines tombent même enceinte on ne sait trop comment (viols ?) ! Et d’autres tentent désespérement de fuir (fugue citée en 1534 de Jacqueline de La Haye à Bellencombre).

Pris dans son ensemble, l’archevêque de Rouen imposait une volonté de piété accrue, ce qui est « très inattendu dans un monastère », nous explique Bernardin de Mathan (1963). Il n’y avait ici aucune reconnaissance. Que du mépris, de la part du clergé et de la hiérarchie. Et les conditions n’allaient pas en mieux. En 1321 par exemple, le seigneur de Saint-Saëns lui-même (Charles compte de Valois) demandaient aux religieuses de Saint-Saëns de payer le droit de passage sur ses propriétés (dont sur son bailly de Gaillefontaine). Voilà que même la noblesse les méprisait…

Guerre de Cent Ans

Puis c’est carrément le pouvoir royal qui oublie leur existence. En 1426, les religieuses ont quémandé à la reine d’Angleterre les 20 livres angevines de rente annuelle qu’elles ne touchaient plus depuis quelques temps, alors qu’elle existe depuis le début grâce à Henri II. Elles ont obtenu gain de cause. En pleine période de guerre à la couronne française par le côté de la famille royale anglaise, ça ne me paraît pas surprenant. À cette époque, le territoire normand était sous royauté anglaise.

Puisqu’en effet, on arrive à une période de guerres et d’influence entre dynasties… entre Angleterre et France… Tout Saint-Saëns – et le monastère féminin ne fera pas exclusion – se fera brûlé ou ravagé. Et la petit église en l’honneur de la Sainte-Vierge totalement détruite. Les dates de 1423 (prise de territoire par les anglais) et de 1450 (perte du territoire anglais, repris par les bourguignons) sont souvent citées comme date d’un Saint-Saëns ravagé. En 1499, on ne compte plus que 3 religieuses au couvent.

Famille de Houdetot

Si le prieuré a été élevé au rang d’abbaye royale, c’est en partie occasionnée par une famille noble plus influente que d’habitude, à la tête du prieuré. Louis XIII l’aurait fait au moins en faveur d’Adrienne de Houdetot (1593 – 26.09.1645) qui était prieure du monastère depuis qu’elle a 23 ans et quelques (selon André Lejeune, 30 ans pour d’autres, Guilemeth, 1838 ; Étienne Pattou, 2023 sur son site racineshistoire.free.fr). Elle a en fait vécu une bonne partie de sa vie au couvent ! Dès 1600, dès ses 7-8 ans elle vivait déjà au monastère.

Sa sœur Jourdaine de Houdetot la secondera dès 1631 (ou Jordane, comme l’écrit Louis Sandret en 1886 p.78). Elle reprendra la direction de l’abbaye ensuite vers 1643. Adrienne et Jourdaine ont pour mère Jacqueline de Martel et pour père Adrien de Houdetot multiples seigneurs et gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi. À la même époque, on retrouve une autre (Marie-Geneviève-)Adrienne de Houdetot qui est leur tante, femme de René d’Auber (depuis 1638) seigneur de Daubeuf (1879, 1892, 1929), et qui aura vécu plus de 103 ans (Michaud, 1908). Toute cette branche de la famille est originaire d’héritiers seigneurs du côté d’Auffay ou d’Yvetôt sur plusieurs siècles (Michaud, 1908).

Conflits armés

Comment les de Houdetot sont arrivées à la tête du prieuré ? Grâce aux travaux d’Henri Buzot, André Lejeune (p.225) remonte l’origine à 1575, à une certaine Charlotte de Houdetot : la grande-tante d’Adrienne de Houdetot qui la nommera prieure. À l’époque, en 1575, cette Charlotte est désignée prieure par le roi Henri III. Elle était à la base religieuse de Saint-Amand de Rouen. On le sait grâce aux insistances du couple royal et de la papauté pour cette désignation. Car à la mort de la précédente prieure Gillette Leroy, la succession semblait compliquée. On désignait avant cela presque par erreur une certaine Anne Marcel, et surplace une certaine Françoise de Quesnel se fit élire (démocratiquement donc) prieure dirigeante et le faisait savoir en y restant.

Par conséquent, il y avait conflit. La royauté fit alors carrément déplacer des agents, un conseiller du Parlement de Normandie ou encore les forces armées locales (mêmes saint-saënnaises !), pour imposer leur nomination contre Françoise de Quesnel. Pourquoi tant d’insistance ? Quels liens avait la famille de Houdetot avec la royauté ? Pourquoi le prieuré féminin saint-saënnais ? Quels étaient les enjeux politiques ? Beaucoup de questions en suspens derrière ce remue-ménage. Le fait est que l’élection démocratique se fit renversée et la volonté du roi finalement imposée avec violence, au bout de 2 ans (1575-1577).

Le 29 mai 1591, le lieu est spectacle d’un autre conflit. Les royalistes dieppois, chassant des ligueurs (troupes du gouverneur de Chattes) barricadés au monastère, causera de nombreux morts (André Lejeune, p.317 ; Bernardin de Mathan, 1963). Puis quelques années plus tard en temps de guerre, les soldats logeaient aussi au prieuré. À croire qu’on prenait le couvent comme un campement de guerre voire un lieu stratégique. Est-ce là un des enjeux politiques ? En fait, toute cette période équivaut à la Guerre de Religion (1562-1598). Donc ce n’est pas étonnant que le pouvoir royal soit aussi menaçant pour imposer ses décisions. La famille de Houdetot était certainement allouée et dévouée aux mêmes valeurs que le pouvoir en place. Cette guerre équivalait, en gros, à une guerre civile française cherchant à savoir quoi faire du protestantisme : l’interdire ou le tolérer ? Elle se conclura par le fameux Édit de Nantes affirmant le droit du culte protestant.

Noms mentionnés entre 1312 et 1629

  • XIVème siècle : Jeanne de Gaillarbois prieure (fille du seigneur des terres du prieuré de Sainte-Austreberte)
  • 1419 : mention d’Alice Fecont prieure de Saint-Saëns (ou Alicia Fécourt)
    • D’autres dames prieures citées par André Lejeune : Madeleine Hue Jacob, Agnès du Mesnil, Perrette Louvet
  • 1484 : mention de Jeanne de Bellemare prieure (écrit Jehanne ; Lejeune, 1930 p.222)
  • 12 février 1518 : aveu au roi de Germaine Ruffault prieure de Saint-Saëns (ou 1502 pour André Lejeune).
  • Autre dame prieure citée par André Lejeune : Jacqueline du Tilly
  • 1535 : mention de la religieuse Jacqueline de La Haye « fugitive et apostate »
  • 1539 : mention de Gillette LeRoy prieure jusqu’à sa mort en 1575 (Lejeune, 1930 p.223)
  • 1575 : mention de Françoise de Quesnel prieure influente (Anne Marcel présente aussi)
  • 1575-1577 : conflit politique (et même armé) pour la tête du prieuré
  • 1577 : Charlotte de Houdetot (1539-1619) devient prieure jusqu’à son décès le 3 novembre 1619
  • 1610 : Adrienne de Houdetot (1593-1645) religieuse au couvent à l’âge de 17 ans
    • 1616 (ou 1624) : Adrienne de Houdetot prieure
    • 1629 : Adrienne de Houdetot abbesse

Dans l’ancienne église paroissiale, il y avait une tombe avec les inscriptions d’une certaine prieure Jehanne (retranscrites par l’abbé Cochet vers 1869 grâce à monsieur Buzot : cf. image ci-dessus). Il y a un monde où c’est Jeanne de Bellemare qui serait alors décédée en l’an 1500.

4. L’abbaye royale des Bernardines

17 novembre 1629 : abbaye royale

Après avoir vécu son enfance au couvent, puis avoir pris la relève de sa grande-tante en 1616 en devenant prieure, Adrienne de Houdetot devient la première abbesse saint-saënnaise en 1629. « Affranchi du patronnage de Saint-Wandrille » le prieuré fut élevé au rang d’abbaye royale par Louis XIII (Abbé Cochet, 1853). Selon Bernardin de Mathan (cité par Claude Fournier, Tome 3, p.79) les religieuses quittent l’ordre cistercien « pour se placer sous l’autorité des évêques diocésains », en devenant Bernardines. Confirmant cela, on retrouve dans les écrits d’une abbesse que les religieuses sont « réformées » (retranscrit par André Lejeune p.232), voulant très probablement dire qu’elles suivaient la récente réforme de l’ordre cistercien du début du XVIIème. Les enjeux semblaient davantage politiques, que spirituelles, pour que l’ordre religieux (et royal sous Louis XIV) ait un pouvoir plus direct sur les monastères. Et, en effet, les abbesses seront choisies par traité royal.

Image Généalogie De Le Tellier à Colbert à venir

Le Tellier, Colbert et Cassagnet

Après la famille de Houdetot à la tête de l’abbaye, ce sera pendant un demi-siècle la famille Le Tellier – Colbert. En 1647, c’est Anne le Tellier qui devient abbesse, en 1660 Madeleine Colbert, en 1681 Marie de Cassagnet puis en 1692 Marguerite du Bouzet de Roquépine. Les liens de parentés entre-elles, et avec leurs familles proche de roi Louis XIV, sont résumés dans la généalogie ci-dessus. Globalement elles sont les sœurs, cousines, nièces ou tantes de grands ministres du roi.

Les liens avec Paris sont nombreux. Ce qui donnera d’ailleurs plusieurs lieux évocants Paris sur Saint-Saëns dont Les Tuilleries ou la Ferme du Louvre (voir les Hogues). Un autre exemple parmi d’autres, le prieuré Ville-Évêque est souvent cité. C’est un prieuré fondé sur Paris en 1613 par Catherine et Marguerite d’Orleans-Longueville (Mademoiselle d’Estouteville). Anne Le Tellier était la soeur de la gouvernante de ce prieuré sœur Louise Le Tellier. Elle y fut baptisée en 1657. Même chose, Madeleine Colbert fut baptisée là-bas le 12 Juillet 1662.

Riches donateurs et donatrices

Sous la direction de ses abesses aux noms puissantes, l’abbaye a connu d’importantes restaurations et constructions. Elles ont été réalisées (certaines dirigées par Duplessis ?) et majoritairement financées grâce aux nombreuses donations de Michel III Le Tellier secrétaire du roi (sœur de Anne Le Tellier et oncle de Madeleine de Colbert ; et père du célèbre marquis de Louvois ministre de Louis XIV). Il était un tellement grand donateur qu’il était acté de célébrer tous les mois une grande messe à l’intention du « sieur Le Tellier et sa famille ». De part les immenses donations des familles de la cour du roi, l’important incendie du 18 mars 1652 qui ravagea l’abbaye et une partie de bourg (de Vesly, 1915) semblerait presque anecdotique…

Parmi les donations, on raconte que 3 contre-tables auraient été données par madame de Maintenon (Fournier p.33 Tome 2 ; Lejeune p.251). Contre-tables qui n’existent plus aujourd’hui. Elles auraient été « de style grec » et données en 1688 lors d’une commémoration de fin de reconstruction de l’église (La Semaine religieuse du diocèse de Rouen, 1883). Après la fermeture de l’abbaye en 1792, ces contre-tables auraient été mises dans l’église paroissiale. Puis l’église a subi un incendie en 1883 et totalement reconstruite en 1900. Les contre-tables auraient disparu lors de ces événements là. Quant à savoir si la Place Maintenon porte son nom parce que madame de Maintenon est venue à Saint-Saëns, c’est toute une légende à raconter sur une autre page :


Bail de terrain qui était détenu par les religieuses curieusement retrouvé dans les archives de Reims (Goy, 1994).
Page 14 on y énonce aussi qu’une certaine Madeleine Colbert a également acheté une maison à Reims en 1674.


Vue aérienne de l’abbaye bien après 1950. Le bâtiment qui nous fait face est le plus ancien, rénové au milieu du XVIIème.

1648 : les dortoirs

Commandité par l’abbesse Anne Le Tellier, en mai 1648 un certain architecte Charles Chamois vient pour rénover l’abbaye avec ses collaborateurs parisiens habituels : Denis Lespine maître maçon et Antoine Poictevin maître charpentier (Férault, 1990). Des dortoirs sont remis à neuf en octobre 1651 pour 20 000 livres. Et les débuts de fondations d’un nouveau bâtiment pour un réfectoire réalisés pour 900 livres. Un an plus tard, le 18 mars 1652, l’abbaye connaîtra un incendie.

De 1660 sous Anne Le Tellier à plus tard sous Madeleine de Colbert, « le cloître et la manse conventuelle » furent restaurées. Une manse conventuelle étant un bâtiment hébergeant les visiteurs (ou serviteurs). De ces restaurations, selon l’abbé Cochet (1853), il en resterait que l’actuel bâtiment en brique qui logera plusieurs industries et loge aujourd’hui une pisciculture. C’est le bâtiment des dortoirs. Peut-être que des éléments seraient encore d’époque. Les tuiles plates originelles ont été saint-saënnaises : « Le Breton a visité les fours de Saint-Saëns. Les nombreux débris de tuiles que l’on rencontre, et qu’il a comparés avec d’autres provenant de l’ancienne abbaye de Saint-Saëns et de constructions voisines, lui font supposer que ces fours ont servi à la fabrication des tuiles de l’abbaye, dont les bâtiments actuels furent construits de 1629 à 1692. » (1876, p.81) Aucune idée de quels fours il est question. Ils évoquent des fours antiques page précédente.

1669 : l’actuel bâtiment logis

À l’angle ouest de l’actuel bâtiment résidentiel de l’abbaye (cf. photo ci-dessus), fin du XIXème siècle (1877) lors d’une totale restauration demandée par le propriétaire Arthur Lecourtois, les maçons ont retrouvé une plaque ronde en bronze (cf. photo ci-dessous des archives départementales). Il est noté dessus « En avril 1669 noble Dame Madeleine Colbert a fait cet édifice » d’un côté et de l’autre « Messire Michel de Cassagnet de Tilladet, abbé de Honse, a mis la première pierre » (André Lejeune, 1930 p.239). On peut même admirer les armes des deux familles, Colbert (à droite) et de Cassagnet (à gauche). Cet emplacement daterait donc de 1669. Mais comme il a été entièrement remanié, c’est aujourd’hui un bâtiment de 1877. En 1915, on évoque carrément une pierre où sont gravés les armes de Colbert. Ce bâtiment aurait été décrit comme « bâtiment du dehors » à l’époque de l’abbaye.

1688 : l’église

L’église qui tombait en ruine a été détruite et entièrement reconstruite en 1688. Une reconstruction dirigée, visitée et financée par le marquis de Louvois lui-même. À cette époque, c’était sa cousine germaine Marie de Cassagnet à la tête de l’abbaye. En 1873, grâce au propriétaire l’abbé Bosquier qui allait céder l’ancienne abbaye à un nouveau propriétaire et grâce au saint-saënnais Félix Lefebvre et Pascal Buzot, l’abbé Cochet a pu nous transmettre plusieurs trouvailles. Dans une pierre angulaire (grès) gravée « Ici est la méda/ille du Roy mise ; en 1688, du tem/ps de Madame ; Marie de Till/adet, abbesse » était cachée une petite boîte en plomb (12x8x2cm) contenant une médaille du roi en argent (7cm de diamètre) et une plaque en cuivre commémorative (12x8x0,2cm). Son contenu est sauvegardé au Musée des Antiquités de Rouen (inventaire). Cette pierre s’enfonçait dans le sol et faisait l’angle nord-ouest de l’église (avant que cette partie soit détruite ; Abbé Cochet, 1853).

Sur la plaque en cuivre est gravée : « L’église de cette abbaye a été bastie des libéralitez du roy Louis-le-Grand par les ordres de M.re François Michel Le Tellier Ch.lier Marquis de Louvois et de Courtanvault cons. du roy en tous ses conseils Ministre secrétaire d’Etat Commandeur et surintendant de ses bastiments. Marie de Cassagnet de Tilladet en estant abbesse, l’an de grace 1688. » L’écusson de l’abbesse y est gravé au dos, reproduite ci-contre (Fond azur et barre diagonale or).

Ci-contre, le verso de la médaille reproduite. Pour deux millions de calvinistes rappelés à l’Église, est-il écrit. Au recto, la tête du roi est gravée avec écrit : LUDOVICUS MAGNUS REX CHRISTIANISMUS (Louis le Grand, roi très chrétien). C’est clairement en lien avec la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 (date notée en chiffres romains), criminalisant le protestantisme. La scène symboliserait la religion catholique posant une couronne sur le souverain qui achève l’hérésie (protestantisme).

Médaille similaire (mais pas le même graveur R.) sur ma-shops.de, ebay ou numiscorner.com

En 1930, lorsque André Lejeune écrit ses notes, il décrit l’église comme encore bien conservée (p.256). Bien que privée de son clocher, puisqu’en 1877 le terrain et ses bâtiments ont été remaniés selon la volonté du propriétaire Arthur Lecourtois. L’église fut davantage isolée des autres bâtiments et rénovée à sa manière, servant toujours de grange. En 1883, lorsque l’église paroissiale est incendiée, cette église a retrouvé son utilité spirituelle. De même, durant la première guerre mondiale, elle a servi aussi d’église pour les troupes coloniales anglaises (1917-1918). Aujourd’hui, bien qu’on puisse la retrouver sur des photos du début du XXème (cf. les deux photos qui suivent), elle n’existe plus et fut officiellement détruite en 1949 (Bernardin de Mathan, 1963). Sur les images satellites, on peut parfois retrouver les traces des fondations avec des zones herbacées moins fournies.

À quoi aurait pu ressembler visuellement cette église ? On peut tenter de l’imaginer grâce à une chapelle de Rouen encore debout, qui date de la même époque, en 1675. Cette chapelle a été construite par le même architecte pour le nouvel nouvel emplacement du couvent Saint-Louis (Leroy, 1929 ; 1896) à Rouen. Couvent qui sera alors dirigé par la prieure Élisabeth Colbert (également ancienne religieuse sur Saint-Saëns).

Ci-dessus l’église derrière les arbres à droite, vue de face.
Ci-dessous l’église et l’abbaye, vue de profil.


Les religieuses et la forêt

La forêt d’Eawy était classée bois royal. Propriété donc de la royauté. Pour autant, les religieuses du monastère Notre-Dame du Camp-Souverain détenaient des droits sur la forêt d’Eawy à plusieurs endroits, au moins pour avoir du bois pour se chauffer :

Ce dernier morceau faisait partie du Bois de la Haye, triège de la Haye ou triège de la Mare-Dieu (André Lejeune, 1930 p.237). Parfois on séparait le morceau le plus proche de l’abbaye comme un bois à part (lorsqu’il était propriété individuelle par exemple) : équivalent à l’actuel Bois de l’Abbaye (droit de 82 cordes annuelles dans ce bois fin du XVIIème). Aujourd’hui le Bois de l’Abbaye, propriété privée, est physiquement séparé de la forêt d’Eawy. Mais ça ne fait pas si longtemps que c’est le cas.

Carte de Pierre Delavigne (autour de 1680)

Sur la carte ci-contre, aux proportions inégales, la forêt s’étend en réalité jusqu’à l’abbaye. En 1502, on mentionne que les religieuses ont des droits sur un bout de la Haye (p.223 Notes d’André Lejeune). En 1658, l’actuel Bois de l’Abbaye devient propriété privée, racheté par Henri d’Orléans duc de Longueville. Sûrement le pourquoi il n’est pas dessiné ci-contre. Le reste, les 170 arpents plus au nord, étant triège de la Mare-Dieu (ou de la Haye). C’est de là l’origine du détachement du bois par rapport au reste de la forêt. Mais à l’époque la césure n’était pas encore physique, le bois continuait tout le long de l’abbaye au Camp-Souverain.

En mai 1669, ce même bois royal proche de l’Abbaye revient de nouveau aux religieuses en tant que propriété, en échange d’une rente annuelle à Neufchâtel et des messes au l’honneur du roi (André Lejeune, 1930 p.237). Il le restera jusqu’à la révolution française et donnera alors son nom à cette partie du bois : Bois de l’Abbaye.

À quoi ressemblait l’abbaye ?

Aussi prestigieuse qu’ait pu être l’abbaye royale, il n’existe à ma connaissance aucune représentation de cette abbaye. Si ce n’est le vulgaire dessin de bâtiments formant un cloître sur une carte du XVIIème siècle ci-dessus, ou un plan du XVIIIème partagé plus loin. Côté descriptions écrites, nous avons les inutiles rapports d’Eudes Rigaud du XIIIème siècle et les descriptions plus précises d’une abbesse du XVIIème siècle détaillées ci-après. Sur les 600 ans, elle a changé d’allure, au moins grâce aux multiples rénovations et constructions du XVIIème. C’est pourquoi il n’y aurait pas une abbaye à décrire, mais plusieurs, sous ses différentes formes au cours des siècles.

Concernant le XVIIème AVANT les grandes reconstructions, je vous réécris, la retranscription faite par André Lejeune (1930 p.232-233) de ce qu’en écrit une abbesse en 1647 ou 1648. On suppose que ça a été écrit par Anne Le Tellier. J’accompagne l’écrit avec un encadré explicatif :

« Saint-Saen est un gros bourg composé d’environ deux à trois cents feux. […] Au milieu du dit bourg il y a deux grandes halles où on tient le marché tous les jeudy de chaque semaine. […] À la sortie et au-dessus de dit bourg de S-Saen environ trois cents pas est situez l’abbaye. L’église a pour patron Notre Dame, elle est voûtée de pierre, un peu estroite et assez longue, l’autel est dans le fond, les deux tiers de l’église fait le chœur des religieuses. Le logement des religieuses est petit. Il y a un demi carré qui fait le dortoir. L’église fait une autre face et certains bastiments qui servent pour l’infirmerie font le carré interne du couvent.

· deux à trois cents feux = 200-300 foyers familiaux = x4,5 pour la population = autour de 1 000 habitants
· un carré = un quadrilatère (rectangle ou carré) ; un carré long = un rectangle

· « le choeur des religieuses » : une abbaye se divisait en deux entre les affaires célestes (les dames de choeurs, les religieuses) et les affaires terrestres dont l’agriculture (souvent adressées à d’autres personnes plus basses dans l’échelle sociale, parfois même laïques, qu’on intronisait comme nonnes : les converses).

La basse-cour fait un carré long et un peu ovataire. Le portail est un petit carré long qui sert de colombier. À la gauche est un bastiment en forme de pavillon qui sert de logement aux survenants ; ensuite du mêmes costé est le logement des p.les? qui sont trois, scasoir? le confesseur, un qui célèbre le grande messe tous les jours et qui a (surveillance) sur les vallets de la basse-cour et le dernier dit la messe de la communauté
Au-dessous des dits logements est celui des serviteurs de l’abbaye. Un peu plus avant est un escalier qui conduit dans une forme de salle assez grande d’où lon? vient en face la cheminée à la droite de laquelle est le grand parloir et à la gauche le four. Dans le fond de la dite basse-cour sont les escuries et estables ; à la droite il y a une fort belle grange, mais le lieu est un peu aquatique à cause des sources et fontaines qui sont en la dite cour et ez environs du couvent.

· « portail […] qui sert de colombier » : plus tard un colombier externe sera construit, visible sur le plan plus loin
· « survenant » : une personne étrangère à l’abbaye qui peut séjourner ici : une demoiselle, une religieuse, un moine..
· « p.les » ? : je ne sais pas ce que ça évoque. Peut-être le mort « prêtre »
· « scasoir » ? : je n’arrive pas à lire André Lejeune, aucune idée du mot mais ça ressemble à ça

Devant les dortoirs est un jardin d’environ de quinze arpents clos de bonnes murailles faites depuis cinq ans dans lequel passe le ruisseau qui va dans le bourg, enclave tout le couvent et occupe toute la vallée. Au-dessus et à main gauche de la dite abbaye environ à quatre cents pas est le forêt de havy/hawy qui appartient au roy, dans laquelle les dames religieuses ont le droit de chauffage. »

· 15 arpents = 5 hectares environ
· « murailles faites depuis cinq ans » : elle évoque l’enclos, récemment agrandi en asséchant aussi les terrains marécageux
· à « main gauche » la forêt : ce qui confirme que l’entrée de l’abbaye était au nord
· assez drôle qu’elle ne sache pas comment écrire forêt d’Eawy. On retrouve tellement d’orthographe.

Carte de l’abbaye royale au XVIIIème siècle reproduite par André Lejeune selon le « plan terrier »
L’abbaye APRÈS les reconstructions et le passage des familles proche de la cour royale.

Pouvoir et privilèges

Les inégalités sociales reproduites

À la toute fin du monastère, le monastère était composé de « 8 acres de terrain et 300 pieds de constructions et bâtiments » (Abbé Cochet, 1853). Terrain clôt par un mur qui faisait tout le tour, dont il existerait encore quelques pans. En tout cas, c’était le cas dans les années 1960 selon ce qu’en écrit Bernardin de Mathan. Fin du XVIIIème, il y avait : 19 dames de chœurs, 17 demoiselles et 5 convers. Les 19 sont les nonnes religieuses et les 5 converses sont les serviteurs davantage agricultrices. Quant aux 17 demoiselles, elles correspondent aux 17 adolescentes ou jeunes femmes qui logeaient là dans le pensionnat.

Au XVIIIème siècle, le prix du pensionnat de demoiselles s’élevait à 150 livres par an à payer d’avance (François-Noël Leroy, 1859). Par comparaison, c’est presque ce que gagnait un ouvrier par an (Jean Sgard, 1982 ; Morrisson & Snyder, 2000). Autant dire que ce n’étaient pas les filles d’ouvriers qui logeaient ici. Plus des familles bourgeoises ou de la petite noblesse. Les converses, elles, pouvaient être de classe sociale inférieure de ce que j’en comprends. Et pour être parmi les religieuses, seule la plus haute noblesse intégrait l’abbaye. Autrement dit, à elle seule l’abbaye reproduisait les inégalités sociales, imposées par la noblesse et le clergé de l’Ancien Régime. Pas étonnant que l’abbaye soit assez vite fermée à la Révolution et les archives brûlées.

Toujours plus dominer

Et même au sein de l’abbaye, il y avait une quête de pouvoir. Certaines héritières se sont alors senties pousser des ailes quitte à jouer à la petite noble en révendiquant un titre et des terres. L’exemple qu’en garde l’histoire est l’abesse Marguerite du Bouzet de Roquépine qui, en 1715, se prétend le titre de « Dame de Saint-Saëns et du Thil Édouard ». Ce qui lui a valu un procès du noble saint-saënnais de Limoges pour qu’elle renonce au titre. Pour clouer le tout, le 14 juillet 1716, l’archevêque de Rouen Claude Maur d’Aubigné (cousin de Françoise d’Aubigné) critique une direction « à désirer » (Émile Barbier, 1933). Elle ne pensait qu’à sa propre personne. Quitte à mettre en péril les vies des autres nonnes. L’abbaye s’appauvrit trop. L’état des nonnes se dégradent. Elle se retire officiellement le 15 septembre 1725.

Dernière illustration plus tardive – sur le pouvoir, la domination et les inégalités – mais cette fois-ci en y ajoutant une nouvelle couche, celle du capitalisme naissant : avec l’accumulation des profits, des richesses, des capitaux… Fin du XVIIIème, le revenu foncier total du monastère s’élevait à 16 148 livres et ses charges à 8 176 livres. Il restait 7 972 livres pour faire vivre la treintaine de personnes. Un bilan positif donc ! Et de plusieurs milliers de livres ! Et pourtant, l’abbesse Marguerite de Moy se plaind de ne pas avoir assez (André Lejeune, 1930). Autant dire qu’elles exploitaient les terres et les personnes (converses) y travaillant pour accumuler des profits. Un monastère privilégié mais en plus capitaliste. De quoi en faire un scandale.

Noms mentionnés entre 1629 et 1792

  • 1629-1643 : Adrienne de Houdetot (1593-1645) abbesse
    • 1631 : Jourdaine de Houdetot prieure
  • 1643-1647 : Jourdaine de Houdetot (…-1646) abbesse
    • Prieure : Jacqueline de Mausiel?
  • 1647-1660 : Marie-Anne le Tellier () abbesse
    • Prieure : Élisabeth Colbert () avant de l’être au nouvel emplacement du couvent Saint-Louis (Leroy, 1929)
  • 1660-1681 : Madeleine Colbert de Pouange () abbesse
    • Prieure : Marie de Cassagnet
  • 1681-1692 : Marie de Cassagnet de Tilladet () abbesse
    • Prieure : Marie de Mausiel?
  • 1692-1725 : Henriette-Marguerite du Bouzet de Roquépine abbesse (prieure dès 1687, au couvent dès 1669)
    • 21 avril 1704 : bénite à l’abbaye même pas Jacques-Nicolas Colbert archevêque de Rouen (Émile Barbier, 1933)
    • Prieure : Marie le Carnier?
  • 1726-1748 : Marie-Anne-Louise Radegonde de Lorraine-Elbeuf (1689-…) abbesse nommée le 31.08 en fonction le 16.09
    • princesse? présente en profession à l’abbaye de Panthemont/Pentemon depuis 1709. Elle y repartira en 1748
    • Prieure : Cécile Bizault ()
  • 1748-1753 : Catherine de Limoges () abbesse en fonction le 02.06
    • Prieure : « soeur du Bocage » (André Lejeune p.249)
  • 1753-1791 : Marguerite de Moy de Saint-Aignan () nommée le 17.11.1753
    • Sa sœur Françoise de Moy () était aussi religieuse à Saint-Saëns pendant un temps.
    • Prieure : Marie-Anne Le Vaillant-Dijon ()
  • 1791-1792 : Geneviève de Chevreuil Lavallée (1748-…) élue abbesse en fonction le 27.03, présente depuis 1769
  • 24 septembre 1792 : fin du monastère

5. 1792 : Époque contemporaine industrielle

1793 : fin de l’abbaye

Le 24 septembre 1792 est la date gardée comme fin officielle de l’abbaye. Les religieuses seront ensuite déplacées un temps à l’église paroissiale. L’orgue également par un certain citoyen Momigny organiste du Tréport. Les contretables offertes par madame de Maintenon proviennent-elles de l’abbaye ? Et les vitraux alors ? Plusieurs éléments de l’abbaye soit déplacés au prieuré du bourg, dont des tombes et tombeaux. Certaines religieuses resteront habiter sur Saint-Saëns sur le long terme : on mentionne Marie Madeleine et Marie-Françoise Bourdon (~1765-21.07.1828).

La fin de l’abbaye s’achève tout début 1793. Les 3 cloches sont envoyées au dépôt départementale à Rouen le 29 janvier 1793 (André Lejeune, 1930) et les archives sont brûlées. Plusieurs bâtiments seront supprimés et les restant logeront une filature. D’ailleurs justement, le 28-29 Janvier 1793, l’abbaye est inondée à cause de grosses fontes des neiges. Peut-être une motivations supplémentaire pour clore le chapitre. Les plus spirituels y verront peut-être un signe de purification les lieux, pour faire table rase.

XIXème : filature de coton

Le fait que les bâtiments religieux deviennent aussi rapidement une industrie productiviste, ça illustre pas mal le changement de paradigme initiée par la Révolution française : d’une croyance catholique religieuse nous sommes passés à une croyance capitaliste productiviste. C’est juste d’autres croyances pour organiser le monde qu’ont été imposées par d’autres (qui ne sont plus les nobles et clercs mais les bourgeois). Et si j’en parle, c’est parce que cet investissement rapide des anciens bâtiments abbatiaux pour y mettre une industrie n’est pas un cas isolé.

Je ne retrouve que trop peu d’information sur la filature de l’abbaye. À partir de 1835, il existait deux filatures sur Saint-Saëns. L’une construite cette année là à Roville (patron filateur Jacques-Modeste Duforestel) et l’autre plus ancienne à l’Abbaye (patron filateur Delaplace autour de 1850, selon André Lejeune, mais je n’en retrouve aucune trace). Elles exploitaient entre 130 et 150 ouvriers. Dans le recensement saint-saënnais de 1861 par exemple, on retrouve bon nombre d’ouvriers et ouvrières de filature dont des enfants de 12-14 ans.


Le moulin de l’industrie

Pour faire fonctionner l’industrie et ses machines mécaniques, la première énergie utilisée est celle déployée par le moulin établit au bout du vieux bâtiment. Pour le faire fonctionner, on rapprocha à cet endroit la chute d’eau (André Lejeune, 1930 p.299) qui avait été à l’origine établit à peu plus en amont au moulin des religieuses. Si je comprends bien, on détruisit alors ce moulin des religieuses, pour mieux terraformer la déviation du cours d’eau jusqu’au bâtiment industriel (ancienne abbaye donc).

La nouvelle chute d’eau est celle qui est photographiée sur la photo ci-dessus datant du début du XXème. Lors de sa vente en 1887, on estimait la force motrice du moulin de 15 chevaux-vapeurs. Moulin qui sera ensuite utilisé comme moulin à tan puis source d’énergie secondaire durant la scierie. Mais durant la filature, l’apport en énergie n’était pas suffisant. Une machine à vapeur et sa cheminée a été aussi ajoutée (cf. photo plus loin). Elles seront supprimées plus tard entre 1910 et 1930.

On peut voir comment le nombre de bâtiments a diminué comparé au « plan terrier » du XVIIIème.
Ici l’église est encore collée à l’actuelle bâtiment-logis. Ce ne sera plus le cas en 1877.


Une partie des lieux furent pendant un temps une ferme (1914). Une maitairie, écrit-on (1855). Le terrain du logis et de l’église était également pendant un temps propriété du chanoine abbé Bosquier, avant d’être cédé à son prochain propriétaire dans les années 1870 (après 1873) : Arthur Lecourtois.

1877 : l’origine du paysage du lieu-dit

La plupart du paysage observé aujourd’hui – de ses jardins, plantations le long de la route, bassins d’eaux et le logis d’une allure plus luxueuse – vient d’un certain Arthur Lecourtois. Autour de 1877, date de l’entière reconstruction du bâtiment-logis (André Lejeune, 1930). Une partie de l’église encore debout sera détruite pour séparer les bâtiments et elle jouera alors le rôle de grange à écorces. Héritier d’une famille bourgeoise multi-propriétaire (cf. page à part famille Lecourtois), Arthur Lecourtois investissait sa fortune dans le marché de cuir. Le moulin était un moulin à tan. Le patron qu’il était, se revendiquait comme marchand tanneur et était adjoint au maire, avant de fuir Saint-Saëns avec la chute des profits réalisés dans sa propre industrie.

La tannerie d’Arthur Lecourtois fut officiellement déclarée en faillite le 18 juin 1887. On retrouve la vente des stocks de cuirs le 16 octobre 1887, le 28 avril 1888 ou encore une jument le 19 juillet. L’Écho de la vallée de Bray le 1er et 8 octobre décrit parmi la mise en vente :

· la « maison de maître » construite récemment
· l’église servant de grange à écorces
· long vieux bâtiment étant une scierie et le moulin à tan
· au « bout nord » à part une magasin de deux étages
· grand corps de bâtiment salle d’ouvriers, grange et étable
· petit kiosque à l’angle sud
· 4 fontaines longeant la route dont un abri de laverie
· sources d’eau, étang, cressonière, vergers, jardins
· surface de 4,6356 hectares

Ce terrain de l’abbaye et ses bâtiments, mis en vente pour 84 000 francs, est « borné par le route de Saint-Saëns à Nolléval au nord, la rivière principale de la Varenne au sud, monsieur Legrand à l’est, et monsieur Hippolyte Fache à l’ouest » (1887). Arthur Lecourtois détenait aussi plusieurs terrains autour et dans la vallée, de la Roulière au Pont-du-Thil jusqu’aux portes de la Boissière (29 000 francs de terrain au total).

1891 : scierie de la Maison Brion

En 1891, Emmanuel Brion rachète l’ancien bâtiment de l’abbaye pour en faire une scierie mécanique. Comme il y avait déjà 3 scies de l’époque de la tannerie, et déjà qualifiée de scierie par les notaires, cela a dû aider à avoir l’idée d’en établir une ici. Cette scierie exploitera tout autant de mon que la filature, elle sera un grand acteur du travail et du capital sur Saint-Saëns. À la mort d’Emmanuel Brion, c’est son cousin Paul Hartout qui reprendra la scierie en 1920, et qui accentuera l’exploitation des travailleurs et travailleuses.

La photo ci-dessus daterait selon moi de 1920, justement. Les anciennes installations de la filature sont encore là : son moteur à vapeur et sa cheminée. Elles seront détruites dans pas longtemps. On remarque aussi la vieille toiture. Elle sera refaite légèrement plus tard, dans les années 1920. La date précise de la fermeture de la scierie est incertaine. Sûrement en 1956. L’année où Paul Hartout vend des terres pour plus d’un million à la commune (cf. eau potable) et que Pierre Lefèvre rachète l’ancien bâtiment de l’abbaye pour en faire une pisciculture.


1956 : Pisciculture

Autour des années 1900, les étangs à côté des anciens bâtiments de l’abbaye étaient déjà des piscicultures ! Seul exemple trouvé, en 1920 un certain monsieur Lemonnier est cité avec une pisciculture (si sa pisciculture était là-bas, ce qui est fort probable). Les deux activités scieries et piscicultures auraient donc cohabitées, séparées par un beau grillage comme on peut voir sur les photos ci-dessus. Il y a même possibilité qu’il y ait eu des étangs de ce genre du temps du monastère cistercien.

Cette activité de pisciculture aurait malgré tout été stoppée entre temps. Puisqu’à l’installation de l’actuelle pisciculture Maison Lefèvre en 1956, on légende sur maison-lefevre.com que : « Pierre Lefèvre a découvert une ancienne Abbaye qui traversait la rivière. Elle était vive et fraiche. Il a trouvé l’endroit rêvé pour y installer une pisciculture. Il s’est donc mis à l’œuvre. » Aujourd’hui les anciens bâtiments abbatiaux logent l’atelier de transformation de l’entreprise.

Photo (1950’s) ci-dessus partagée sur le site de la pisciculture Maison Lefèbvre : https://www.maison-lefevre.com/entreprise/
On notera la toiture renovée depuis 1920, et la machine à vapeur et sa cheminée supprimées.


6. 2025 : Urbanisme actuel

Ce qu’il reste de l’abbaye

De l’abbaye originelle, « une seule aile des bâtiments subsiste encore » (Bernardin de Mathan, 1963) : l’aile nord. C’est le vieux long bâtiment en brique qui comprenaient les anciens dortoirs et ont donc ensuite accueillis plusieurs industries : filature, tannerie, scierie, pisciculture. Tout autour ce sont également des bâtiments industriels, à part évidemment le logis résidentiel. Le constructions autour des anciens dortoirs dateraient de 1976 et les autres bâtiments plus larges derrière le logis tels des hangars de 2019 et 2023 (selon GoRénove.fr). Encore aujourd’hui on peut diviser ces parcelles en deux entre la partie résidentielle (n°70 de l’Abbaye) et la partie industrielle (n°122 de l’Abbaye).

Par rapport à son histoire, l’actuel lieu-dit administratif de l’Abbaye s’étale moins au sud (occupé davantage par le lieu-dit du Pont-du-Thil) et davantage au nord comprenant plusieurs parcelles le long de la rue Simone Vallée. Du nord au sud :

À gauche de la rue Simone VallèsÀ droite de la rue Simone Vallès
· n°? : vendu pour 38000€ en 2021
· n°390 : Ambulances (SARL de 2004)
· n°410 : Meubles-Literie
· n°466 : la Direction des Routes Département
· n°506 : habitation en brique à étage de 1850
· n°530 : habitation de 1966
· ancien chemin (trait B)
· n°395 : habitation en brique à étage de 1870
· n°455 : habitation de 1986
· n°481 : habitation, très vieil emplacement
· point 1 : source du ruisseau souterrain
· point 2 : source Sainte-Marguerite selon C. Fournier

Map de l’actuel lieu-dit de l’Abbaye ; Les traits rouges en A et B : les anciens chemins
Points 1-6 : points d’eau ; Point 7 : ancien puits ? ; Point C : sculpture métallique


Le lieu-dit comprend une dernière parcelle, le long de la pisciculture vers la Roulière : le n°407. La parcelle allongée en bas à gauche du lieu-dit sur la map, sur laquelle est construite une maison résidentielle depuis 1965.

Hydrologie

Le lieu est plein de flotte. Noté aussi bien sur le cadastre que… ce qu’on le peut observer de nos yeux. Certes, le lieu-dit acceuille plusieurs sources (1, 2, 3, et plus) dont celle dite du « Bois de l’abbaye » (3) qui permet d’alimenter le bourg en eau potable. Le ruisseau qui en découle a longtemps été appelé Ruisseau Sainte-Marguerite et ça ne fait que récemment qu’on l’appelle plus communément Ruisseau de l’Abbaye. Mais on a également un ou plusieurs étangs (4, 5, 6). Ou encore plusieurs cours d’eau, d’ancien ruisseaux creusés ou rigoles de ruissellement. Même le tracé de l’ancienne voie ferrée fait office de grosse flaque d’eau. D’ailleurs le lieu a été plusieurs fois inondé :

  • 21-22 Janvier 1757 : abbaye inondée à cause de grosses fontes des neiges
  • 28-29 Janvier 1793 : abbaye inondée à cause de grosses fontes des neiges

La seule grande chose que j’ai apprise en mettant au propre cette page, c’est que le cours de la Varenne actuel n’a été à la base qu’une déviation de la rivière principale. Ce n’était qu’un ruisseau pour alimenter l’abbaye et plus en amont son moulin. Le tracé pris par la Varenne aujourd’hui n’est pas son tracé originel et naturel.

Chronologie du lieu-dit de l’Abbaye

  • propriété de la famille Roussel (Guillaume Roussel puis ses fils Gilbert et Aubin) rachetée par l’impératrice Mathilde
  • ~ 1167 : prieuré Sainte-Marie-Madeleine cistercien
    • ~ 1200 : les religieuses fondent le prieuré de Saint-Austreberte
  • 1312 : prieuré Notre-Dame cistercien à la construction de l’église Saint-Vierge
    • 1450 : église brûlée par les anglais
    • 1472 : monastère ravagé par les bourguignons
    • 1499 : il ne reste que 3 religieuses
  • 17 Novembre 1629 : abbaye royale bernardine
    • 18 Mars 1652 : important incendie
    • 1669 : commémoration de constructions (bâtiments actuels de cette époque)
    • 1688 : commémoration de la reconstruction entière de l’église
  • ~ 1793 ~ 1870 : les lieux deviennent une filature
  • ~ 1855 ~ 1920 : un bout est une ferme. L’église était alors utilisée comme grange
    • ~ 1873 : propriété du chanoine abbé Bosquier
  • ~ 1877-1887 : propriété du Arthur Lecourtois aménageant le lieu-dit tel qu’on le connaît aujourd’hui
    • 1877 : l’église réutilisée comme une grange à écorces
    • 1883 : l’église de l’ancienne abbaye est réutilisée comme église (église paroissiale brûlée)
  • 1917-1918 : l’église de l’ancienne abbaye est réutilisée par les troupes coloniales anglaises
  • 1949 : destruction des murs restants de l’église de l’abbaye
  • 1891-1960’s : scierie mécanique du groupe Brion dans les bâtiments de l’ancienne abbaye
    • 1920-1956 : la dite scierie Hartout
  • ~ 1900-aujourd’hui : Piscicultures
  • Chambres d’hôtes dans la bâtisse du XVIIème : Domaine de l’Abbaye (Abbaye-saint-saens.fr)

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